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Tout le monde a sa petite idée ou sa théorie sur les mystères du bon abbé Saunière... En voici quelques unes résumées pour vous...

« Quand ils eurent terminé, Richard, s’adressant plus particulièrement à Max, réorienta la conversation sur ses premiers développements.

— Victoire a un peu travaillé le sujet avant de venir, ce qui n’est pas mon cas, je le reconnais bien volontiers. Mais à force de vous entendre parler depuis tout à l’heure, je me pose une question.

— Allez-y, dit Max, j’écoute…

— Comment toute cette histoire de trésor caché est-elle née ?

— Elle n’a pas émergé tout de suite, ça c’est sûr ! En deux mots, l’abbé Saunière meurt en 1917, léguant à sa bonne, Marie Denarnaud, tous ses biens. Je dis ses biens et non sa fortune car les dernières années de Bérenger sont marquées par de vraies difficultés financières.

— Mais pourquoi, s’il était possesseur d’un trésor ? l’interrompit Richard.

— C’est là toute la question ! Il semble qu’il n’ait plus eu accès à cette manne providentielle sur la fin de sa vie. Pour quelle raison ? Nous n’en savons rien. Toujours est-il que Marie hérite du domaine et qu’elle s’attache tant bien que mal à le préserver du mieux qu’elle peut. Les années passent et les difficultés pécuniaires liées à l’entretien des jardins et des bâtiments deviennent telles qu’elle se décide alors à vendre. Elle n’y parvient pas faute d’acheteurs sérieux et se résout à proposer le tout en viager moyennant une rente modeste. C’est là qu’intervient Noël Corbu.

— J’ai vu souvent ce nom, confirma Victoire.

— C’est normal, c’est un personnage essentiel de l’histoire moderne de Rennes. C’est par lui que tout a commencé. En 1955, deux ans après le décès de Marie, il ouvre dans le domaine un hôtel-restaurant, l’Hôtel de la Tour, où les clients se font rares malgré ses efforts. Et pour les faire rester un peu plus longtemps, il leur conte la mystérieuse histoire de l’abbé Saunière. Le bouche-à-oreille fonctionne plutôt bien et l’année suivante, un journaliste de la Dépêche du Midi publie trois articles consécutifs sur La fabuleuse découverte du curé aux milliards de Rennes-le- Château ! C’est le point de départ de toute l’affaire…

— Juste un coup médiatique en somme ?

— Non, Richard, je ne pense pas que l’on puisse réduire toute l’ambition de Noël Corbu à cela ! Certes, il a usé et abusé de l’abbé pour faire venir chez lui touristes et curieux mais il croyait fermement à l’existence du trésor. Et il n’a pas ménagé sa peine pour le retrouver, sans succès comme on sait. La suite, vous la connaissez sans doute : dès 1956 les premiers chercheurs arrivent ; une émission de télévision, La Roue Tourne, est enregistrée sur place en 1962 ; trois ans plus tard Henry Buthion rachète le domaine et en 1967 Gérard de Sède publie son fameux L’Or de Rennes. Jamais plus la tension et la passion ne déserteront ce joli pic rocheux ! Sans que personne n’ait cependant mis la main sur le moindre trésor.

— Vous semblez le regretter ? fit Victoire

— Dans un sens oui car nous avons tout de même consacré Jacques et moi plus de quarante années de nos vies à l’abbé. Mais d’un autre côté, cela nourrit l’espoir de découvrir quelque chose un jour…

Jacques acquiesça de la tête. Le repas se déroulait finalement beaucoup mieux que Richard ne l’avait craint. À l’évidence, les antiquaires avaient à cœur d’accueillir les nouveaux arrivants avec considération et sympathie. Richard se sentait même si bien qu’il se trouva à deux reprises sur le point de leur avouer que Victoire et lui devaient leur présence en ces lieux à une carte et à une lettre de l’abbé Saunière.

Deux documents plutôt étranges et peut-être porteurs d’informations tout à fait inédites pour les chercheurs…

Mais Victoire ne l’entendait pas de cette oreille. Elle appréciait aussi le repas et leurs échanges avec ces hommes mais elle considérait qu’il fallait néanmoins faire preuve de prudence et conserver pour eux et eux seuls ces précieux éléments.

Peut-être se voyait-elle aussi devenir un de ces chercheurs de trésor et estimait-elle avoir une légère longueur d’avance sur tous les autres grâce à ces documents…

Elle asséna donc plusieurs fois des coups de genoux ou des regards expressifs à son époux pour qu’il se taise.

Alors qu’ils terminaient leur dessert, Sigismond Tournebouix fit pour la première fois de la soirée une apparition dans la salle et, tout en demandant aux convives si le repas leur avait plu, prit les commandes de thé, café et autres digestifs à la place de sa serveuse qui avait quitté son service compte tenu de l’heure tardive.

Parvenu à leur table, il posa sa large main sur l’épaule de Richard tout en les interpellant à haute voix.

— Voyons, messieurs, vous fatiguez ces jeunes gens avec vos histoires à dormir debout ! Laissez-les plutôt regagner leur chambre, le devoir que vous imaginez les appelle certainement !

Victoire se défendit aussitôt en expliquant qu’elle appréciait au contraire d’en apprendre, grâce à eux, plus que dans les livres ou sur les écrans d’ordinateur.

— Ça, dòna Victoire, je ne vous l’envoie pas dire ! s’exclama l’hôtelier en se fendant de son rire habituel. Je l’aime bien cette petite, elle a du tempérament ! ajouta-t- il en s’éloignant.

— Drôle de personnage que celui-là, n’est-ce pas ! concéda Max. Mais sans lui, Couiza ne serait pas Couiza…

— Vous le connaissez depuis longtemps ?

— Oh, je ne saurais plus vous dire… La première fois remonte à notre jeune temps de fouilleurs.

— Il cherchait aussi le trésor ?

— Sigismond est né à Rennes ; il en est originaire tout comme ses ancêtres. Il a acheté cet hôtel à Couiza il y a une vingtaine d’années seulement, alors, depuis, on l’a suivi et nous y prenons nos quartiers d’été tous les ans…

— L’abbé Saunière a-t-il encore de la famille par ici ? demanda soudain Victoire.

— Si c’était le cas, cela se saurait ! répondit Max en riant. Non, rassurez-vous, c’est une piste que tous les chercheurs ont explorée ! Rien à craindre de ce côté-là !

— L’énigme sera résolue un jour, répliqua Jacques. Mais quand et par qui, je n’ai pas la réponse…

— Pardonnez-moi par avance cette question, fit Richard en les interrompant, mais n’ayant ni vos connaissances ni celles de Victoire sur cette histoire, pourquoi diable voudriez-vous que l’abbé ait caché là-bas un trésor ?

Pas caché, répondit Max, plutôt satisfait que le jeune homme s’intéressât enfin au mystère de Rennes-le-Château, mais découvert ! Il a certainement déniché un magot qui lui a permis par la suite de financer toutes ses extravagances…

— Certainement avez-vous dit, donc vous n’en n’êtes pas sûr !

— Non, effectivement. Rien n’est avéré formellement mais les hypothèses sont légion.

— À ce point ?

— Vous ne les connaissez pas ? C’est sérieux ?

— Disons que je n’ai pas eu la curiosité d’interroger mon épouse sur ce point.

— Vous aurez compris que monsieur ne s’intéresse que très moyennement à la vie de l’abbé Saunière, fit-elle.

— Très drôle… Je regrette de devoir insister mais pourquoi voudriez-vous qu’un trésor, semble-t-il extraordinaire, ait été dissimulé dans ce coin perdu de l’Aude ?

— Max, soupira Victoire, expliquez-lui, moi j’y renonce….

— Les théories sont nombreuses, reprit l’antiquaire avec un ton doctoral et posé, comme pour bien s’assurer que son interlocuteur comprenne pourquoi tant de gens s’étaient intéressés à la vie d’un pauvre curé de campagne. En résumé, il y a les thèses avec trésor et les thèses sans.

Dans les premières, on retrouve les Templiers, les Cathares, ou la reine Blanche de Castille, l’épouse de Pierre le Cruel et pas la mère de saint Louis, bien sûr ! En remontant encore plus loin dans le temps, on évoque parfois le trésor que les Romains auraient arraché à la tribu gauloise des Volkes Tectosages, voire celui de Jérusalem !

— Mais qu’est-ce que ce dernier viendrait faire à Rennes-le-Château ? demanda Richard, dubitatif.

— Aussi étonnant que cela puisse paraître, la piste n’en est pas moins plausible ! Je vous explique : en 70 après Jésus-Christ, les légions impériales mettent à sac le Temple de Salomon sur ordre de Titus, le fils de Vespasien, et ramènent à Rome les fabuleuses richesses qui y étaient conservées. Les siècles passent puis, en 410, Alaric Ier roi des Wisigoths pille Rome à son tour et emporte avec lui, entre autres, le trésor de Jérusalem qu’il ramène dans sa capitale, Carcassonne. Cent ans plus tard, craignant à juste titre que l’irrésistible avancée des armées Franques ne vienne défaire son royaume chancelant, Alaric II met à l’abri ses immenses trésors dans sa forteresse, toute proche, de Rhedae ! Et la boucle est bouclée…

— Mais quel rapport avec Rennes ?

— Oh, c’est simple : une des plus importantes places fortes de Septimanie, province wisigothique depuis la chute de l’Empire romain, s’appelait Rhedae. Une ville légendaire investie très tôt par des chefs barbares qui en firent selon la tradition un haut lieu politique et administratif. À la fin du VIIIe siècle, Charlemagne y envoie même deux de ses missi dominici, Théodulf et Leidrade, preuve que la cité jouait un rôle stratégique de premier plan. Et c’est Louis Fédié, un historien local du XIXe, qui reconnut finalement dans l’antique Rhedae… le village de Rennes-le-Château ! Ancienne capitale du Comté du Razès, connu sous le nom savant de pagus Rhédensis.

— L’histoire n’est-elle pas trop belle pour être vraie ? insista Richard, que ces explications n’avaient visiblement pas convaincu.

— Je ne me prononcerai pas. Mais c’est l’une des théories les plus sérieuses, encore à l’heure actuelle.

— Soit. Et pour les autres thèses, celles sans trésor ?...

— Là, le panorama est beaucoup plus hétérogène. La plus prosaïque consiste à considérer que Bérenger Saunière n’aurait tiré ses richesses… que d’un trafic de messes à grande échelle qu’il aurait institué peu après son arrivée et auquel il se serait livré avec la complicité de son frère !

— Il y a aussi la piste d’un généreux donateur austro-hongrois, un Habsbourg très certainement, qui aurait remis régulièrement à l’abbé de fortes sommes d’argent en échange de son silence, fit Jacques qui sortait soudainement du sien. À propos de quoi et pour quelle raison ? L’histoire ne le dit pas…

— On peut citer également les ésotériques de tout poil ! reprit Max. Ou bien encore l’incontournable Prieuré de Sion ! Les parchemins découverts par l’abbé dans le pilier wisigoth du maître-autel lors des premiers travaux ou ceux de la fiole dissimulée dans le balustre de la chaire mis au jour un peu après auraient tous, plus ou moins, une filiation avec cette société secrète devenue célèbre depuis le succès planétaire du Da Vinci Code ! Sans compter que l’auteur, Dan Brown, a donné au conservateur du Musée du Louvre à l’origine de tout le roman le nom de… Saunière !

— C’est vrai, je n’y avais pas pensé ! fit Victoire, surprise par cette évidence

— Il n’y a pas de coïncidence… Et, tenez ! fit Max, désignant du doigt la salière qui se trouvait sur la table : que voyez-vous sur les capsules ?

— Un “P” et un “S”, répondit la jeune femme. Le poivre et le sel ?

— Vous n’y êtes pas du tout, Victoire, dit-il avec sérieux. “P” et “S”, Prieuré de Sion ! Tout se tient, ajouta t- il avant de partir dans un grand éclat de rire. Voyez-vous, certains chercheurs sont tellement convaincus de l’existence d’indices cachés ou de conspirations invisibles, rappelez- vous le feuilleton télévisé X-Files : “On nous cache la vérité”, qu’ils sont prêts à interpréter n’importe quoi ! Et c’est ainsi que le poivre et le sel peuvent devenir la preuve tangible d’une présence du Prieuré…

— Et vous penchez pour quelle théorie ? demanda Richard.

Max le regarda sans répondre.

— L’existence d’un trésor, quel qu’il soit, nous semble l’hypothèse la plus vraisemblable, avoua Jacques.

En entendant cette phrase, Victoire réalisa que la lettre et la carte de l’abbé possédaient probablement une valeur telle qu’il convenait de ne pas en évoquer l’existence devant deux inconnus, fussent-ils aussi plaisants et chaleureux que Max et Jacques.

Yaourt, de son côté, n’était pas à plaindre. Sans avoir à quémander quoi que ce soit, il obtenait depuis le début de la soirée caresses et petits morceaux de pain de la main de cette jeune femme inconnue mais affectueuse. Les bêtes savent d’instinct se tourner vers ceux qui manifestent spontanément à leur égard des marques d’amour sans rien attendre en retour. L’animal se contentait donc de ce bonheur simple mais concret. Tout le contraire de l’expression qui caractérise faussement une “vraie vie de chien”… »

 

A retrouver dans Le Coeur des écorchés, éditions Gérard Louis (2016)

 

 

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