Origine Photo

« — Et Bogdana, comment va-t-elle ce matin ? La fin de nuit a été bonne ?

— Agitée…

— Combien de fois ?

— Autant de fois qu’il en a fallu pour la contenter…

— Vous m’êtes très précieux mon cher Oswald, ajouta Cornélius en souriant. Il lui arrivait en effet de donner son homme de main en pâture à la belle Bogdana pour permettre à cette dernière de calmer ses fureurs utérines, comme on le disait de Marie-Antoinette aux heures les plus noires de la Révolution. Les relations qu’ils entretenaient tous les trois sortaient des schémas habituels “employé-employeur”. D’abord parce que Cornélius se comportait en maître tout puissant chez lui, ensuite parce qu’Oswald avait renoncé depuis longtemps à sauver son âme. Derrière la silhouette élégante et distinguée du comte se cachait un univers fait de mystères, d’abominations diversifiées et de crimes épisodiques. Le plus souvent accomplis par l’entremise de son homme à tout faire. C’était la raison pour laquelle il appréciait son efficacité -pas seulement dans l’assouvissement charnel des désirs de Bogdana- et son obéissance sans limite. Une abnégation qui avait conduit Oswald à accepter un peu après qu’il soit entré au service de Cornélius que ce dernier, bien qu’il ne soit pas homosexuel, le sodomise en présence de la jeune femme pour lui prouver sa soumission sans réserve.

La criminalité comportementale du comte de Loundenhove ne pouvait cependant se réduire à une recherche de notoriété ou à une volonté d’enrichissement puisqu’il était déjà riche, connu et reconnu. Ce qu’il souhaitait en fait au plus profond de son être, c’était soulever le voile de la connaissance qui empêche souvent de distinguer le tangible de l’intangible, le rationnel de l’irrationnel. Il voulait percer à tout prix le grand secret de l’univers. Une quête ésotérique qui avait pris naissance un peu par hasard il y a plusieurs années de cela quand il était tombé sur une phrase issue du Concile de Vatican II : “L’histoire humaine toute entière est marquée par le terrible combat mené contre les puissances des ténèbres, un combat livré depuis l’origine du monde”. Des mots qui l’avaient bouleversé et qui avaient introduit en lui cette folle idée que derrière chaque chose il y avait autre chose et qu’il lui appartenait de dompter à la fois ces forces des ténèbres et cette énergie vitale qui trouvaient refuge dans l’origine du monde. Trois mots qui faisaient immanquablement penser à la célèbre toile du peintre Gustave Courbet représentant avec une audace inouïe pour l’époque un sexe féminin dans sa réalité quasi anatomique, et dont l’histoire mouvementée n’était plus à faire, des cimaises dissimulées du commanditaire de l’œuvre, le diplomate turc Khalil Bey en 1866, jusqu’à son entrée fracassante dans les collections publiques du Musée d’Orsay en 1995. Cornélius possédait d’ailleurs sur un mur de sa bibliothèque une immense photographie encadrée de l’artiste yougoslave Tanya Ostojic qui avait détourné le tableau de Courbet en le reproduisant à l’identique à la nuance près que la pilosité naturelle du modèle était cette fois masquée par une culotte bleue azur frappée en son centre du cercle des douze étoiles de la bannière européenne. En somme, une version habillée de l’Origine du monde mais qui conservait pourtant toute sa puissance érotique évocatrice… Une puissance qui n’avait pas échappé au propriétaire des lieux et qui le confortait dans sa conviction que le caché dissimulait toujours des forces formidablement créatrices.

Dans le mystère de l’affaire Saunière, plus que le trésor supposé, c’était donc tout ce contexte d’étrangeté et de supposées puissances occultes qui le fascinaient. Une fascination que le vieux Nator partageait bien évidemment avec lui…. »

couv le cœur des écorchés 1