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Des idées d’onze heures du soir

 

Château de Vivières, 1912

« Les yeux mi-clos, Henry Bataille avait rapproché son fauteuil de l’immense cheminée sculptée qui occupait la partie centrale du salon bleu de son château de Vivières.

C’était là, aux confins de la forêt de Villers-Cotterêts, qu’il venait se réfugier chaque fois qu’il fuyait Paris. Moins tant pour échapper à l’ère insouciante et frivole de la capitale que pour y trouver le calme nécessaire à l’écriture. La chaleur de l’âtre lui procurait avec artifice la carnation dont la nature l’avait dépourvu et atténuait la maladive sensibilité qu’on lui connaissait dans les milieux littéraires. Le craquement des bûches sous la caresse des flammes accompagnait mollement ses rêveries d’une mélodie saccadée mais discrète. Même loin du monde, il sacrifiait aux exigences d’une esthétique vestimentaire compliquée de peur que la Mort ne vienne un jour le surprendre sans s’annoncer. Il portait une jaquette sombre, une cravate retenue par une perle, des pantalons clairs et des bottines dont le cuir lustré avec application par d’obscurs domestiques s’animait d’ombres mystérieuses sous l’effet du rougeoiement ondoyant des braises.

Berthe Bady, la compagne du poète, fit soudain irruption dans la pièce.

— Henry, mon cher Henry, cela n’a que trop duré ! Si vous ne faites rien, je brise vos collections de porcelaine de Chine !

— “En voilà des idées d’onze heures du soir, par exemple !” fit-il en tournant la tête dans sa direction avec nonchalance. Que me vaut cet accès de déraison ?

— Vous le savez pertinemment, mon ami. Trop, c’est trop.

— Eclairez-moi, je vous en prie…

— C’est au sujet de cet ecclésiastique méridional que vous aidez financièrement et dont je ne veux plus entendre parler ! Ce procès avec Rome est du plus mauvais effet !

— “Je m’en fiche comme de colin tampon !”

— Epargnez-moi au moins les inutiles cancans que ce soutien provoque dans le beau monde !

— Ah, le beau monde…

— Ne vous moquez pas, Henry, je suis sérieuse ! Je vous demande solennellement -et pour la dernière fois- d’abandonner ce prêtre au sort qu’il mérite. »

 

Des idées d’onze heures du soir, chapitre 39 du Coeur des écorchés

 

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