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« Leur conversation fut interrompue par l’entrée de Bogdana. Oswald en profita pour sortir, les laissant seuls tous les trois.

— Il me faut des résultats, docteur ! Des résultats tangibles ! J’ai la même exigence à l’égard de Nator, sachez-le !

— Oh !, mon amour, ne me parle pas de ce vieux fou s’il te plaît ! fit Bogdana avec une moue boudeuse. Sa tanière me révulse et il sent si mauvais…

— Vous êtes bien sévère, Bogdana… rétorqua l’ancien médecin.

— Sévère ? Mais il pue ce vieux bouc ! Tout pue chez lui ! fit-elle avec cet accent slave inimitable qui avait séduit jadis le Comte.

— Je pense que c’est plutôt la manière d’appréhender le monde qui nous entoure qui influence nos perceptions, reprit-il. Nous vivons dans un total silence olfactif où tout est fait pour masquer la moindre odeur. Ce qui sent doit disparaître ! Ce qui sent doit être écarté le plus loin possible pour ne pas provoquer de réaction comme celle que vous venez d’avoir. C’est un phénomène typiquement culturel qui paralyse nos sociétés occidentales. Plus on remonte dans l’hémisphère nord, et moins on supporte les odeurs : c’est un fait !

— Je sens, donc je suis… fit Cornélius en riant.

— C’est exactement cela, mon cher Comte ! La manière dont nous percevons l’autre et dont nous nous percevons nous-même est en grande partie déterminée par des considérations olfactives. L’odeur ne se voit pas, ne s’entend pas, mais pourtant elle est ! L’odorat est le seul système sensoriel qui envoie son message nerveux à la partie la plus archaïque du cerveau, la plus animale. C’est un langage invisible qui parle aux sens, sans obstacles ni détours et qui joue sur une gamme qui va de l’attirance à la répulsion. Tout votre corps, ma chère Bogdana, est à lui seul un univers complexe d’odeurs.

— Vous me mettez l’eau à la bouche… murmura le Comte.

— Vous ne croyez pas si bien dire ! Bogdana, que vous soyez avocate internationale ou violoniste virtuose n’y changera rien : les fragrances les plus subtiles des meilleurs parfumeurs n’ôteront rien au troublant bouquet de votre sillage intime ! Des aldéhydes, quelques notes lactées, d’autres un peu plus salines, du cumin, de la violette, du musc et vous obtiendrez le plus étourdissant, le plus érotique des parfums : l’odor di femina si chère à Casanova…

La jeune femme détourna le regard avec dégoût. Elle n’éprouvait aucune sympathie pour ce médecin défroqué, ce raté comme elle l’appelait dans l’intimité, qui passait son temps à élaborer une improbable interprétation du monde grâce aux largesses de Cornélius.

— Détrompez-vous, docteur ! Mon véritable parfum, le Kiehl’s Original Musk n’a pas changé de formule depuis plus d’un siècle : un mélange infusé de rose, d’ylang-ylang et de lys. Rien à voir avec vos fantasmes sexuels de dégénéré… »

couv le cœur des écorchés 1