Photo tirée du Larousse mensuel illustré juillet 1912

 

« Formidable. Stop. La chance nous sourit. Stop. Vais m’embarquer dans quelques heures pour New York. Stop. Prévenez Irving W. Morley que j’arrive. Stop. À nous la célébrité. Stop. Suis fier de travailler pour vous. Stop. Post scriptum : vais voyager sur le RMS Titanic. Stop. »

 

 WSL

 

Difficile d'échapper en ce moment au Titanic et à son naufrage légendaire. Commémorations diverses, articles de journaux, émissions innombrables -rediffusées ou non-, sortie en 3D d’un film qui, en son temps, attira à nouveau les foules dans les salles obscures après un passage à vide de l’industrie cinématographique (les termes ne sont pas choisis au hasard) : tout nous y ramène, qu’on le veuille ou non. Et j’ai bien peur que Les doigts d’or d’Elise n’y fassent pas exception !

 

A l’appui du centenaire qui approche, quelques extraits du roman en hommage à cette tragédie qui marqua la fin d’une époque…

 

 

Extraits du chapitre VIII Le rêve américain

 

 Loin, très loin de là, dans un appartement cossu du Michigan Boulevard à Chicago, Irving W. Morley expliquait à sa fille unique, Juliane, qu’un émissaire de la ganterie Trefandhéry viendrait bientôt de France avec une malle pleine de gants.

« Père, vous vous êtes enfin décidé à ouvrir un espace pour la ganterie ?

– Oui, ma chérie. J’ai suivi vos conseils. Cette maison française me semble très respectable et les quelques modèles que j’ai vus à ce jour me laissent à penser que nous allons frapper un grand coup !

– Vous n’avez plus rien à prouver au monde, Père !

– Non, Juliane, mais nos clients se doivent d’avoir les meilleurs produits qui soient ! Et les gants Trefandhéry sont d’une qualité exceptionnelle !

– Et quand donc pourrons-nous admirer ces merveilles ?

– Très vite, ma chérie, ne vous tourmentez pas. J’ai reçu un câble cet après-midi de monsieur Trefandhéry lui-même qui m’a confirmé que son responsable des ventes à l’international avait pris la route et qu’il cherchait un navire pour s’embarquer.

Il ne devrait donc plus tarder...

– Je vous aime, Père.

– Moi aussi, Juliane, moi aussi », dit-il en déposant un baiser sur son front.

Irving W. Morley avait pris l’habitude de consulter sa fille de quinze ans pour toutes ses opérations commerciales d’envergure. Il avait confiance dans son sens inné du beau et du bien, comme feu sa mère, et ne doutait pas qu’un jour elle deviendrait à son tour une riche et puissante propriétaire de Marshall Field.

 

[…]

 

Dans la voiture de chemin de fer qui l’emmenait vers la Normandie, Casimir se demandait s’il parviendrait à trouver à temps un bateau pour les États-Unis. Comme il n’y avait personne dans le compartiment, il étala soigneusement un large échantillonnage de gants sur les deux banquettes de moleskine écarlate et répéta la démonstration qu’il entendait faire de l’autre côté de l’Atlantique. Il aurait pu être inquiet mais il était confiant. Il n’aurait su expliquer pourquoi mais il était convaincu que ce voyage allait rester dans les mémoires.

Il ne savait pas à quel point...

 

[…]

 

Ils se retrouvèrent en fin de matinée près de la place des Halles. Auguste l’avait invitée dans un petit estaminet discret mais respectable où quelques tables-guéridons se déployaient à l’ombre des ramures d’un vieux peuplier. La journée était belle, à l’image d’Élise qui arriva à son rendez-vous le visage illuminé par un sourire radieux. Auguste se leva pour accueillir sa jeune amie.

« Vous êtes tout en beauté, ma chère petite.

– C’est le soleil du printemps !…

– C’est une manière de voir les choses... Au fait, avez-vous appris pour Casimir ?

– Non ? Il ne lui est pas arrivé malheur au moins ?

– Point du tout ! C’est même tout le contraire, précisa Auguste en réajustant la boutonnière de son gilet de taffetas brodé. Le directeur lui a confié une mission de la plus haute importance…

– C’est vrai ? Lucien ne m’en a rien dit !

– Il n’est pas encore au courant. La nouvelle est très récente...

– Dites-moi en davantage...

– Voilà, hier après-midi le conseil d’administration de la Fabrique a pris connaissance de deux possibilités commerciales nouvelles qui pourraient s’ouvrir aux États-Unis.

– En Amérique ?...

– Oui, mon petit, en Amérique ! Rien que ça ! Deux propriétaires de grands magasins se sont déclarés intéressés par nos gants, l’un de Minneapolis et l’autre de Chicago. Élise ne se faisait pas une idée exacte de ce qu’étaient les États-Unis. Elle imaginait une terre lointaine aux contours mystérieux, un lieu de prédilection pour les fortunes rapides et tapageuses, l’aventure et les innovations en tout genre. En un mot, une terre de rêve. Elle frémissait cependant à l’idée que cette contrée puisse s’intéresser aux gants Trefandhéry, des gants que sa mère cousait à la lueur de la bougie entre la table et la cuisinière du logis familial. De simples pièces de peaux mégissées, teintes puis travaillées qui habilleraient de riches Américaines dans de folles soirées où le champagne devait couler à flots... Elle n’en revenait pas...

– L’affaire est-elle faite ?

– N’allons pas trop vite en besogne ma chère... mais elle est en bonne voie. Le directeur de Marshall Field souhaite ouvrir un espace entièrement consacré à la ganterie de luxe dans son établissement ; mais avant de prendre sa décision, il a exprimé le désir de voir un échantillon représentatif de nos productions.

– Et c’est la tâche qui a été confiée à votre neveu Casimir !

– Tout à fait ! Quel honneur pour lui... Monsieur Trefandhéry n’a pas hésité une seconde. Rendez-vous compte, Élise, l’avenir de la ganterie outre-Atlantique repose sur ses épaules…

– L’enjeu est-il si important que cela ?

– Vous savez, nous vivons une bien drôle d’époque, Élise.

1912, ma chère, 1912 !... La vie n’est plus comme avant... De nos jours, la simple satisfaction des besoins de nos clients n’est plus suffisante : il nous faut innover, anticiper les modes, trouver en permanence de nouveaux débouchés pour nos produits.

– Sinon ?

– Sinon... d’autres le feront à notre place et la Fabrique de gants de Chaumont ne sera plus qu’un pâle souvenir...

– Et quand va-t-il partir ?

– Mais il est déjà parti ! À l’heure qu’il est, il file, il vole vers Chicago... Du moins, il essaie... Il lui faut encore trouver le moyen de rallier le Nouveau Monde, et ce n’est pas chose facile au pied levé...

– Vous devez être fier de lui !

– Plus que jamais ! Vous savez, Élise, je n’ai plus que lui au monde... à part vous, bien sûr ; ce petit fait ma fierté !

– Et moi ?

– Oh ! vous, c’est autre chose...

– Avez-vous eu de ses nouvelles depuis son départ ?

– Non, pas encore. Mais il nous enverra un câble dès qu’il aura trouvé le moyen de se rendre en Amérique. De son côté, monsieur Morley a déjà fait savoir qu’une voiture l’attendait à New York pour l’emmener derechef à Chicago, lui et son précieux chargement.

 

[…]

 

Ils se quittèrent à l’heure du repas, heureux de s’être retrouvés par une si belle journée et pleins d’espoirs pour Casimir.

[…]

 

En arrivant au petit matin à Cherbourg, Casimir parvint à obtenir, par un incroyable concours de circonstances, un billet pour un bateau qui partait le jour même vers les États- Unis. Un désistement de dernière minute et une discussion impromptue sur le quai de la gare venaient de lui ouvrir la porte vers l’Amérique tant convoitée. Juste avant de traverser les quais noirs de monde, il se faufila jusqu’au bureau postal pour câbler l’heureuse nouvelle à monsieur Trefandhéry :

« Formidable. Stop. La chance nous sourit. Stop. Vais m’embarquer dans quelques heures pour New York. Stop. Prévenez Irving W. Morley que j’arrive. Stop. À nous la célébrité. Stop. Suis fier de travailler pour vous. Stop. Post scriptum : vais voyager sur le RMS Titanic. Stop. » 

[…]

 

Chapitre IX Le naufrage d’un géant

 

 

LA TRAVERSÉE DE CHERBOURG à Queenstown, en Irlande, fut rapide et majestueuse. Casimir parcourait sans cesse les ponts réservés aux passagers de troisième classe en admirant les aménagements incroyablement luxueux de ce palace flottant. Il ne pouvait croire qu’un tel privilège lui était réservé. De temps à autre, il jetait un oeil amusé sur le pont réservé aux voyageurs de première classe : les femmes rivalisaient entre elles par leurs toilettes plus guindées et empesées les unes que les autres et par leur nonchalance sans pareil. Il ne pouvait s’empêcher de penser que le contenu de sa malle viendrait bientôt protéger la peau diaphane de ces belles...

Un peu plus tard, il profita du débarquement de certains passagers sur le quai de la White Star à Queenstown en ce 11 avril pour envoyer un nouveau télégramme à Chaumont. Il attendait avec impatience que le navire appareillât de nouveau pour prendre enfin la route vers New York. Il ne fallait pas faire attendre Irving W. Morley.

 

* * *

 

Le coursier dévala quatre à quatre les marches de l’escalier de marbre, au risque de se rompre le cou, et interpella Walter :

 « Monsieur, Monsieur, un nouveau télégramme de monsieur Casimir !

– Reprenez votre souffle mon ami et donnez-moi ce câble, je vais le remettre à l’instant même au directeur. »

Jules Trefandhéry parcourut du regard les quelques lignes dactylographiées sur le papier bleu :

Suis bien installé à bord. Stop. Ai fait connaissance de mes voisins de cabine. Stop. Sympathisé avec la petite Lillian Gertrude Asplund1. Stop. Lui ai promis à mon retour envoi paire de gants à sa taille. Stop. N’oublierai jamais ce grand voyage. Stop. À plus tard. Stop. Casimir Fontaine. Stop.

 

* * *

 

Dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, un peu après 23 h 40, le Titanic heurta un iceberg qui déchira la coque sous la ligne de flottaison. L’immense navire d’acier agonisa durant de longues heures avant d’être disloqué puis englouti brutalement par les flots. Plus d’un millier de personnes y laissèrent la vie entre les cris, les pleurs et les craquements sinistres du bois, du verre et du métal, luxueux vestiges d’un symbole promis à une lente mais irrémédiable corrosion dévorante.

Par cette belle nuit étoilée, un silence immense se répandit peu à peu sur les eaux désertes au fur et à mesure que la mort accomplissait son oeuvre.

La pièce était jouée.

 

1. Lillian Gertrude Asplund, 5 ans et demi au moment du naufrage, est décédée en mai 2006. Elle était la dernière survivante de la tragédie encore en vie. Quelques mois après le drame, Jules Trefandhéry tint la promesse de Casimir et fit parvenir à la petite fille une magnifique paire de gants brodée à ses initiales.

 

* * *

 

Dès que l’annonce du naufrage fut connue, les nouvelles les plus contradictoires ne cessèrent d’affluer. Chacun restait à l’affût de la moindre rumeur, de la plus petite information.

À la Fabrique, le directeur renonça à réunir son conseil. Qu’aurait-il pu annoncer ? Il ne savait rien...

Y avait-il des survivants ? Et si oui, lesquels ? Casimir Fontaine en faisait-il partie ? Les questions se bousculaient dans son esprit.

Il attendrait encore avant d’envoyer un télégramme à Irving W. Morley. Tout espoir n’était pas encore vain. Peut-être que le jeune commissionnaire de la ganterie était parvenu à s’échapper du navire et qu’il avait rejoint New York. Mais plus il y pensait, plus il se disait que si Casimir avait pu survivre au drame, les gants, eux, avaient dû rejoindre le fond au coeur de la carcasse démantelée. Il n’était pas dupe, les propriétaires de Marshall Field n’auraient jamais en mains les réalisations chaumontaises. Le fait même de penser que d’autres ganteries françaises comme celles de Grenoble ou d’Annonay pourraient obtenir ce marché prometteur lui était totalement indifférent, autant que la déception prévisible ou les reproches de tel ou tel membre du conseil : assis dans son fauteuil d’acajou, Jules Trefandhéry pensait uniquement à ce jeune homme plein de vie et d’entrain qui venait probablement de trouver la mort pour une caisse de paires de gants. Il se sentait responsable de cette disparition tragique et n’avait pas la force de faire venir à lui Auguste, ce bon et brave Auguste, qui était si fier que son neveu aille porter l’oriflamme de l’entreprise Trefandhéry de l’autre côté de l’océan.

Il fut tiré de sa mélancolie quand, dans l’après-midi, il reçut

un appel téléphonique d’Irving W. Morley en personne.

 « Monsieur Trefandhéry, permettez-moi de vous exprimer ma profonde tristesse pour le drame qui vous frappe. »

Irving W. Morley s’exprimait dans un français impeccable.

« Je vous en remercie, Monsieur, mais je vous aurais contacté de toute manière…

– N’en faites rien. Sans moi et ma précipitation, ce jeune homme serait encore en vie aujourd’hui...

– Peut-être l’est-il encore, nous n’avons pas beaucoup de nouvelles de ce côté de l’Atlantique !

– Je ne voudrais pas vous peiner davantage mais j’ai fait consulter par un de mes amis qui dirige le port de New York la liste des survivants qui ont été enregistrés à bord du Carpathia et aucun Casimir Fontaine n’y figurait... Ce point m’a été confirmé d’ailleurs par Arthur Henry Rostron, le commandant du paquebot. Un miracle est toujours possible mais vous devez d’ores et déjà vous résoudre au pire...

– Vous m’apprenez là une bien triste nouvelle...

– J’en suis conscient et m’en veux d’autant plus que j’en suis la cause.

– Nous ne pouvons pas lutter contre le destin, mon cher...

– Je le sais, je le sais... », dit-il en pensant à sa chère et tendre épouse morte huit ans plus tôt.

Irving W. Morley conserva le silence un long instant puis reprit :

« Je connais la qualité de vos gants, elle répond en tout point à l’exigence de mes clients. Après ce qui vient de se passer, le moins que je puisse faire est de vous passer commande comme prévu. Les services de Marshall Field vous contacteront pour régler les modalités pratiques de nos échanges.

– Votre confiance me touche, monsieur Morley, elle honore également tout le personnel de la ganterie. Je veillerai personnellement à ce que vous n’ayez jamais l’occasion de regretter votre choix. »

Les deux hommes échangèrent encore quelques paroles avant de se quitter. Jules Trefandhéry n’en revenait pas : en une seule journée, il perdait Casimir mais remportait le plus gros marché commercial que la Fabrique ait connu depuis longtemps.

Dehors, sur la branche d’un tilleul, un merle chantait, indifférent à ce qui se passait autour de lui. Les chemins de la vie sont parfois bien tortueux...

 

* * *

 

Le mercredi 17 avril, un peu avant 11 heures du matin, le jour décrut soudainement pour laisser la place à une semi obscurité inquiétante. Les oiseaux cessèrent aussitôt de chanter et on entendait ici ou là des chiens hurler à la mort.

L’atmosphère était lugubre. Chaumont semblait recouverte d’un voile de cendre impalpable qui empêchait la lumière de parvenir jusqu’au sol.

L’éclipse totale de soleil prit fin un peu après 13 heures. Le phénomène était parfaitement naturel, scientifiquement prévu et explicable. Auguste Fontaine y vit cependant un signe clair, une annonce de deuil sans ambiguïté. Il comprit que son neveu était mort et que nourrir un impossible espoir ne servirait à rien. Casimir avait été englouti dans les eaux glacées de l’Atlantique avec sa malle de gants, un point c’est tout.

Ne pouvant retenir ses larmes, le vieil homme pleura...

 

 WSL