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A l'occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage au Jardin du Luxembourg à Paris il y a quelques jours, la question de la Traite des Noirs et du commerce des esclaves s’est rappelée à notre souvenir. Ce thème mériterait à lui seul la rédaction de plusieurs romans pour traduire, au-delà des chiffres déshumanisés et des données purement historiques, la part vécue d’un drame épouvantable qui a traversé les siècles, les continents et les civilisations.

Je me suis modestement contenté pour ce qui me concerne de rédiger un texte court sous la forme du témoignage présumé d’un marin embarqué au XVIIème siècle sur un navire négrier, texte que j’ai intégré dans le corps du roman Le boiteux du parc Sainte-Marie.

Dans le récit, Yvon Ploumanac'h, l'ami du Directeur du Centenaire de l'Exposition de 1909, bibliothécaire de son état, évoque un document manuscrit qu'il a acheté dans une salle des ventes : Requiescat in pace. On y retrouve le long cheminement d'une forme de prise de conscience tardive et culpabilisatrice qui ronge un homme au soir de sa vie.

Le mieux est encore de vous livrer ce texte... :

 

 

" — Merci Yvon ! Au fait, je t’ai interrompu. Tu semblais plongé dans une lecture captivante à mon arrivée.

— Oui. Figure-toi que je suis tombé par hasard sur ceci, dit-il en montrant à son ami quelques feuilles apparemment anciennes recouvertes d’une petite écriture encore bien lisible. C’est un texte très court que j’ai acheté récemment dans un carton de vieux papiers à la salle des ventes.

Yvon Ploumanac’h en parlait avec passion. On sentait qu’il s’était enthousiasmé à la lecture de ce texte manuscrit et que les conditions un peu fortuites de sa découverte y étaient pour beaucoup. Il manipulait les feuilles avec respect et précaution, comme s’il avait eu entre les mains un incunable de grande valeur. Il ne s’agissait en fait ni d’un papier pur chiffon, ni d’un parchemin de vélin mais plus simplement d’une peau mégissée assez rudimentaire, légèrement tâchée par endroits. Quelqu’un avait écrit sur la première page trois mots dans une encre un peu plus claire : Requiescat in pace.

— Rappelle-toi, s’écria le bibliothécaire avec fougue, nous avions organisé l’an passé une exposition sur l’esclavage dans la littérature, eh bien ce texte aurait pu y trouver une place d’honneur.

— De quoi s’agit-il ? demanda François.

— Disons que c’est à mi-chemin entre un récitde voyage et un testament : un marin embarqué sur un navire négrier, fin lettré tout de même pour l’époque, a couché sur le papier ses états d’âme au soir de sa vie. Le mieux serait que je te le lise… Tu as cinq minutes ?

— Allez, je t’écoute ! répondit François en s’asseyant dans un fauteuil de l’autre côté du bureau.

— Ok, c’est cool ; j’y vais :

 

Langres, 1713

 

J’ai froid. J’ai si froid que le feu de cette cheminée ne parvient plus guère à me réchauffer. Cela fait au moins dix jours qu’il neige sans discontinuer. Hier, j’ai tenté de me rendre à la porte des Moulins pour acheter un peu de farine et de tabac mais le gel et la neige ont eu raison de ma pauvre carcasse finissante. Cinquante et un ans ! Qui aurait pu prédire que je vivrais aussi longtemps ? En regardant les remparts immaculés par la fenêtre, je pense à ce que fut ma vie, ou du moins à tous ces événements qui, mis bout à bout, constituent le long fil de mon existence.

Le temps a passé bien vite. Si vite que certaines périodes me paraissent déjà totalement étrangères. Un peu comme si ce n’était pas moi qui les avais vécues. Seul dans cette masure, je n’ai personne à qui me confier. Peut-être n’est-ce rien d’autre que la volonté de Notre Seigneur. Je vais bientôt mourir, je le sais, et rien ne restera de mon passage ici-bas. Les années qui se sont écoulées ont obscurci aussi bien ma vue que ma mémoire. Les dates finissent par se mêler aux faits qui eux-mêmes corrompent les souvenirs.

Perdu dans la solitude d’une région au climat rude et parfois inhospitalier, je grelotte sans bruit en pensant à mes jeunes années. Que retenir de celles-ci ? Pas grand chose, assurément. Pourtant, alors que le jour décline peu à peu, il me revient à la mémoire la souvenance d’un nègre que j’ai croisé il y a de cela fort longtemps.

La houle était terrible ce jour-là en baie de Saint-Malo. J’avais à peine dix-sept ans et je venais de m’embarquer sur le Héron, un brick de 175 tonneaux.

Je n’avais jamais pris la mer. Je ne me souviens même plus du coup du sort qui m’avait amené là. Quelle expérience épouvantable les premiers jours ! J’ai cru mourir mille fois… Mon Dieu que la mer peut être cruelle et douce à la fois.

Nous mîmes plusieurs semaines à atteindre les côtes d’Afrique. Je ne savais pas grand chose de notre errance si ce n’est que notre navire transportait de nombreux rouleaux de cotonnades aux couleurs chatoyantes ainsi que des caisses de menus ustensiles. Il y aurait eu de quoi ouvrir une échoppe richement achalandée : bougeoirs de laiton, armes à feu, ciseaux, vaisselle de porcelaine, tabourets, miroirs, crucifix, chaînes de toutes longueurs. J’en oublie certainement bien d’autres.

Un soir, alors que le bateau filait sous la voûte étoilée et que nous réchauffions nos corps perclus de froid et de douleurs grâce à quelques bouteilles de rhum, vestiges d’une précédente traversée, j’appris le but de notre expédition. Nous voguions vers les côtes du Golfe de Guinée pour échanger notre cargaison contre des nègres.

La vie à bord n’était pas facile. Deux matelots moururent dès les quinze premiers jours : l’un, tombé du grand mat, s’était brisé l’échine sur le pont ; l’autre avait succombé à une fièvre violente et soudaine. Par superstition, nous n’en parlâmes plus.

Notre capitaine, Pierre-Auguste de la Héronnière, était aussi courtois que brutal. Un homme extravagant capable de la plus grande commisération comme de la plus impartiale cruauté. Parfois, je l’observais manier d’étranges instruments qui lui permettaient de nous guider à travers l’immensité plane des flots. Debout sur le gaillard d’avant, il se dressait contre les embruns et contre une destinée qui aurait dû en faire un ecclésiastique replet ou un gentilhomme retiré sur ses terres. Il avait cependant choisi la liberté, pas celle des captifs qu’il arrachait à un continent pour les vendre à l’autre bout du monde, mais “sa” liberté, celle d’aller contre le vent et contre les hommes. En un mot, un capitaine de la Marine du Roi !

 La traversée fut plus rapide que je ne l’imaginais. En apercevant la terre au loin, une frénésie s’empara de tout l’équipage…

Le Héron mouilla dans une rade paisible durant trois ou quatre semaines, le temps d’entrer en contact avec les chefs locaux et d’échanger nos marchandises contre des sauvages.

Dès que la cargaison fut descendue à terre, les charpentiers - sous les ordres du maître d’équipage - se mirent à dégager complètement l’entrepont de manière à accueillir les captifs en grand nombre.

Quel spectacle que celui de ces chaloupes chargées de créatures aussi effrayantes qu’apeurées ! Au fil des jours, les interminables allées et venues entre le rivage et le brick virent gonfler peu à peu les flancs de notre navire.

Une fois sur le pont, les nègres étaient enchaînés solidement deux à deux puis conduits dans l’entrepont. J’étais chargé de remettre à chacun une cuillère de bois que j’attachais à leur poignet par une courte ficelle de chanvre.

J’observais avec curiosité ces êtres complètement nus dont la physionomie repoussante impressionnait fort mon jeune esprit. Plus que leur nez épaté ou leurs lèvres épaisses, je remarquai surtout la blancheur éclatante de leur dentition. Ils étaient si différents de nous.

Grâce à l’ingéniosité des charpentiers, nous parvînmes à en entasser environ 220 dans le bateau.

Le Héron reprit ensuite son chemin vers les îles de l’Amérique.

La vie des matelots se passait essentiellement sur le pont. Le pont ! Voilà bien le seul endroit où nous nous trouvions chez nous ! Le jour pour s’y affairer et la nuit pour y boire, chanter ou même danser : le lieu de la vie en quelque sorte. C’est là aussi que j’ai tout compris de la société des hommes. En bien comme en mal, d’ailleurs.

Nous n’avions cependant pas à nous plaindre. Pour la nourriture, nous ne manquions de rien : biscuits de mer, poissons séchés, salaisons de viande, lentilles et légumes secs. Les nègres, quant à eux, devaient se contenter de fèves bouillies et de gruau. Le capitaine avait été clair : il ne fallait pas qu’ils dépérissent exagérément.

Lorsque nous devions les nourrir, nous descendions dans ce qui était devenu un enfer de puanteur étouffante. Couchés les uns contre les autres ou accroupis dans une semi obscurité, ils ne cessaient de gémir et de se lamenter dans d’étranges dialectes. Chaque fois, l’écœurement nous saisissait tant l’air y était devenu irrespirable.

Les premiers jours, alors que plusieurs matelots s’étaient rendus dans l’entrepont pour y renouveler les bacs à eau, deux d’entre eux furent atrocement attaqués par des sauvages en furie. Sans arme et n’y voyant presque rien, nos hommes ne purent se défendre. Aidés de leurs cuillères de bois, les nègres les mutilèrent affreusement avant de leur fracasser le crâne contre les écoutilles.

Dès qu’il apprit l’horreur de ces faits, le capitaine décida d’interdire aux captifs l’accès au pont durant toute la durée de la traversée. Un usage établi leur permettait en effet de goûter parfois à l’air du grand large, moins par souci de confort que par intention de ne pas gâter inutilement la marchandise.

Dans un deuxième temps, il exigea que les responsables lui soient présentés. Cinq nègres désignés un peu au hasard furent traînés jusqu’à la lumière par quelques soudards reconvertis dans les aventures maritimes. A peine y étaient-ils parvenus que l’un des Africains se mit à courir, enjamba le bastingage avec l’agilité d’un animal et se jeta à la mer derechef. Ivre de colère, le capitaine fit encorder les quatre autres aux mats du navire et remit aux matelots rescapés des sabres de combat en leur demandant que justice soit rendue. Ils s’acharnèrent sur les criminels jusque tard dans la nuit. Il n’y eu plus aucune révolte de tout le voyage. Il faut dire que le capitaine avait pris soin de faire jeter dans l’entrepont les têtes tranchées des quatre sauvages. Elles y restèrent jusqu’à notre arrivée.

 Nous ne rencontrâmes pas de tempête durant la traversée. La mer était calme et le vent suffisant pour que nous puissions progresser à vive allure. Nous ne croisâmes pas non plus, Dieu merci, de navire flibustier.

De tous les captifs, un nègre avait attiré mon attention dès les premiers instants. De haute stature, il pleurait sans cesse. Je ne pouvais lui parler, ne connaissant rien de sa langue, mais j’avais compris son désespoir. Il ne pleurait pas tant sa liberté disparue que la perte soudaine des siens, là-bas, dans son village.

Je l’imaginais parti chasser pour nourrir sa femme et ses enfants quand les rets de quelque négrier noir se refermèrent sur lui. Il se trouvait désormais coupé pour toujours de ses racines et de son passé…

Lorsque je servais le gruau, je ne pouvais m’empêcher de lui en donner un peu plus qu’aux autres. Parfois, j’essayais de lui parler mais rien n’y faisait : il pleurait. Il pleurait sans cesse, en silence, sans gémir.

 Un jour, je m’aperçu que l’un des nôtres parvenait à comprendre le dialecte inintelligible de ces hommes. Je me rapprochai aussitôt de lui. Nous descendions fréquemment dans l’entrepont à la plus grande satisfaction des autres matelots à qui je prenais - volontiers - le tour.

Les heures s’écoulaient lentement sous le soleil et les embruns. Chaque jour, je pris l’habitude, en remontant sur le pont, de respirer l’air pur à pleins poumons, le visage vers la mer et les cheveux au vent. Un paradis en comparaison de la moiteur fauve du navire. Un avant-goût de liberté…

 Le nègre pleurait ce jour-là, comme d’habitude. Je sus qu’un vieil homme lui avait prédit, juste avant d’embarquer, la liberté dès qu’il serait sur le pont. Depuis, il ne songeait qu’à cela et la violence des premiers jours lui avait ôté tout espoir de s’y rendre. Par la suite, chaque fois que - libre - j’y mettais un pied, je songeais à ce nègre entravé.

J’éprouvais de la compassion pour cet homme, victime d’une funeste destinée. J’aurais bien voulu l’aider mais comment m’y prendre ? Sous quel prétexte ? N’aurais-je pas risqué à mon tour de terribles châtiments ?

Je ne fis rien.

Un matin, j’appris qu’il était mort. Je n’ai même pas demandé la cause de son trépas.

En voyant son corps étendu sur le pont, je me suis dit que le vieil homme ne lui avait pas menti : là, sur les planches rugueuses et humides, il avait enfin retrouvé sa liberté. Mais à quel prix !…

 Il neige de plus belle et j’ai toujours aussi froid. Cette tempête finira-t-elle un jour ? J’entends les cloches de la cathédrale Saint-Mammès sonner au loin.

Pourquoi le souvenir de ce nègre m’est-il soudain revenu ? Je n’avais rien à me reprocher après tout… Pourquoi hante-t-il encore mes jours et mes nuits depuis tant et tant d’années ?…

Y avait-il péché dans tout cela ?…

Il ne me reste de cette époque lointaine qu’un couvert de voyagedans un étui de cuir que le capitaine m’a donné à notre retour en France. Il ne m’a jamais quitté depuis. Un peu comme le souvenir de cet homme, car j’ai enfin compris que c’était bien un HOMME ! Comme moi…

Personne n’est maître de sa destinée. J’ai tellement froid.”

 

Un long silence se fit à l’arrêt du récit. Les deux hommes se regardaient sans oser se parler.

— C’est presque trop beau pour être vrai, hein ?... Pourtant, je m’y connais : la peau utilisée, les reflets moirés de l’encre vieillissante et même l’odeur du temps, tout semblerait indiquer que ce texte ait effectivement été rédigé dans le premier quart du XVIIe siècle…

— Tu penses à quoi ? A un faux ?

— Ce n’est pas à exclure ! Le XIXe siècle s’était fait une spécialité des pastiches en tout genre mais je voudrais croire que celui-ci est authentique. Te rends-tu compte ? Cet homme dévoré par le remords ne sait pas exprimer son trouble mais en ressent la béance. Et c’est d’autant plus touchant qu’à cette époque ces considérations sont inexistantes la plupart du temps.

— C’est une belle pièce.

— Je dois reconnaître que je ne suis pas peu fier de l’avoir trouvée… A ce que je vois, nous sommes l’un comme l’autre en pleine période de découverte !

Les deux hommes s’étreignirent puis se quittèrent.

A l’extérieur, la pluie avait repris. Une pluie fine et pénétrante de fin d’automne.

 

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