Asmodée photoJT

« Juste au-dessus de la porte de l’église, un blason à demi effacé laissait encore apercevoir un saint Pierre dans sa barque.

Tandis que Richard visitait les lieux avec détachement, disons avec le même intérêt dont font preuve la plupart du temps les touristes qui traversent les salles d’un musée ou les courtines d’une forteresse, c’est-à-dire en se demandant où ils mangeront à midi ou combien leur coûtera le parking en fin de journée, Victoire découvrait chaque endroit, chaque détail avec passion et curiosité. Elle mettait enfin des formes et une existence concrète sur mille et un aspects de la vie de Bérenger Saunière, qu’elle n’avait approché jusqu’à ce jour que de manière très théorique. Elle s’attendait à le voir apparaître derrière une porte, une tenture ou dans le chambranle d’une ouverture, sans prévenir. Elle regardait chaque objet, chaque lieu en pensant qu’il les avait vus avant elle et qu’il avait fait d’eux, sans le vouloir, ce qu’ils étaient devenus aujourd’hui : les étranges reliques d’un culte consacré à un troublant mystère. Une fenêtre entrouverte sur une autre chose que chacun porte en soi mais qu’on recherche souvent à l’extérieur. Remontant lentement jusqu’au chœur le dallage central en damier qui séparait en deux les rangées de bancs de l’église de Rennes-le-Château, un peu comme dans une procession, Victoire se pencha vers son mari en lui parlant à voix basse :

— C’est finalement beaucoup moins kitch que je ne le pensais !

— On est loin de l’épure cistercienne…

— Mais ce n’est pas non plus la dégoulinure sulpicienne que je redoutais de trouver ici ! C’est la taille de la nef qui donne cette impression de surcharge de couleurs mais, au fond, c’est à première vue une église comme une autre, si ce n’est qu’elle est très petite.

L’enfilade de statues polychromes perchées sur les murs, à quelques mètres les unes des autres, pouvait effectivement donner l’impression d’une saturation chromatique mais la sensation provenait avant tout de la taille du bâtiment.

Sainte Madeleine, saint Antoine ermite et son cochon, sainte Germaine et ses moutons, saint Roch et son chien se côtoyaient ainsi ou se faisaient face depuis un peu plus d’un siècle dans une promiscuité vive et chatoyante rendue plus évidente encore par la voûte peinte en bleu, un peu délavée par l’humidité et fissurée sur la gauche.

L’exiguïté de l’endroit expliquait aussi qu’on accordât un peu plus d’attention aux stations du chemin de croix ou à l’imposante fresque sculptée qui surplombait le confessionnal que dans une église normale. Victoire n’éprouva pas de déception mais un soulagement à la vue de ces plâtres colorés, somme toute assez classiques et de facture très fin XIXe, forts éloignés des significations mystérieuses ou ésotériques que beaucoup tentaient de leur conférer. Elle était heureuse d’avoir pu constater les choses de visu, sans passer par le prisme de jugements tendancieux ou illuminés et de se forger elle-même sa propre opinion. Il n’en allait pas autrement pour le célèbre Asmodée, le fameux diable ployant sous la charge de la conque du bénitier et qui avait fait les gorges chaudes des curieux et des journalistes depuis plusieurs décennies.

— Un démon dans une église ? s’écria Richard. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

— Si tu savais le nombre d’hypothèses que cette sculpture a fait naître, mon pauvre chéri…

— Lui aussi, il fait partie du mystère ? reprit-il en souriant.

— Il a son rôle, il a son rôle…

— Ça se comprend !

— Ce que je comprends surtout, c’est que pour étonnante qu’elle soit, la réalisation de cette œuvre n’en est pas moins lisible : quatre anges surmontant le bénitier font chacun une partie du signe de croix : le front, la poitrine, l’épaule gauche, l’épaule droite, tout en écrasant le diable et en annonçant très clairement la couleur : “par ce signe, tu le vaincras”. Un démon dans un lieu de culte, cela n’a rien d’iconoclaste non plus : souviens-toi, tu avais insisté pour prendre en photo la sculpture du diable écrasé de l’église de Villers-sur-Mer il y a deux ou trois ans ! (sculpture des frères Jacquier (1891), église Saint Martin de Villers-sur-Mer, Calvados)

— C’est vrai… Donc pas de signification cachée ? Pas de mystère ?

— À mon avis, non !

— Donc pas de mystère, pas de trésor ?

— Là, tu vas un peu vite en besogne mon ami ! Ton aïeul était bien plus subtil que cela…

— Il faut toujours que tu retombes sur tes pattes, toi !

— Je cherche juste à te faire comprendre que le hasard nous a mis une carte entre les mains…

— C’est le cas de le dire…

— Le hasard nous a mis une carte entre les mains, disais- je, une carte que nous sommes seuls à posséder, faut-il te le rappeler !

Richard la prit par l’épaule et la poussa gentiment vers l’extérieur. Le contraste entre le dedans et le dehors fut saisissant : ils passèrent en un instant de la pénombre et de la fraîcheur à la lumière intense et à la chaleur d’un beau jour d’été. Il se laissa conduire ensuite, sans rechigner, du moins pas ouvertement, dans les salles du presbytère, transformé pour l’occasion en musée, et dans les moindres recoins du domaine de l’abbé Saunière, ouvert depuis quelques années au public après être passé entre les mains de plusieurs propriétaires successifs. Rien ne lui fut épargné : ni le chemin de ronde, balayé par les vents, ni l’étroitesse de l’escalier qui menait au sommet de la tour Magdala, ni l’existence figée des quelques pièces de la villa Béthanie où défilaient les unes derrière les autres des cohortes recueillies et silencieuses de touristes en short, appareils photos en bandoulière.

Harassé par cette visite qui prenait les allures d’un pèlerinage, Richard souffla quand ils purent enfin s’asseoir sur les chaises d’un restaurant à l’ombre d’un gros marronnier, juste en face de la villa.

Le Jardin de Marie, c’est un joli nom, tu ne trouves pas ? fit-il en étendant ses jambes.

— Tu veux quelque chose ?

— On n’a plus l’âge de goûter mais j’ai un petit creux…

— Moi aussi, confessa Victoire en riant. Je vais voir ce qu’ils peuvent faire pour nous.

Quelques minutes plus tard, une jeune femme, fort sympathique au demeurant, déposa sur le guéridon rendu un peu bancal par les gravillons répandus sur le sol, deux sandwichs au saucisson (3,50 € pièce) et deux verres de blanquette de Limoux, fraîche et pétillante.

— Ça, c’est la belle vie, comme le chantait Sacha Distel…

— On a eu surtout de la chance de trouver quelque chose d’ouvert dans le coin, répondit Victoire.

— Je dois reconnaître que ce petit périple n’a rien de désagréable ! confessa à son tour Richard en contemplant tantôt le bassin central où des pièces de monnaie jetées par les visiteurs brillaient çà et là autour d’un petit jet d’eau porte-bonheur, tantôt les ruines du château dont les éboulis disparaissaient peu à peu sous des forêts de lierre.

— Tu savais qu’en hébreu, Béthania ça voulait dire “maison de la réponse” ? C’est incroyable, non ? »

 

Le Coeur des écorchés...égarés entre Rennes-le-Château et Bar-le-Duc, éditions Gérard Louis