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 Quand on écrit sur Nancy, il est de bon ton -à juste titre- de louer les grilles de la Place Stanislas ou le classique et royal agencement de ses bâtiments. Il est recommandé aussi, toujours à juste titre, d’admirer la prodigieuse richesse artistique du mouvement art nouveau de l’Ecole de Nancy (qui m’est chère, il faut le reconnaître).

Je vais prendre cependant ici même le parti un peu différent de consacrer cet article à un quartier bien particulier de la ville, longtemps symbolisé ou stigmatisé par feu son code postal spécifique -54100-,  le Haut-du-Lièvre.

Décrié depuis des décennies, ce quartier n’en reste pas moins une formidable aventure architecturale, humaine et sociale qui a traversé la seconde moitié du XXème siècle et dont la destinée est aujourd’hui supposée retrouver un nouvel élan à grands coups de millions d’euros.

 On retrouve à deux reprises des évocations du Haut-du-Lièvre dans mes romans. La première, directe et factuelle dans Le Boiteux du parc Sainte-Marie, la seconde plus allusive et indirecte dans Les Doigts d’or d’Elise.

 

Le Boiteux du parc Sainte-Marie :

 « Restait le site des anciennes carrières Solvay sur le Plateau de Haye. Longtemps tenue aux confins de la ville, la vaste surface était sortie de l’oubli au début des années 2000 avec le programme de réhabilitation du quartier du Haut-du-Lièvre. Finie la stigmatisation des longues barres staliniennes et des petits groupes d’immeubles aux formes géométriques compliquées : certains bâtiments avaient été rasés et d’autres rénovés dans le cadre d’un grand projet urbain qui visait à rattacher -enfin- ce quartier au reste dela ville. Un parc immense, d’une superficie à peu près égale à celle dela Pépinière, était en train de sortir de terre grâce aux efforts conjoints d’architectes, de paysagistes et d’experts-sociologues. Il importait de ne pas reproduire les erreurs du passé et de donner un avenir tout neuf à une partie de l’agglomération injustement décriée durant de nombreuses années … »

 

Les Doigts d’or d’Elise :

 « Le retour d’une relative prospérité après-guerre leur avait rapidement conféré une certaine aisance financière qui leur avait permis d’acquérir depuis peu une belle villa 1900, le Haut-du-Lièvre»

[…]

« Elle n’occupait qu’une modeste chambre du Haut-du-Lièvre mais elle s’y sentait bien. Là, à l’écart des trépidations citadines et loin de ses douloureux souvenirs, elle se promenait régulièrement dans le beau jardin où elle aimait passer des heures entières...

Elle avait appris à connaître et à reconnaître un à un chacun des arbres et arbustes qui entouraient la demeure et que le premier propriétaire avait fait planter peu après la construction de la villa : cèdre bleu, tilleul argenté, blanc sycomore, marronnier rouge, bouleaux, hêtre pourpre, aulnes, ombelles, tamaris, lilas et seringats.»  (1. Clin d’oeil amical de l’auteur à un quartier de Nancy qu’il a bien connu.) 

Au-delà de l’énumération toute botanique des arbres et arbustes qui auraient pu entourer cette villa, on retrouve bien évidemment sous ma plume l’évocation détournée des noms des différents immeubles qui constituèrent l’ossature première du quartier et qui en furent le symbole même, positif puis négatif avec le temps. Le vernis dégradé des ans a injustement fait oublier ce qu’était cet endroit à l’origine. Je vais donc revenir sur l’histoire du Haut-du-Lièvre en plusieurs étapes, illustrées pour certaines par des cartes postales tirées de ma collection personnelle. A seule fin de rendre hommage à une espérance qui n’a peut-être pas pris la voie escomptée…

 

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Le Haut-du-Lièvre…avant le Haut-du-Lièvre : le plateau de Haye au fil du temps 

L’Histoire de ce promontoire rocheux surplombant la plaine au creux de laquelle viendra se lover plus tard, bien plus tard, la ville de Nancy remonte très loin dans le temps puisque des traces d’occupations humaines ont été découvertes au XIXème siècle sur les flancs de la Côte Sainte Catherine, essentiellement sous la forme de pointes de flèches en silex, attestant par la même occasion que des individus y avaient trouvé refuge ou s’y étaient installés. Dans son Journal d’archéologie lorraine, R. Guérin évoque en 1871 la découverte de « 9 pointes de flèches, des grattoirs, un perçoir, un fragment de hache polie transformé en racloir, des fragments de poterie grossière ».

Plus proche de nous, un acte de gestion forestière daté d’octobre 1599 mentionne, peut-être pour la première fois, l’appellation Vaulx de Lièvre. Celle-ci se transformera au gré des ans et des auteurs. On peut citer par exemple une allusion au Haut-de-Liepvre dans un texte de 1723. Entre les deux dénominations, une constante : le lièvre. Je sais qu’une coutume bien ancrée veut que cette évocation animalière tire son origine de la supposée abondance locale des représentants de la gente sauteuse mais rien ne le prouve en réalité. Peut-être y a-t-il d’autres explications qui nous échappent pour le moment…

 Loin d’être négligé, le plateau ne fut pas laissé à l’écart des activités des hommes, qu’elles soient en lien avec l’exploitation de la roche du sous-sol ou de la forêt qui le couvrait. Plusieurs carrières ont en effet existé au fil des siècles (carrière Balain, carrière de la Renaudière, carrière Sainte Catherine), fournissant aux belles demeures de la ville non seulement le calcaire nécessaire à leur édification mais aussi une sorte de marbre jaspé indispensable à leur embellissement.

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 Après avoir longtemps servi de refuge aux bannis et aux populations interlopes en délicatesse avec le pouvoir citadin, la forêt quant à elle fit l’objet d’une exploitation ponctuelle de son bois. Toutefois, après diverses vicissitudes rencontrées par les propriétaires des parcelles concernées, la décision fut prise de procéder au défrichement du plateau. C’est ainsi que le sieur Dumont pu entamer à compter de 1851 la construction de la ferme Sainte Catherine à quelques centaines de mètres de l’ex-bois des Dames Prêcheresses, consacrant désormais aux cultures la superficie ainsi dégagée.

Si la vocation agricole du Haut-du-Lièvre s’affirma des décennies durant, la configuration géologique de son sol aux abords de la ville elle-même (pelouse calcaire couverte d’une herbe rase) favorisa non seulement la pâture d’animaux divers mais aussi les sorties champêtres de nancéiens en goguette, voire le terrain de prédilection des premiers skieurs du XXème siècle avides de sensations fortes lorsque la neige recouvrait l’immensité de son étendue…

Un image éloignée, on en conviendra, de ce que l’endroit devint plus tard. Un havre bucolique, apaisant, presque rural : la campagne aux portes de la ville !

 

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Un lieu de promenade auquel on pouvait accéder en particulier par l’arrière de l’Ermitage…

 

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 De toutes les activités qui modifièrent la physionomie du Plateau à travers les âges, seule l’exploitation des richesses de ses entrailles traversa les siècles quasiment sans discontinuer pour s’achever finalement au début des années 80 pour ce qui concerne l’entreprise Solvay. Après avoir acheté à la Société des Carrières de Maxéville un peu avant la Guerre de 1914 les centaines d’hectares du Plateau de Haye, Solvay exploita le calcaire local à partir de 1925, grignotant sans relâche la roche sédimentaire déposée là des millions d’années plus tôt en rythmant le quotidien des environs, de jour comme de nuit, par les tirs de mines, les explosions et la poussière envahissante de la roche concassée. Dieu merci, il n’y avait pas grand monde à l’époque pour en prendre ombrage…

En résumé, un vaste espace inhabité aux portes de Nancy mais réservé à des activités industrielles ou agricoles (Ferme Sainte Catherine dont j’ai déjà parlé et Ferme Saint Jacques, à l’extrémité du Champ-le-Bœuf, à l’emplacement approximatif de l’actuelle zone Saint Jacques).

 

Une nécessité après la Seconde Guerre Mondiale : trouver une solution au problème du logement

 Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, une crise du logement sans précédent se fit jour. La société avait changé et ne cessait de connaître de profondes mutations qui affectaient sa structure, laquelle n’avait que peu évolué au fil du temps. Les effets du Baby-boom ajoutés aux conséquences de l’exode rural et à l’insalubrité criante de nombreux logements en centre-ville nécessitaient un effort de constructions considérable. Pressés par l’urgence, les pouvoirs publics s’engagèrent donc dans un gigantesque programme volontariste. Mais à Nancy, la disponibilité au sol de l’espace pour construire de nouveaux logements était largement insuffisante. Que faire ? C’est ainsi que les yeux des décideurs se tournèrent alors vers ce plateau si proche et pourtant vierge d’habitations. Faute de pouvoir trouver d’autres solutions, la mairie se résolut à acheter en 1956 à la famille Mesnar la trentaine d’hectares de la Ferme Sainte Catherine sur la base d’une expropriation. Raymond Pinchard, le maire, confia ensuite la réalisation d’un immense programme immobilier à l’architecte Bernard Zehrfuss. La nouvelle destinée du Haut-du-Lièvre allait pouvoir commencer… 

 

L’ambition architecturale de Zehrfuss

 Premier grand prix de Rome en 1939, auteur du palais de l’Unesco à Paris et co-auteur du CNIT de la défense, Bernard Zehrfuss (1911-1996) n’était pas un novice en la matière. Il se voulait même visionnaire d’une certaine manière. Il faut aussi rappeler que ce qu’on appellera plus tard le concept de Grand ensemble ne souffrait pas encore de la réputation déplorable dont on l’affublerait ensuite. C’était même tout le contraire en cette fin des années 50 ! La concentration de population était certes inhérente à ces nouvelles constructions mais ces logements apportaient avant tout un changement de vie qualitatif inouï pour les familles qui les occupaient : appartements spacieux, modernes et lumineux avec chauffage central, eau courante, eau chaude, ascenseur, salle de bain et toilettes. Des conditions de vie à cent lieues de la précarité qui faisait leur quotidien auparavant !

L’idée d’origine de Bernard Zehrfuss n’était pas de créer une banlieue sans âme mais au contraire d’édifier une véritable cité satellite avec son organisation complète (milliers de logements, quartier pavillonnaire, centres commerciaux, équipements sportifs et culturels, groupes scolaires et centre paroissial) et dont la conception spatiale même rappellerait celle de Nancy : les deux barres (longtemps considérées comme les plus longues d’Europe : 400 mètres de long pour le Cèdre Bleu, 300 pour le Tilleul Argenté) s’élevant en écho aux deux axes que formaient dans la ville la Place de la Carrière et le Cours Léopold autour de la Place Stanislas. Un miroir architectural en quelque sorte entre une ville haute et une ville basse, la première surplombant la seconde dans un écrin de verdure.

Une noble ambition qu’il ne faudrait pas oublier…

 

 Le Haut-du-Lièvre sort de terre…

 Les terrains ont été achetés par la ville en 1956. En 1957, les aménagements préparatoires sont engagés et les premières constructions proprement dites démarrent dès 1958. Le temps presse car le relogement des populations est une priorité.

Avec comme corollaire cependant deux exigences supplémentaires qui président à l’édification de cette nouvelle ville dans la ville : la rapidité d’exécution et la maîtrise des coûts. Il faut construire vite et peu cher. Pour ce faire, une seule solution : la préfabrication sur la base d’un procédé nouveau, dit Estiot, consistant à installer sur place les usines à bétons qui vont produire sans relâche les innombrables panneaux nécessaires à l’édification des bâtiments et dont la progression sera facilitée par les formes rectilignes de ces derniers à travers la mise en place de grues sur rails qui accéléreront davantage les cadences.

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 La frénésie constructive ne s’arrêtera plus :

 

-         1959 à 1961 : le Cèdre Bleu (13 étages sur400 mètres de long)

-         1959 : les Bouleaux

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-         1960 : les Lilas (2 bâtiments, 3 étages) et le Parc Sainte Catherine, résidence pavillonnaire

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-         1961 : les Ombelles

-         1961-1962 : le Tilleul Argenté (15 étages,300 mètres de long)

-         1964 Les Aulnes (2 bâtiments de 3 et 4 étages et deux tours de 12 et 13 étages)

-         1965 : les Seringats (3 étages) et le Marronnier Rouge (Tour étoile de 15 étages)

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Marronnier Rouge à gauche du Tilleul Argenté

-         1966 : le Hêtre Pourpre (Tour étoile de 15 étages)

-         1966-1967 : le Blanc Sycomore (Tour étoile de 17 étages)

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Hêtre Pourpre et Blanc Sycomore

-         1969-1971 : la Tour Panoramique (33 étages), conçue sur les plans d’Abel Lucca et de Guy Wurmser.

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Sans compter aussi les centres commerciaux des Tamaris, des Ombelles, les groupes scolaires dont La Providence ou l’Ecole Moselly entre autres…

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Les Tamaris

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Les Ombelles

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Les Ombelles

 

 Je reviendrai plus loin sur le centre paroissial et surtout sur l’église de la Vierge des Pauvres.

 Je relèverai enfin que les concepteurs de ce vaste projet architectural avaient prévu de planter au pied de chaque immeuble un représentant de l’espèce d’arbre ou d’arbuste dont les bâtiments portaient le nom. L’ont-ils été finalement ? Et dans l’affirmative, que sont-ils devenus ? Je n’en sais rien. Peut-être pourra-t-on m’apporter la réponse, en images pourquoi pas !

 Le Haut-du-Lièvre, quoi qu’on en pense, (et les cartes postales en font foi) donne à voir un agencement géométrique très « années 60-70 » tout en symétrie et en axes, en lignes épurées et élancées, formidablement moderne et esthétique pour l’époque. La ville de Nancy s’enorgueillissait d’ailleurs de cette réussite architecturale au point que de nombreux touristes venaient en admirer la farouche originalité !

 

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De la difficulté à retenir la population au lent déclin du quartier dans l’estime des Nancéiens

 Les bâtiments furent habités au fur et à mesure qu’ils sortaient de terre. Occupés dans un premier temps pour partie par des fonctionnaires et des militaires et pour partie par les classes moyennes, le quartier prenait l’ampleur escomptée.

On y dénombrait à la fin des années 60 une grosse dizaine de milliers d’habitants, soit environ 1 Nancéien sur 10 ! Mais la situation évolua rapidement.

D’abord les deux premières populations, fonctionnaires et militaires, avaient pour caractéristique de déménager souvent pour des raisons liées à leurs contraintes professionnelles.

Ensuite, de nouvelles politiques publiques se détournèrent de ces habitats de masse (qui avaient pourtant rendu de grands services !) et incitèrent plutôt au développement de l’habitat individuel. Les classes moyennes s’orientèrent alors vers de l’acquisition de logements privatifs sur de nouvelles zones en construction, essentiellement dans les communes situées autour de Nancy, tandis qu’elles étaient remplacés sur place par des catégories moins aisées, voire précaires comme on dit de nos jours. Le visage du quartier changeait…

Enfin, last but nos least, du fait du nombre de logements vacants qui explosait considérablement (800 en 1980), le Haut-du-Lièvre servit de lieu d’accueil pour les populations d’origine étrangère qui arrivèrent au gré des besoins de l’économie ou des évolutions politiques ici ou là sur la planète. Rapatriés d’Algérie tout au début puis surtout immigrés d’Afrique du Nord ou d’Asie parmi d’autres ensuite.

Si bien qu’au tournant des années 70/80, l’image même du quartier avait irrémédiablement changé.

Délinquance, absence de respect de l’espace public, ghettoïsation : une spirale infernale s’était enclenchée au grand dam des habitants du quartier qui déploraient l’image souvent injustement dégradée de leur lieu de vie.

La lourde tâche de procéder à la réhabilitation de ce qui se voulait être à l’origine une cité satellite fut confiée à l’architecte Alain Sarfaty de 1981 à 1988. Les réalisations furent nombreuses mais la perception du quartier aux yeux des autres habitants de la ville ne changea pas beaucoup…

Deux implantations notoires sont cependant à signaler, signe qu’une fois de plus le Haut-du Lièvre était prêt à se lancer à nouveau dans l’aventure de son propre avenir : l’installation d’un Pôle médical dans les années 90 près de Gentilly et la construction du Zénith en 1993, l’une des plus grandes salles de spectacle de l’Est de la France.

 

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Une nouvelle ambition à l’aube du XXIème siècle

 Riche des enseignements du passé récent et consciente que l’avenir du Haut-du-Lièvre résidait dans une nouvelle restructuration en profondeur de l’ensemble de l’habitat, la mairie se lança alors au tournant des années 2000 dans un vaste programme de rénovation du Plateau de Haye et de ses 440 hectares, du Champ-le-Bœuf (quartier construit dans les années 70 après l’expropriation de la famille Albrecht, propriétaire de la Ferme Saint Jacques, dernière exploitation agricole encore en activité sur le Plateau) aux Aulnes en passant par le site des anciennes carrières Solvay et par le Haut-du-Lièvre à proprement parler.

Plus qu’une rénovation, c’était une nouvelle manière de penser la ville que dévoila alors l’architecte Alexandre Chemetoff à qui la réalisation du projet avait été confiée. Cet homme de l’art n’était pas un nouveau venu dans le paysage local nancéien puisque c’était à lui qu’on devait déjà l’aménagement des rives de la Meurthe et les Jardins d’eau. Cette fois, la complexité était à la hauteur de la démesure de l’ambition : restructurer le Plateau de Haye de fond en comble, y compris en faisant disparaître du paysage des pans « historiques » du quartier.

 

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Où en est-on aujourd’hui ?

 Un vaste mouvement de déconstruction (appellation politiquement correcte en novlangue postmoderne chère à Orwell pour parler de destruction) s’est engagé : démolition du Marronnier Rouge, disparition du merlon, ce fameux talus d’une quinzaine de mètres de hauteur qui courait le long de l’avenue Pinchard et du Parc Sainte Catherine pour protéger les habitations (nouvellement créées à l’époque) des nuisances liées à l’exploitation des carrières Solvay, déconstruction des entrées 1 bis à 9 du Cèdre Bleu (l’entrée 1 abritant la cheminée de la chaufferie du quartier sera conservée, appelée à devenir la Tour de l’énergie), lui faisant perdre au passage en 2010 un tiers de sa longueur soit environ 136 mètres et 337 appartements, démolition du Hêtre Pourpre en 2011 et celle prévue pour 2012 du Blanc Sycomore (les trois Tours Etoile ne seront plus alors que des souvenirs…).

 

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 Autant de fantômes du passé qui s’évanouissent définitivement dans l’oubli des consciences et la poussière des gravats sous l’implacable détermination de mâchoires mécaniques qui déchiquètent le béton après que les bâtiments aient été débarrassés de leurs cloisons, de leurs fenêtres, de leurs portes et de leur tuyauterie (la solution du foudroyage comme dans d’autres grands ensembles n’a pas été retenue). Une fois désossés, les appartements sont livrés à une grue de 130 tonnes qui les réduit patiemment en miettes mais en recyclant sur place une grande partie des déchets, développement durable oblige !

Nous dirons bientôt adieu aux anciens centres commerciaux qui animèrent la vie collective pendant des décennies. Qui se souviendra encore des grands espaces centraux engazonnés des Tamaris entourés d’une galerie de petites boutiques : les COOP et leurs plaques de timbres multicolores minuscules à coller sur des planches maison qui permettaient d’obtenir des ristournes, la droguerie, les deux bureauxde tabac, les magasins de vêtements et d’accessoires, la boutique photo et les cabinets médicaux ?...

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 Sans oublier, en dessous des commerces, le marché couvert avec la vendeuse de légumes ou la boucherie chevaline.

 On dira dieu aussi aux Ombelles qui ne sont déjà plus que l’ombre de ce qu’elles étaient jadis…

 Mais rassurons-nous, le vide ne laisse pas la place au vide, bien au contraire ! La nouvelle prison de Nancy qui a succédé à la vétuste Charles III est sortie de terre, les maisons de bois de Laverny ont poussé sur l’espace libéré par le Marronnier Rouge, une nouvelle agence postale rutilante s’est ouverte, une banque a abandonné son ancienne défroque pour s’installer de l’autre côté de la rue dans un nouveau bâtiment, près de 2000 logements vont s’édifier peu à peu, le Pôle médical ne cesse de s’étoffer et un grand centre commercial est attendu pour bientôt.

Remodeler le visage du quartier et lui réinsuffler cette mixité sociale qui lui manquait, telle est l’ambition d’Alexandre Chemetoff.

En résumé, un gigantesque maelstrom qui s’étend des Aulnes au Champ-le-Bœuf.

 La volonté est là, l’argent pour la faire vivre aussi. Reste à espérer que les images de synthèse des architectes ressembleront in fine à celles de la réalité de tous les jours et que les habitants du quartier partageront le souhait sincère de vivre ensemble et repousseront les dérives ostensiblement communautaristes de quelques minorités si visibles qu’on finit par ne plus voir qu’elles, jetant par la même l’opprobre sur tout le reste d’une population qui n’aspire qu’à vivre dans la paix et le respect quotidien.

Le Haut-du-Lièvre sera donc ce que ses habitants en feront. Une main leur a été tendue, à eux de la saisir.

Les images des années 60/70 vont désormais rejoindre les vestiges fossilisés de la mémoire collective. Il ne restera plus qu’à attendre avec espoir celles que nous offriront les années 2010 et suivantes…

 Je terminerai ce long article sur l’église du quartier, symbole elle aussi de l’élan fraternel qui avait animé ses concepteurs et icône de ce modernisme architectural, sobre et dépouillé.

 

 La Vierge des Pauvres

 Ne disposant pas de lieu de culte adapté, les fidèles s’organisèrent dès 1958 (autant dire aux premières heures du quartier !) comme ils purent. A défaut de paroisse, ils se retrouvèrent au début de cette belle aventure dans un local du lotissement des Castors puis dans un baraquement prêté par la Ville de Nancy le long du chemin des Trois Christophe.

En 1960, il est décidé que la 17ème paroisse de Nancy se placera sous le patronage de la Vierge des Pauvres. En décembre, une souscription est lancée pour la construction de l’église.

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 En 1961, une baraque en bois implantée près du Tilleul Argenté servira désormais de chapelle. La conception d’un centre paroissial est à l’étude. Le 28 mai de la même année, la premièrepierre dela future église est posée.

Quelques mois plus tard, une haute statue resplendissante de simplicité et d’humilité, œuvre de l’artiste Claude Wetzstein (né en 1920), est installée à l’endroit où s’élèvera plus tard l’église et où elle prendra place par la suite.

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 La réalisation de l’ensemble du centre paroissial sera confiée à l’architecte Dominique-Alexandre Louis (1924-1991). Habitué à concevoir ses réalisations en pleine harmonie avec la lumière, notamment zénithale, l’architecte lorrain -auteur entre autres du Centre Régional de Transfusion Sanguine rue Lionnois à Nancy et de l’ensemble Saint Joseph à Laxou (en bien piteux état de nos jours depuis que les locaux ont été abandonnés au vandalisme…)- va édifier un bâtiment totalement original faisant référence à une tente dans le désert qui accueille et rassemble les populations dispersées aux alentours. Tout un symbole…

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 Les travaux du centre paroissial (où sont logés notamment les prêtres) seront achevés en 1964, année de construction également de l’école de La Providence.

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220 tonnes de ciment, 37 tonnes d’acier et 70 tonnes de charpente seront nécessaires à la réalisation de l’église qui ouvrira ses portes à Noël 1966, à la plus grande joie des fidèles.

La paroisse de la Vierge des Pauvres a enfin le lieu d’accueil qu’elle mérite.

Merci communauté paroissiale

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Eglise, centre paroissial, Tamaris et Parc Sainte Catherine

 

 Si je n’ai pas cité la Vierge des Pauvres en tant que telle dans mes récits, j’ai glissé en revanche deux références à sa dénomination dans Les Doigts d’or d’Elise pour lui rendre un hommage discret :

 « Deux ou trois jours plus tard, elle fut présentée à la mère supérieure de la Congrégation des soeurs de la Vierge des Pauvres qui lui ouvrit les portes de son couvent sans trop poser de questions. C’était une femme douce et généreuse qui savait que beaucoup de vocations naissaient de drames difficilement surmontés et que Dieu dans ces circonstances n’était souvent qu’un refuge réconfortant comme aurait pu l’être l’alcool ou le départ pour un pays lointain. »

 […]

 « La mère supérieure de la Vierge des Pauvres avait en effet spécialisé certaines soeurs dans des tâches inhabituelles pour une congrégation religieuse : confection de faux papiers, trafic d’armes, fabrication artisanale d’explosif et émissions de messages radio. »

 

 Certes marquée par un style très années 60, ambiance Vatican II (aménagement intérieur, mobilier, panneaux mosaïque d’Elisabeth et Francis Poydenot-d’Oro), l’église du Haut-du-Lièvre reste, au-delà d’un lieu oecuménique respecté, un bel exemple de l’agencement moderne et épuré qui a caractérisé le quartier dès sa conception.

 

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 En conclusion, je ne porterai pas de jugement sur ce qu’est devenu  -du moins en apparence- le Haut-du-Lièvre. Je souhaite simplement que celles et ceux qui en entendront parler sachent ce qu’il a été : une belle et noble ambition…

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