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« Lorsqu’ils pénétrèrent sur le quai de la gare, un employé du chemin de fer les orienta vers un petit bâtiment de briques où allait se dérouler la cérémonie et devant lequel avait été installée une estrade de bois peint. La fanfare des vignerons du Minervois avait pris place juste en face et les musiciens profitaient de l’arrivée des invités pour accorder leurs instruments tout en se remémorant les ultimes consignes.

En un peu plus de vingt minutes, plusieurs centaines de personnes se rassemblèrent autour de la gare. Jamais Henry n’avait croisé autant d’hommes et de femmes à Moux ! Il vivait cet instant comme un pur moment de bonheur, une félicité sans limite.

Les discours du sous-préfet, du maire, du président de l’Assemblée viticole et des administrateurs de la ligne ferroviaire nouvellement créée se succédèrent à un rythme lent, ponctués d’applaudissements nourris et d’imperceptibles mouvements de foule. Il n’accorda cependant aucune attention à ces déclamations politiques ennuyeuses et convenues car d’autres préoccupations autrement plus intéressantes tourmentaient son esprit : il était plus sensible aux apparences qu’aux caractères et accordait davantage d’intérêt à la physionomie de ces inconnus qu’à leur étiquette sociale. Son opinion était faite : il n’y avait de respectabilité que dans la silhouette, l’âme n’étant qu’une chimère habillée de doutes.

 Henry Bataille s’imaginait déjà une glorieuse destinée de portraitiste mondain. Il est vrai qu’il parvenait à décrire un personnage en quelques traits de crayon bien sentis. C’était là toute la force de son art et, malgré son jeune âge, il avait toujours en poche un carnet sur lequel il croquait les visages ou les détails qui le marquaient. En cette belle journée ensoleillée, la fortune lui souriait sans modération. Il ne savait plus où donner de la tête, tant l’étourdissant ballet d’étoffes qui l’entourait criblait sa sensibilité de traits incessants. Rester immobile par cette chaleur l’aurait conduit irrémédiablement à l’évanouissement. Il lui fallait donc se mouvoir, se fondre dans le rassemblement humain où il avait pris place, se glisser, se faufiler sans cesse, glanant au passage quelques apparitions fugitives comme un chapardeur cueille des fruits dans un verger : sans penser à mal.

Ses yeux s’arrêtèrent d’abord sur une élégante vêtue d’une robe en pou-de-soie, nuance havane clair, qui se tenait près de lui. Sa taille cambrée et sa tête délicatement couverte d’un chapeau en crin blanc décoré de rubans et de coquelicots d’où s’échappaient sagement tressées deux longues nattes d’un blond diaphane lui donnaient l’air d’une patricienne romaine qui se serait trompée d’époque. Il s’imaginait abeille dans un champ de fleurs, butinant ici une robe en taffetas lilas à minces rayures espacées, là un corsage décolleté boutonné par devant, ici un chapeau de paille garni de dentelle et surmonté d’une grande plume noire, là une paire de bottillons en agneau brun brodés de fins entrelacs de perles. Tout était motif à ravissements ! Que de délicats dessins potentiels le sort avait ainsi étalé sous son regard fiévreux ! Les toilettes d’été étaient toutes plus audacieuses les unes que les autres, multiples écrins protégeant des beautés insoupçonnées dont ses carnets pourraient vite se remplir s’il ne se disciplinait pas un peu.

Il y avait aussi des hommes mais leurs costumes ou leurs hauts-de-forme se ressemblaient tous à s’y méprendre. À croire qu’ils s’étaient rendus chez le même tailleur ! Un camaïeu de ténèbres qu’avait fait fuir les moindres velléités de fantaisie vestimentaire ! Dieu merci, tel n’était pas le cas avec les femmes ! Elles formaient à elles seules un formidable tableau vivant à ciel ouvert ! En particulier deux jeunes filles d’une beauté lumineuse, des jumelles. Robes d’étoffe légère, bleue à rubans roses pour l’une, rose à rubans bleus pour l’autre. Elles avaient tout au plus quinze ou seize ans, l’âge d’Henry, mais portaient leur féminité au milieu de la foule comme on arbore un étendard quand on monte au combat. Ostensiblement… Elles possédaient chacune une ombrelle assortie à la couleur de leur robe, ajoutant un élément supplémentaire à cette symétrie troublante qui habillait différemment des visages et des corps apparemment identiques. Croquer la scène eût été presque sacrilège tant le seul regard se suffisait à cette diablerie sensuelle, étrange et onirique.

Tout absorbé par ces pensées dérangeantes, le jeune homme remarqua soudain une silhouette singulière un peu à l’écart. Un prêtre, les mains dans le dos, discutait avec un autre prêtre, plus âgé et plus petit. Une tache sombre dans un feu d’artifice de coloris chatoyants ! Une bizarrerie presque inconvenante, esthétiquement parlant bien sûr. Au même moment, une main attrapa le fils Bataille par l’épaule, le faisant sursauter.

— Vous voilà enfin ! Je vous cherchais partout !

— Ne vous inquiétez point ma sœur, je me contentais d’examiner un peu cette assemblée.

— Ces distractions ne sont pas de votre âge, Henry ! Suivez-moi donc plutôt, je crois que j’ai aperçu nos amis de Lagrasse…

— Connaissez-vous ce prêtre ? dit-il en désignant la haute stature qui lui faisait face désormais à quelques mètres de distance, sanglée dans une longue soutane noire descendant jusqu’aux talons.

— Il s’agit du curé d’un petit village perché sur les hauteurs de Couiza. Rennes-le-Château, je crois. Mais j’ignore son nom. L’autre, en revanche, c’est le curé de Rennes-les-Bains, l’abbé Boudet. Je le sais car j’y ai pris les eaux il y a deux ou trois ans et toutes mes douleurs ont disparu…

En voyant que son jeune frère dévisageait avec passion les deux hommes d’église, et connaissant son goût immodéré pour tout ce qui sortait des sentiers battus, elle ajouta avec un brin de malice dans la voix :

— Un drôle de prêtre que cet abbé Boudet…

Curieux par nature, Henry voulut immédiatement en savoir davantage. Ce qu’elle lui révéla alors excita son intérêt au plus haut point.

— Il est l’auteur controversé d’un petit opuscule paru l’année dernière et qui a fait grand bruit dans les environs : La vraie langue celtique et le cromleck de Rennes-les- Bains. Une sorte de farce ésotérique pleine d’un charabia inintelligible que seul ce pauvre curé semble être en mesure de comprendre…

Il était cependant trop tard. Le mal était fait. Sans le vouloir, et pour utiliser une métaphore bien connue, elle avait mis le vers dans le fruit. Il ne lui en fallait pas plus pour attribuer à ces deux hommes d’étourdissantes vies pastorales, fort éloignées toutefois de ce qu’elles étaient véritablement.

Et que dire de toute la fantasmagorie dont son jeune cerveau entourait le quotidien de ces serviteurs du Christ ! La faute en était imputable en grande partie à une incompréhension survenue quelques années plus tôt. Alors qu’il avait entendu un ami de ses parents parler lors d’un dîner de la soutane d’un prêtre, le jeune Henry avait compris par erreur la sultane du prêtre. Inutile de préciser dans quels errements il s’était alors laissé glisser… Il imaginait déjà quelque prince mahométan doté de pouvoirs illimités dans les recoins sombres de lointains palais aux murs couverts d’arabesques et percés de moucharabiehs compliqués. Des concepts chargés d’un imaginaire sans fin se bousculaient dans son esprit : calife, sérail, eunuques… Sultane : un mot simple mais si lourd de sens qu’il répondait en écho à un autre, tout aussi mystérieux : harem. Un terme qui sentait son épiderme luisant de sueur, sa chaleur moite, ses gardiens irascibles et ses portes à jamais inviolées.

Un étouffoir à secrets, un peu comme l’était le confessionnal. D’ailleurs, les femmes ne s’y livraient-elles pas aux prêtres ? De quels pouvoirs surnaturels ces hommes d’apparence si sobre dans leurs robes boutonnées de haut en bas étaient-ils dotés ? Henry était envieux et songeur. Lui aussi aurait voulu posséder les âmes à défaut des corps ! L’autorité presque absolue du curé de village n’était finalement pas très éloignée de celle des sultans. Ni de celle de ces Celtes barbus et tout-puissants qu’on appelle druides. Eux aussi offraient aux fidèles le sacrifice du sang et révélaient la parole divine. Les deux hommes d’Eglise étaient donc, pour le jeune homme, à la fois sultans et druides. Quant à la “langue celtique” et à cette bizarrerie mal orthographiée issue du fond des âges, le “cromleck”, il n’y entendait goutte. Ce n’était néanmoins pas une raison suffisante pour s’en désintéresser…

Quelques minutes plus tard, une vague connaissance familiale les renseigna sur l’identité du jeune prêtre de Rennes-le-Château.

— Il s’appelle Bérenger Saunière ! Mais je doute qu’on entende encore parler de lui. Il a plutôt intérêt à se faire oublier le bougre ! Il faut dire que son arrivée dans le diocèse n’est pas passée inaperçue. Antirépublicain comme pas deux, le corbeau !

— Surveillez vos paroles, Monsieur, s’écria un homme qui se tenait à côté d’eux. L’abbé Saunière a été lavé de sa sanction ! C’est un prêtre courageux qui a pris sur lui de rénover son église !

— On dit qu’il y aurait fait de bien étranges découvertes, fit une femme à voix basse.

— Balivernes ! reprit le deuxième homme. C’est grâce au don de la comtesse de Chambord qu’il a entrepris ces travaux !

— Qu’est-ce que je disais ! s’exclama le premier. L’alliance de la couronne et de la calotte ! Sombres menaces pour la République !

L’abbé Saunière s’était effectivement vu suspendre son traitement par le préfet de l’Aude fin 1885, quelques mois après son arrivée, à la suite d’un vigoureux prêche antirépublicain que le maire de la commune avait dénoncé aux autorités. L’évêque de Carcassonne, Monseigneur Billard, n’avait eu alors d’autre solution que de le nommer professeur au Petit séminaire de Narbonne, le temps que les esprits s’apaisent. Il y resta jusqu’à fin juin 1886. D’autres que lui auraient pu vivre cette sanction comme un exil infamant mais Bérenger était d’une autre trempe. Il profita de sa présence dans cette grande ville pour entrer en contact avec Marie-Thérèse de Habsbourg Este, épouse de feu Henri de Bourbon, comte de Chambord, fils du duc de Berry et petit-fils du roi Charles X. La veuve de celui qui avait été prétendant au trône de France ne pouvait que soutenir la fougue de ce jeune abbé prometteur et séduisant.

Il dut être persuasif d’ailleurs car elle lui fit don de trois mille francs-or pour qu’il entreprenne les travaux les plus urgents dès son retour dans sa paroisse. C’est ainsi que les choses avaient commencé…

— Je ne vous permets pas, Monsieur ! Point de sacrilège ici ! entendit-on en arrière.

Le soleil de Moux et les vins du banquet aidant, la discussion s’envenima rapidement car les cicatrices de la Nation étaient encore douloureuses en cette année 1887.

Henry Bataille sentit alors sa sœur le saisir par le bras et l’entraîner plus loin. Elle voulait éviter à tout prix le déshonneur d’un scandale.

Il s’éloigna sans rien dire, ignorant que la rencontre qu’il venait de faire guiderait longtemps sa vie d’homme, et même par-delà la mort… »

Extrait du Coeur des écorchés

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