Episcopal

 

Evêché de Carcassonne, vers 1906-1907

 

« Le valet attendit d’avoir raccompagné les deux soldats que l’évêque venait de recevoir en audience dans son cabinet de travail pour introduire à sa demande insistante le vicaire général. Installé dans un haut fauteuil de velours vert à deux pas de l’immense cheminée de marbre brèche où flambaient vigoureusement quelques bûches bien épaisses, Paul-Félix Beuvain de Beauséjour parcourait du regard un rapport manuscrit rédigé par celui qui entrait à l’instant même. Un chat roux et gras était allongé sur un repli de la soutane cramoisie du prélat, l’échine confortablement calée sur sa cheville habillée de soie violette.

L’austère vicaire général, tout de noir vêtu, tranchait d’un point de vue vestimentaire avec ceux qu’il venait de croiser. À la fois les deux militaires, en grande livrée d’apparat avec le sabre pendant au côté, et le valet attaché au service de l’évêque dont la longue redingote bleu marine rehaussée de broderies d’or rappelait davantage l’Ancien régime que le XXe siècle balbutiant.

— Monseigneur, je viens vous entretenir à nouveau de ce prêtre qui nous causa déjà des tourments il y a une vingtaine d’année…

— L’abbé Saunière ?...

— Oui, monseigneur. Il est de mon devoir de vous alerter sur les mondanités insolites auxquelles il se livre désormais.

— J’ai lu votre rapport, fit l’évêque avec sévérité. Vos accusations sont graves…

— Ce ne sont que des faits, monseigneur. Nous avons procédé à un inventaire approximatif de ses possessions temporelles et il est indéniable que son patrimoine s’est considérablement enrichi depuis dix ans environ. Alphonse Mucha, le célèbre artiste autrichien vient même d’achever le décor du salon de la villa que l’abbé Saunière a construit au sein de ce qu’il appelle maintenant son domaine ! Tout ce luxe… fit le vicaire avec dégoût.

La remarque aurait pu paraître déplacée au cœur de cette pièce de l’évêché, elle-même richement meublée : le cartel de bronze doré qui surmontait le linteau de la cheminée était d’excellente facture, les murs regorgeaient de tableaux précieux et de tapisseries séculaires, les appliques rocaille Louis XV disputaient la lumière aux énormes lustres de cristal de Bohème, les sièges et les meubles étaient tous d’époque et non des pastiches Napoléon III. Mais pourtant, le grief était légitime. Le train de vie d’un prêtre ne pouvait égaler celui d’un prélat. Il n’était qu’un accessoire attaché à la fonction, une conséquence confortable, et non une fin en soi. Ni le vicaire ni l’évêque ne goûtaient d’ailleurs à ces pacotilles luxueuses qui, bien que faisant leur ordinaire, ne pouvaient que les détourner du droit chemin. Or c’est ce qui semblait se produire pour le curé de Rennes-le-Château. Il construisait, embellissait et régalait sans mesure. Pour les hommes d’église qui s’étaient penchés sur son cas, il en exhalait des effluves de péché et de compromission. L’évêque de Carcassonne s’imposait une discipline rigoureuse et entendait que ses serviteurs en fissent de même. Il ne partageait nullement la complaisance de son prédécesseur, monseigneur Billard, et voulait que son ministère soit exempt de tout reproche pontifical.

— Monseigneur, reprit le vicaire général, vous êtes le symbole de l’unité de l’Eglise et l’abbé Saunière, par son comportement outrancier, vient la fragiliser alors même que nous nous efforçons de combattre les idées laïques qui corrompent le monde chaque jour un peu plus ! En organisant des réceptions plus fastueuses que les vôtres, il met à mal la hiérarchie ecclésiastique et défie le palais épiscopal.

— Ce qui me heurte véritablement, voyez-vous, c’est de le voir s’éloigner de la ligne que le Christ nous a tracée, répondit-il en faisant tourner lentement autour de son doigt l’anneau pastoral porteur du Chrisme. Un silence s’installa. Il regardait sans dire un mot le petit meuble vitré où étaient exposées sa croix pectorale, sa crosse et sa mitre, ainsi que les étagères ployant sous les missels, bréviaires, psautiers et autres graduels.

— Et que me conseillez-vous ? reprit-il en fixant de ses yeux perçants le vicaire général.

— Monseigneur, la lourde charge qui est la vôtre a fait de vous le Ministre de Dieu, le représentant de Jésus-Christ ici-bas. Nous ne pouvons accepter que cet homme d’Eglise se perde à ce point. Le laisser s’égarer ainsi reviendrait à cautionner ses errements. Je ne vois donc qu’une issue : qu’il fasse don de l’ensemble de ses biens, mobiliers et immobiliers, à la mense épiscopale.

— Et s’il s’y refuse ?

— Il vous restera alors le tribunal de l’Officialité…

Le prélat se leva de son fauteuil, veillant à ne pas bousculer le chat qui dormait à ses pieds, jeta les deux pages manuscrites dans l’âtre puis formula fermement sa résolution.

— Faites appeler mon secrétaire : je vais rédiger un mandement l’enjoignant de me faire parvenir le registre exhaustif de ses comptes afin qu’il puisse justifier de l’intégralité de ses ressources financières. Nous irons jusqu’à la suspense s’il le faut !

Le vicaire général s’inclina, un sourire ambigu de satisfaction sur les lèvres. »

 

Extrait du Coeur des écorchés

 

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