Dispute photoJT

« La fougue des premiers temps n’avait d’égale que la résistance des corps. Ou leur endurance, plus précisément. Les jours étaient paisibles mais les nuits sulfureuses. Pour Richard, le simple fait d’apercevoir au bout de la rue cette silhouette aimée à la couronne flamboyante appelait en lui l’ivresse de l’abîme et le plongeait dans une voluptueuse euphorie dont il la faisait profiter sans attendre.

Les mois passèrent, glorifiant chaque jour un peu plus le veau d’or d’un amour passionné qui commençait à se stabiliser petit à petit. Ils durent apprendre à mettre leur vie au diapason l’un de l’autre : au départ, lui ne parlait que de Codir (comité de direction), Comex (comité exécutif), feed-back et autres anticipations proactives, quand elle répondait pique-nique dans une clairière, théâtre et balades en ville. Ils s’apprivoisaient profondément, au-delà de toute espérance.

Chaque jour qui passait était un bonheur sans cesse renouvelé.

Ils firent un peu plus tard un beau mariage avec pluie de pétales de rose, champagne millésimé et invités prestigieux dans un château de province loué pour l’occasion.

Et puis, imperceptiblement, au fil du temps, le poison de l’indifférence gangrena leur amour. Discrètement. Silencieusement. Un véritable travail de sape. Ils s’aimaient toujours mais ne savaient plus se le montrer. Du moins, plus comme avant. Les fameux doutes liés à l’approche de la quarantaine, peut-être. Richard ne comprenait cependant pas comment ils en étaient arrivés là. Point de vaisselle cassée chez eux ou de conflits ouverts. Plutôt une avalanche d’agacements quotidiens dont on ne sait plus s’ils sont la cause ou la conséquence d’une déperdition en devenir. Oubli d’un rendez-vous, miettes sur la table, dentifrice sur le bord du lavabo, inattentions répétées, vêtements épars : des petits riens qui commençaient à faire beaucoup. Richard se souvenait encore très bien du discours du prêtre lors de leur mariage : il leur avait expliqué que s’aimer consistait moins à se regarder les yeux dans les yeux qu’à regarder ensemble dans la même direction, et blablabla blablabla… Il avait oublié de leur dire ce jour-là qu’un mariage sur deux finissait en divorce. »

Extrait du Coeur des écorchés