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« — Vous n’avez pas de famille ?

— Non. Vous savez, à mon âge, on voit hélas partir tous nos proches les uns après les autres. On a beaucoup glosé à la télévision il y a quelques années sur la solitude des personnes âgées. C’était je crois en 2003 après un terrible épisode de canicule qui avait provoqué - ou accéléré - la mort de nombreux vieillards. Eh bien je puis vous dire que plus vous vieillirez et plus vous aurez de chance de vous retrouver seul. Mon mari est mort il y a dix-sept ans d’un cancer des bronches. Paix à son âme. Et je n’ai eu qu’un fils. Mais le pauvre gamin n’a pas survécu à une tumeur. Il avait vingt-six ans. Sa petite amie, car il en avait une, je m’en souviens encore très bien, ne voulait pas lui rendre visite à l’hôpital sous prétexte que les couloirs sentaient l’éther. Vous vous rendez compte ? Le pauvre petit est mort tout seul, entouré de blouses blanches indifférentes qui n’ont certainement pas conservé de lui le moindre souvenir… On est peu de chose quand on y pense. Tout ça pour vous dire que votre venue, bien qu’imprévue, m’apporte beaucoup de joie, Monsieur Larosière. Surtout si je peux vous être utile.

— Mais vous l’êtes, Madame Dalem, répondit François qui ne savait pas trop quoi dire après le tableau sinistre qu’elle avait dressé de sa vie.

— Revenons à ce qui nous préoccupe.

— Raoul Fermier !

— C’est vers 1908 que ma mère est arrivée ici, en tant que concierge. Elle avait dix-huit ans. La femme qui l’avait précédée lui avait appris un certain nombre de rudiments dont un qui consistait à noter systématiquement tout ce qui se passait dans l’immeuble. Ce n’est que plus tard qu’elle a rencontré mon père, un beau soldat. Tenez, le voilà lui dit-elle en désignant du doigt un petit cadre qui se trouvait sur le dressoir. François prit l’objet dans ses mains : il y avait, fixées sous verre, à droite la photographie d’un militaire d’une trentaine d’années, la moustache élégante et le regard fier, et à gauche une médaille avec un ruban à rayures alternées bleu et jaune pâle (ou blanc, le tissu avait vieilli) séparées au centre par une plaque de cuivre marquée “LEVANT”. En dessous, une couronne de lauriers surmontée d’un croissant surplombait une “République Française” casquée.

— Caporal Henri Dalem, du corps expéditionnaire du Levant. Il a fait un enfant à ma mère et puis il est parti rejoindre son unité en Syrie. Il n’est jamais revenu. Il avait combattu en France aux côtés du général Gouraud avant de le suivre quand ce dernier a été nommé Haut-commissaire français. Nos troupes s’étaient rendues là-bas après la Grande Guerre pour tirer parti de l’éclatement de l’empire ottoman. Rompant d’interminables et infructueuses négociations avec l’émir Fayçal, le fils d’Hussein ben Ali, le général Gouraud s’engagea alors avec ses hommes dans une lutte sans merci contre les troupes chérifiennes.

— Nous quittions donc une guerre pour en retrouver une autre.

— Pas tout à fait, Monsieur Larosière. Nous ne faisions qu’appliquer le mandat que la France avait obtenu lors de la Conférence de San Rémo. Comme vous pouvez le voir, je me suis beaucoup renseignée ! Plusieurs Etats virent ensuite le jour, le Liban, Alep et Damas, et le Territoire des Alaouites. Le vingt-trois juin 1921, le véhicule du général fut victime d’un attentat meurtrier entre Damas et Kenitra. Il en réchappa mais plusieurs de ses hommes y perdirent la vie, dont le caporal Dalem, mon père. Le poids de sa disparition me pèse d’autant moins maintenant que je suis plus proche du moment où nous nous retrouverons. Je n’étais qu’un bébé quand il est mort. Il ne me reste de lui que cette photographie, cette médaille ainsi que les souvenirs de ma mère. »

 Le Boiteux du parc Sainte-Marie

 

Depuis longtemps déjà, certains lieux ont tout pour être un paradis mais ils ne nous donnent que l’image de l’enfer sur Terre…