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La ganterie de Chaumont produisit tout au long de son existence d’innombrables paires de gants, en particulier des pièces haut de gamme prisées par une clientèle aisée, friande de ce luxe exquis qui alliait qualité des produits, excellence de la réalisation technique et esthétique recherchée. Mais au-delà du sentiment admiratif légitime qu’on éprouve en les contemplant, il me semble qu’un petit détour par l’envers du décor n’est pas inutile. Il y a quelques jours, j’évoquais le souvenir de ces petits métiers devenus aussi surréalistes qu’improbables aujourd’hui : le collecteur d’urine de pots de chambre et le ramasseur de crottes de chien. Un travail de soute qu’on n’imagine même pas quand on se promène nonchalamment sur le pont du navire. Et pourtant…

Si j’ai voulu faire revivre la grandeur de cette manufacture disparue, je n’ai pas pour autant versé dans un idéalisme politiquement correct ou complaisant. Derrière le luxe et l’amour véritable du labeur bien fait, il y avait des conditions de travail à faire pâlir les plus zélés défenseurs actuels du bien-être des salariés.

 En préambule, il me semble néanmoins nécessaire d’ajouter que notre vision des choses au XXIème siècle ne peut se plaquer mécaniquement à celle de l’époque. Comme on le dit parfois :

«  Nous nous plaisons à voir, sous un prisme qui ment,

Les choses d’autrefois par les yeux du moment. »

Petit retour en arrière…

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 La grande originalité de la ganterie de Chaumont, pour l’époque, était d’avoir réuni en un même endroit toutes les phases d’élaboration d’une paire de gants, de la mégisserie des peaux à la finalisation et à l’envoi des pièces ainsi manufacturées, en passant par les différentes étapes de la teinture des cuirs.

Autant d’activités qui, selon les procédés utilisés au début du siècle dernier, étaient génératrices cependant de risques et de nuisances en tous genres.

Je ne reviendrai pas sur la vie àla Fabrique, réglée comme du papier à musique selon une partition qui n’acceptait ni écart ni souplesse d’aucune sorte et où la sirène, juchée sur la haute cheminée, orchestrait les entrées et les sorties des employés avec une exactitude imperturbable.

« Une longue plainte sonore déchira soudain l’air matinal. D’aussi loin que l’on se souvienne, ce cri métallique rythmait l’existence de tout le quartier depuis des lustres et, pour dire la vérité, d’une grande partie de la ville. La sirène de la Fabrique venait de retentir. Mêmes les hérons que l’on pouvait croiser à l’aube, le long des chemins de halage du Val des Choux, n’y prêtaient plus guère attention.

L’appel était puissant et clair, il s’introduisait partout dans les demeures et dans les têtes, forçant les portes et les volets, renversant les états d’âme ou les craintes, délivrant sans ambiguïté un message aussi simple que brutal : il est l’heure ! L’heure de venir accomplir votre labeur quotidien dans les entrailles fumantes de la Fabrique... »

« Lucien s’approcha avec crainte de l’homme qui se tenait debout, les poings serrés sur les hanches, immobile devant le bâtiment à droite de l’entrée. « Mes excuses, Monsieur, on m’a demandé de me présenter ce matin...

– Je vois, je vois... Que les choses soient claires, jeune homme, ici l’heure, c’est l’heure. Je n’accepte aucune excuse ni aucun retard. En cas de retard, c’est l’amende ! Ponctualité et exactitude ! Aucune entorse, aucun passe-droit ! C’est la philosophie de la maison. Rigueur, ponctualité, exactitude ! Répétez après moi !

– Rigueur, ponctualité, exactitude », répéta Lucien mécaniquement.

Le phrasé plut au concierge qui poursuivit :

– Bien, voilà un bon début. Chaque matin, à 7 h 45, j’actionne la sirène qui se trouve là-haut, sur la cheminée. Vous avez jusqu’à 8 heures pour vous présenter. Après, je ferme les grilles. Tout retard sera signalé au bureau de la comptabilité qui retiendra sur votre paie le montant de l’amende prévue. Autant dire que vous avez intérêt à être à l’heure ! Pour la suite, vous arrêtez à midi, si le travail est achevé bien sûr, vous reprenez à 13 h 30 maximum et à 17 heures, sirène et ouste, chez vous ! Et je surveille !... »

Je ne reviendrai pas non plus sur la discipline qui y régnait. Nombre de structures, à défaut de s’en inspirer, pourraient à tout le moins s’en souvenir parfois de nos jours…

« L’atmosphère était laborieuse ; le bruit régulier et incessant des pédaliers, des roues et des courroies engendrait un ronronnement auquel les couturières étaient tellement habituées qu’elles n’y faisaient plus attention. En passant, Élise aperçut un écriteau de couleur bleu, cloué au mur : « Défense de bavarder : c’est en bavardant que l’on fait du mauvais travail ». La consigne était claire et, apparemment, respectée. »

Je souhaite plutôt dresser à très gros traits les conditions de vie des ouvrières et des ouvriers de l’époque. La plupart d’entre elles et d’entre eux travaillait debout. La cour était boueuse et encombrée. Mais l’essentiel n’était pas là. De quoi était fait leur quotidien ?

-         du bruit des machines. Si la mécanisation apportait une nouvelle manière de travailler (je n’oserai pas parler de confort, le concept d’efficacité étant plus adapté), elle se traduisait en revanche par une multiplication des nuisances sonores à tous les niveaux des ateliers,

-         de fumées de houille et de poussière. Paradoxalement, les cheminées d’usines recrachant dans l’atmosphère d’épaisses volutes obscurcies traduisaient à l’époque, non pas une notion de pollution -inexistante par ailleurs- mais au contraire celle d’une industrialisation triomphante, synonyme de progrès et de puissance ! Autre temps, autres mœurs…

-         d’odeurs toutes plus suffocantes les unes que les autres. Celles des peaux à peine arrachées à l’animal, celles des tannins, celles de la naphtaline (qui remplaçait au rang des nuisances les brûlures antérieurement provoquées par le sel), celles de l’ammoniac en mégisserie (qui remplaçait celles non moins agréables des confits issus de la récolte des petits métiers dont j’ai déjà parlé), celles de la teinturerie et des substances qui y étaient attachées…

Des conditions de travail qu’on aurait peine à imaginer de nos jours ! Imaginez les répercussions de ces nuisances sur la santé de ces hommes et de ces femmes qui se « tuaient » littéralement au travail pour que d’accortes jeunes femmes ou de vénérables patriciennes puissent arborer fièrement le savoir-faire inégalé de ces artisans de l’ombre…

Il n’était pas compliqué alors de reconnaître un « gantier » : les mains aux index incurvés, les ulcérations douloureuses et fréquentes des membres supérieurs en contact avec des substances caustiques, notamment chez les mégissiers et les tanneurs, l’épaule droite plus haute que la gauche à force d’effectuer toujours le même geste répétitif…

Sans compter le mépris de ces messieurs de la bonne société pour les petites « gantières »…

Autant de gens de peu pour reprendre l’expression utilisée par l’anthropologue Pierre Sansot, qui ont pourtant fait la grandeur de cette activité aujourd’hui perdue.

C’est à eux, entre autres, que j’ai dédié ce livre…

« Épilogue

Le jour où elle renaîtra de ses cendres, la Fabrique entraînera de nouveau dans son sillage la longue cohorte des hommes et des femmes qui ont contribué à écrire l’une des plus belles pages de l’histoire artistique et industrielle française… »

 

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