Funiculaire Cure d'Air PhotoJT

Depuis qu’il était en âge de se déplacer seul, Raoul aimait fureter dans tous les recoins de la ville, à la recherche d’une bonne affaire ou plus prosaïquement d’une conquête amoureuse éphémère. Il était d’ailleurs plutôt bel homme, les traits assez fins et les cheveux bouclés d’un blond très clair, proche de la blancheur surprenante des albinos. L’un de ses endroits de chasse favori était la Cure d’Air Saint-Antoine sur les hauteurs de Nancy. Là, au pied d’une ancienne maison religieuse de convalescence, s’étendait tout un parc où s’étaient implantés depuis plusieurs années guinguettes et divertissements variés. Le tout avec une vue imprenable sur la ville et la plaine environnante. On pouvait même apercevoir par temps clair les tours jumelles de la basilique de Saint-Nicolas-de-Port… Il n’était pas rare qu’il y rencontrât de peu farouches jeunes filles qui, en échanges de quelques parties de balançoires, ne refusaient pas un baiser fougueux sur la bouche ou une main entreprenante dans les replis d’un corsage ou d’un jupon.

Afin de faciliter l’accès à ces lieux de villégiature restés, à l’époque, encore assez champêtres, un funiculaire avait été construit dès 1905. Il gravissait l’important dénivelé qui conduisait jusqu’à la Cure d’Air.

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Chaque dimanche, des centaines de personnes se pressaient dans des wagonnets assez rudimentaires pour grimper sur ces hauteurs dévolues à l’insouciance et à l’oubli des journées industrieuses.

Le système mis en place se distinguait par sa simplicité : chaque wagonnet équipé d’une crémaillère était entraîné par un câble métallique à rotation continue.

Raoul était un habitué des lieux. Une fois parvenu en haut, il exécutait fréquemment quelques mouvements de gymnastique compliqués pour être remarqué. Il s’y était fait d’ailleurs une petite réputation et prenait plaisir à y revenir souvent malgré les deux sous de l’entrée.

Le début de l’année 1908 marqua un coup d’arrêt définitif à ses sorties dominicales. Alors qu’il attendait patiemment son tour à la gare de départ située rue de la Côte (la bien nommée…), le câble de traction céda et un wagonnet qui était presque parvenu à mi-course se décrocha et dévala la pente pour venir s’écraser tout en bas. Plusieurs personnes perdirent la vie dans l’accident. L’affaire fit grand bruit. Raoul, quant à lui, fut grièvement blessé à la jambe droite par une roue qui s’était détachée et en conserva d’importantes séquelles. Le funiculaire fut fermé peu de temps après et Raoul renonça à retourner dans les estaminets où il avait si souvent pris du bon temps. Même s’il l’avait voulu de toute manière, la claudication dont il souffrait désormais l’en aurait empêché.

Privé des longues promenades qu’il affectionnait tant et des cabrioles dont il s’était fait une spécialité, il se rabattit un peu par hasard sur un hobby étrange : la collection d’oiseaux empaillés. En quelques mois, il était devenu incollable sur les caractéristiques de tel ou tel volatile. Il était passé maître dans l’art de reconnaître et de différencier selon les espèces le bec, la calotte, la gorge, le ventre, les scapulaires, les rémiges ou les rectrices.

Ce qui le fascinait chez ces animaux, c'était leur capacité à s’envoler pour des terres lointaines, de l’autre côté de la mer ou de l’océan, et de retrouver une ou deux saisons plus tard le chemin de leur première villégiature. Une véritable liberté sans contrainte ni entrave. Voilà ce qui lui manquait. Il consacrait donc une grande partie de l’argent qu’il gagnait à l’acquisition de nouveaux spécimens qu’il fixait sur un socle, rédigeant lui-même à la main de manière souvent maladroite une petite étiquette de carton où figuraient le nom de l’oiseau ainsi que sa dénomination savante.

Le boiteux du parc Sainte-Marie

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