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1917. Plus de deux ans après le déclenchement des hostilités, les combats de la première guerre mondiale s’éternisent et s’enlisent chaque jour un peu plus. Il est loin le temps de 1914 où tout annonçait une guerre rapide et « joyeuse » ! Une usure bien compréhensible et un ras-le-bol perceptible a envahi les tranchées, contaminé les consciences. L’échec de l’offensive Nivelle et son apparente indifférence aux pertes humaines n’a rien arrangé, bien au contraire. Les conditions de vie au front sont épouvantables. Les conditions de mort aussi…

Longtemps occultées, les mutineries ainsi que l’exemplaire et sanglante répression qui les accompagnera parfois sont sorties peu à peu du statut de tabou et de blessure nationale qu’elles occupaient pour devenir un sujet d’étude à part entière.

J’ai souhaité ne pas taire cet épisode et le tisser avec la destinée (tragique) de plusieurs des personnages des Doigts d’or d’Elise.

Extrait du Chapitre XIV,  L’ombre de la Mort :

 

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Année 1917 ; année terrible... Elle n’était cependant que l’aboutissement logique des tragédies qui se succédaient depuis 1915. Les rangs des tués, des blessés ou des prisonniers ne cessaient de grossir, des déluges de feu remplaçaient d’autres déluges de feu, les forts tombaient les uns après les autres avant d’être repris et les troupes avançaient ou reculaient de quelques dizaines de mètres à peine au prix de milliers de vies...

La récente défaite du chemin des Dames acheva d’abattre le moral d’une nation déjà exsangue. Dans les différents régiments, des bruits commençaient à courir, des rumeurs à se répandre.

Il se disait que certains ne voulaient plus se battre, ne plus mourir pour d’inutiles attaques coûteuses en vies humaines...

L’état-major ne perdit pas un instant. Sous la férule du général Pétain, il fut décidé que les mutineries seraient réprimées dans le sang. Pour l’exemple...

 

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Tandis qu’au loin grondait le canon ennemi, le général Barboint de Maugier fit venir dans son bureau les gradés de son régiment.

« Messieurs, je n’irai pas par quatre chemins ! Quand un membre est gangrené, on le coupe ! » Depuis quelque temps, la propagande allemande n’a cessé de pourrir le moral de nos compatriotes et de nos soldats. Ou du moins a tenté de le faire... Ici ou là, des mutins cherchent à rallier à leur cause de braves militaires qui ne demandent qu’à défendre leur patrie ! J’ai reçu hier un câble du ministère de la Guerre ; l’ordre est clair et sans ambiguïté aucune : les meneurs doivent être jugés, condamnés et exécutés ! Je vous réunirai donc dès demain en cours martiale…

« Mais, mon général, osa un lieutenant qui ne cachait pas sa surprise face à des propos aussi véhéments, nous n’avons pas de mutins dans nos rangs...

– Nous en avons ! répondit le général avec fermeté.

– Permettez-moi d’insister, mon général, mais je côtoie nos hommes nuit et jour depuis vingt-sept mois maintenant et je puis vous affirmer qu’aucun d’entre eux n’a eu d’attitude ou n’a tenu de propos équivoques...

– Il suffit ! Si vous poursuivez dans cette voie, Monsieur le petit lieutenant, j’en viendrai à la conclusion toute naturelle que vous cherchez intentionnellement à couvrir les faits et gestes de ceux qui veulent désorganiser notre armée !... »

Le général de Maugier resta silencieux pendant trois ou quatre secondes puis termina sa phrase en se lissant les moustaches :

« Et dans ce cas, bien entendu, c’est vous le premier que je ferai passer par les armes... »

L’officier devint blême, autant en raison de ce qu’il venait d’entendre que par l’inanité manifeste des accusations qui venaient d’être proférées... Il pensa alors à sa femme et à ses deux filles qui l’attendaient du côté de Saint-Sauveur-en- Puisaye... et se tut ! Comme tous les autres qui entouraient le général ce soir-là...

Un maréchal des logis prit la parole.

« À combien estimez-vous le nombre d’insoumis, mon général ?

– Je n’en sais foutre rien et peu m’importe d’ailleurs ! Nous ne procéderons qu’à une seule exécution. Manière de faire comprendre à cette bleusaille que la mort d’un pleutre est une sévérité nécessaire et que commander un régiment en temps de guerre requiert une rigueur indispensable...

– Comment allons-nous procéder ? hasarda un capitaine

– Je ne vois que le tirage au sort, répondit le maréchal des logis.

– Vous n’allez tout de même pas jouer la vie d’un homme sur un coup de dés ! reprit le lieutenant.

– Que croyez-vous que nous fassions chaque jour, mon lieutenant ? » interrogea le capitaine. Un peu à droite et vous êtes sauvés, un peu à gauche et vous prenez la balle en pleine tête...

Maintenant que le corps-à-corps n’existe plus, le hasard a pris les choses en main sur le champ de bataille...

Le terme même de « corps-à-corps » évoqua de délicieux souvenirs au général de Maugier, qui se laissa glisser quelques instants dans les doux entrelacs d’une rêverie polissonne... Il pensait à Mariette, à sa gorge généreuse et à sa croupe rebondie. Ce n’est pas qu’elle lui manquait mais il songeait avec nostalgie à la disponibilité infinie de cette domestique et à sa façon de le...

La voix forte du maréchal des logis le tira brusquement de ses pensées.

« Comment allons-nous choisir le condamné, mon général ?

– Vous irez chercher demain à l’aube le deuxième classe Julius Dindabeille !

– Dindabeille, mais pourquoi ? s’exclama le lieutenant.

– Vous préférez prendre sa place, répondit le général, excédé par les interventions de l’officier. Vous irez donc chercher ce Dindabeille et vous l’informerez qu’il sera jugé par la cour martiale le jour même.

– Mon général, comment avez-vous confondu ce traître ?

– Un de ses camarades m’a confié qu’il aurait murmuré : “j’veux pas crever” au moment où son bataillon montait en ligne...

– L’accusation est un peu légère, me semble-t-il, reprit tout

de même le lieutenant malgré tous les risques que ses interventions réitérées représentaient pour sa propre personne...

– Elles me sont suffisantes pourtant... Je commanderai moi-même le feu ! Quant à vous, lieutenant, vous lui... donnerez le coup de grâce ! Une bonne petite balle de revolver dans sa tête suppliante... Je vois d’ici le tableau... Vous n’aurez qu’à imaginer que vous abattez un chien ! »

Le jeune officier se mordit les lèvres pour ne pas protester davantage...

« Et vous conduirez personnellement l’assaut demain soir sur la côte Sainte-Catherine..., reprit le général.

– Quel assaut ? demanda le capitaine.

– Celui que je viens de décider pour demain soir...

– Mais mon général, la côte est imprenable depuis nos lignes, nos hommes vont se faire tirer comme des lapins avant d’avoir fait dix mètres... »

L’intervention du maréchal des logis était courageuse mais inutile.

« Le lieutenant ici présent conduira l’assaut demain soir sur la côte Sainte-Catherine avec une vingtaine d’hommes... Faut-il que je le répète encore une fois ou mon ordre a-t-il été enfin compris ? »

Le lendemain, un vent très frais balayait la campagne au moment où le soleil se levait… Engourdis par la nuit et le froid dans les replis boueux de leurs tranchées, les hommes s’éveillaient les uns après les autres. Ils furent soudain tirés de leur torpeur par l’avancée d’un détachement qui venait du boyau sud et qui stoppa net devant l’un des soldats. Celui-ci, comme à son habitude, écrivait une lettre à sa femme sur des cartes achetées à la coopérative du front. Il envoyait à sa famille restée à Chaumont une carte tous les deux jours. Une manière pour lui de supporter l’enfer qu’il vivait au quotidien... Ce qu’il ne savait pas, c’est que le général avait donné l’ordre au vaguemestre de lui remettre toutes les lettres que ce soldat pouvait écrire. Et tous les deux jours, il les brûlait sans même les ouvrir...

« Deuxième classe Julius Dindabeille ? »

Il acquiesça de la tête.

« Vous êtes en état d’arrestation... »

Hébété et surpris, il rangea la feuille de papier dans sa poche et suivit docilement les hommes qui étaient venus le chercher de si bon matin.

Le procès fut expédié en quelques minutes et l’acte d’accusation fut rédigé après que le verdict eut été rendu. En apprenant qu’un des leurs était condamné à mort, les soldats du régiment commencèrent à protester mais ils cessèrent à l’instant même où il leur fut expliqué que toute manifestation d’hostilité envers le général conduirait immédiatement son ou ses auteurs devant le peloton d’exécution.

Alors qu’il côtoyait la mort à chaque minute depuis trois ans maintenant, Julius Dindabeille poussa de terribles cris et se débattit autant que ses bras le permettaient pour échapper au trépas auquel il était désormais condamné.

Il fut traîné avec difficulté jusqu’au lieu de son supplice et attaché solidement au poteau. Le général l’y laissa deux heures durant avant de se rendre à son tour sur place. Il avait demandé que tout le régiment vienne regarder une dernière fois le soldat Dindabeille.

Alexandre-Stanislas Barboint de Maugier commanda le peloton, comme il l’avait décidé. Douze hommes furent tirés au sort pour exécuter le condamné.

Lorsque l’heure fut venue, le général ordonna à l’officier de service qu’on lui arrache la chemise.

« Visez le coeur, cria-t-il ! Et n’oubliez pas qu’en abattant un traître vous défendez un peu plus votre patrie... »

L’officier subalterne arriva à hauteur de Julius et déchira la chemise trempée de sueur.

Sa poitrine ainsi exhibée, tremblante et suffocante, laissa apparaître une étrange tache de naissance à hauteur du coeur. Une tache en forme d’arbre renversé...

On entendit encore le son du clairon qui couvrait les cris du deuxième classe Dindabeille puis le bruit de la fusillade.

Le général retourna ensuite à son campement, satisfait de sa journée.

Quelques jours plus tard, Églantine Dindabeille reçut un télégramme du ministère de la Guerre l’informant que son époux avait été passé par les armes pour tentative d’abandon de poste en présence de l’ennemi.

En moins de vingt-quatre heures, la nouvelle se répandit, on ne sait trop comment, dans tout Chaumont en général et à la ganterie en particulier.

Rapidement, les ouvrières n’adressèrent plus la parole à la veuve du «traître» dans les ateliers. Églantine ne parvenait pas à comprendre ce qui lui arrivait... Elle pensait vivre un cauchemar et tentait de se persuader qu’elle allait se réveiller...

 

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