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Chapitre 1

Là où tout a commencé

 

Rennes-le-Château, fin janvier 1917

 

Les premiers mots sont parfois les plus difficiles à coucher sur le papier, soupira l’abbé Saunière après s’être assis à sa table de travail, non sans avoir embrassé du regard l’immensité du Razès pour se donner du courage. Ou plutôt de la force. Celle d’admettre qu’au soir d’une vie, il est nécessaire de soulager sa conscience et de tendre une main, par-delà l’obscurité qui s’annonce, vers ceux qu’on a délaissés.

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Après avoir officié de longues années durant comme médecin des âmes au cœur d’un village de l’Aude perché sur un piton aride et escarpé, il éprouvait désormais le besoin de partager son fardeau avec celle de ses sœurs qu’il appréciait le plus. La mieux à même de décrypter la révélation qu’il s’apprêtait à lui livrer.

À l’extérieur, un froid terrible avait saisi la campagne environnante. Heureusement, la cheminée de la bibliothèque lui octroyait généreusement la chaleur qui commençait à faire défaut dans les tréfonds de son âme. Le rougeoiement des flammes, enfermées dans une voûte de briques cimentées, faisait resplendir les reliures des nombreux ouvrages garnissant les étagères de noyer blond de la bibliothèque, au cœur même de cette tour joliment appelée Magdala. Une construction qui faisait la fierté de son domaine à Rennes-le-Château. Bérenger Saunière appréciait la sérénité réconfortante de cette lueur chaude et colorée qui épousait aussi bien les boiseries des murs que les rosaces de faïence étoilées qui tapissaient le sol. La haute stature du prêtre s’était un peu voûtée ces dernières années -l’âge et les ennuis qu’on lui avait faits aidant- mais il conservait encore ce caractère puissant et cette silhouette impressionnante qui avaient toujours marqué les esprits. Là, installé bien au chaud parmi ses livres et ses collections, il se savait possesseur d’un immense secret que la perspective d’une comparution prochaine devant le Très-Haut rendait plus pénible encore à supporter…

Comment avait-il pu en arriver là ? Lui, ce pauvre curé de campagne gravissant péniblement l’étroit chemin poussiéreux qui l’avait conduit trente-deux ans plus tôt jusqu’à ce village paralysé par l’implacable étreinte du soleil et l’ennuyeuse répétitivité des jours, muni seulement de quelques pièces dans les poches et de souliers troués ?

Avec une foi inébranlable, obstinée presque, et à peine deux ou trois effets personnels rassemblés dans une sacoche de cuir usée pour tout patrimoine terrestre !

Où était-il désormais ce jeune et sémillant pasteur prêt à tous les sacrifices pour rassembler les brebis d’un troupeau dispersé et hostile ?

BS

À l’extérieur de la tour, le sifflement du vent semblait vouloir l’isoler un peu plus encore.

Un rictus de dégoût ou de contentement rehaussa l’espace d’une seconde la commissure de ses lèvres. Bérenger pensait à toutes les richesses qu’il avait accumulées ces dernières années, ou plus exactement à toutes les possessions mobilières et immobilières qui avaient fait de lui ce qu’il était devenu un peu contre son gré : le plus malheureux des hommes.

Privé depuis la sentence de l’Officialité du cinq décembre 1911 de l’ensemble de ses pouvoirs sacerdotaux, il n’avait pas pour autant rendu les armes. Certes, tout était contre lui : les apparences, les témoignages et les dénonciations. Mais rien ne l’aurait fait revenir sur sa parole. Ni les pressions, ni les ennuis financiers qui se faisaient chaque jour un peu plus aigus. Et encore moins l’Evêque de Carcassonne, Monseigneur de Beauséjour, qui l’avait entraîné dans un interminable procès à seule fin de connaître une vérité que le prêtre s’obstinait à lui taire. Que d’années perdues à se défendre devant les tribunaux de l’Eglise ! De l’Officialité du diocèse jusqu’aux couloirs vénérables du Vatican où le chanoine Huguet, son défenseur, avait achevé d’épuiser ses dernières économies dans les coulisses de la pourpre pontificale.

Il était seul cette fois, abandonné de tous. Enfin, presque tous : il lui restait, Dieu merci, Marie, sa très chère Marie, fidèle parmi les fidèles, qui l’accompagnait depuis si longtemps maintenant. Elle avait tout connu : la disette, l’inconfort, les vaches maigres puis l’opulence, les fêtes brillantes et animées dans les jardins de la villa Béthanie, les vins et les mets les plus fins, les toilettes de satin broché et les souliers sur mesure.

Il lui avait tout offert, tout révélé. Tout, sauf son secret ! Pas par défiance, évidemment, mais pour la préserver. Pour lui éviter la torture du remords. Celle qui ronge l’âme et qui conduit à ne plus rien espérer d’autre que le salut du néant.

Comment aurait-il pu agir autrement ? Elle avait supporté en silence et avec dignité l’ignominie de la triple accusation qui avait frappé “son” Bérenger lors du procès : trafic de messes, désobéissance à l’évêque, dépenses exagérées et non justifiées. Il y avait de quoi sourire. Ou pleurer, c’est selon. Qui se souvenait désormais de l’état dans lequel il avait trouvé l’église et le presbytère en 1885 ? Des bâtiments abandonnés depuis des lustres, livrés à la lente usure du temps et aux outrages d’une nature qui piaffait de reprendre ses droits sur les édifices de pierre négligés par les habitants du village. Même sa précédente cure du Clat, dans le pays de Saut, lui avait paru infiniment plus confortable la première fois !

À son arrivée dans l’église de Rennes-le-Château, les verrières avaient disparu, il pleuvait sur le maître-autel et l’ensemble de la voûte menaçait ruine. Sans compter le mobilier vermoulu qui achevait de se désagréger à l’ombre d’un sanctuaire déserté par les hommes. Plus personne ne s’en souvenait aujourd’hui !

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Une brusque rafale de vent fit soudain claquer bruyamment un volet de bois, quelque part entre le belvédère et la Tour Magdala, tirant brutalement l’abbé de ses songes.

Il se leva, s’approcha de la cheminée pour se réchauffer un peu, puis se dirigea vers une étagère de la bibliothèque située à proximité de la fenêtre ouvrant sur le potager. Sa main s’avança sans hésiter vers une rangée de gros albums, tous reliés d’un cuir épais et rehaussé d’or. Il avait mis un point d’honneur, quelques années plus tôt, à confier l’ensemble de sa collection de cartes postales à un artisan renommé de la région, lesquelles se trouvaient enfermées depuis dans ces forts volumes, solides mais élégants. Il retira l’un d’eux de son rayonnage, avec autant de délicatesse que s’il eût eu à manipuler un bibelot fragile, puis le déposa sur sa table de travail.

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Dehors, le jour déclinait peu à peu. Une pâle lueur dorée embrasait déjà l’horizon. L’abbé savait que le soleil finissant laisserait peu à peu les ténèbres engloutir la vallée puis le village. Il lui fallait donc terminer au plus vite ce qu’il avait commencé avant de regagner le presbytère où Marie devait déjà s’inquiéter de son absence prolongée.

Il avait oublié de prendre avec lui une de ces lampes à pétrole qui ne le quittaient jamais, si bien qu’il n’aurait pas d’autre solution que d’écrire à la lumière des flammes.

— “Un avant-goût d’enfer”, se dit-il tout bas…

Une fois de retour dans son fauteuil, il ouvrit l’album et le feuilleta méticuleusement avant de s’arrêter sur la carte postale qu’il cherchait. C’était elle qu’il voulait, elle et aucune autre. Il la dégagea avec précaution puis la plaça en face de lui, à côté d’une feuille de papier à lettres qu’il avait disposée sur son bureau. L’emplacement libéré par la carte ne demeura pas vide car une autre carte postale, identique à celle qu’il avait retirée, se trouvait sous la première.

Transi

Une précaution que l’abbé Saunière avait prise il y a longtemps, au moment même où il les avait acquises toutes les deux, afin que personne d’autre que le destinataire de sa correspondance ne puisse savoir le jour venu laquelle avait été utilisée et soustraite à sa vaste collection. Toujours ce goût pour la prudence mêlée de mystère…

Il tapota délicatement l’extrémité de son porte-plume sur le rebord d’un encrier de porcelaine puis rédigea quelques mots destinés à sa sœur. Blandine ne ressemblait ni à ses autres sœurs, ni à ses défunts frères, Alfred et Joseph. Sans entretenir de relations particulières avec sa cadette, il avait néanmoins toujours apprécié qu’elle ne l’ait jamais sollicité pour une quelconque aide financière, notamment quand il avait été question de verser une pension à leur propre mère. Blandine s’était toujours tenue à l’écart des dissensions que la succession parentale avait entraînées et n’avait jamais porté le moindre jugement sur les agissements de son aîné. Bérenger, au fond de son cœur, lui en savait gré au point de s’apprêter à lui révéler aujourd’hui ce que tant de personnes cherchaient à connaître.

Il ne l’avait pas revue depuis presque vingt-six ans mais il savait qu’elle n’avait pas quitté la ville où elle s’était installée dès 1895, l’année de son mariage avec Cyriaque Blachet, loin des turpitudes de sa famille d’origine.

Elle avait toujours fait preuve d’une vivacité d’esprit et d’une aptitude à la déduction qui auraient pu la conduire, si elle avait fait des études dignes de ce nom, à d’importantes responsabilités. Mais les finances familiales et le contexte sociologique de l’époque en avaient décidé autrement.

Quand il eut terminé, il plia soigneusement la feuille, y inséra la carte postale au dos de laquelle il inscrivit quelques mots, puis glissa l’ensemble dans une enveloppe qu’il cacheta avant d’y apposer d’une écriture ample et lisible l’adresse de la destinataire : Blandine Blachet. Bérenger aurait aimé gravir les marches qui le séparaient du sommet de la tour mais la nuit qui tombait déjà et la fatigue qui l’accablait depuis plusieurs semaines maintenant eurent raison de sa volonté. Il renonça à l’idée d’aller embrasser du regard la vallée se déployant en contrebas du domaine. D’autant que Marie devait se ronger les sangs en ne le voyant pas revenir. À vrai dire, préoccupé par la tâche qu’il avait accomplie, il n’avait pas vu le temps passer. Il se sentait si bien dans sa bibliothèque qu’elle était certainement devenue le dernier refuge où il était encore maître de sa vie et de son destin. Un endroit à part, pour un homme à part. Il rajusta sa soutane avant de redescendre (il ne se serait pas présenté devant Marie sans une mise impeccable), la lettre à la main. Le vent avait cessé de souffler mais l’air nocturne était demeuré glacial. Alors qu’il allait atteindre la bâtisse lui servant de logis, la porte du presbytère s’ouvrit d’un coup, projetant dans les ténèbres de la cour la chaleur et la lumière que sa servante avait patiemment entretenues.

— Bérenger, faut-il que tu sois assez fou pour te promener dehors par un temps pareil sans même une pelisse sur les épaules ! Rentre vite te réchauffer !

Il obtempéra sans maugréer. Cette petite femme, presque fragile d’apparence, donnait des ordres à un colosse aussi large qu’une bonnetière.

— Mets-toi près de la cheminée, dit-elle en le poussant vers un fauteuil qu’elle avait disposé devant l’âtre.

— Ah ma bonne Marie, que ferais-je sans toi !...

— Des bêtises, à ce que je vois ! Quelle idée de s’enfermer là-bas dans ta tour quand il gèle presque à pierre fendre !

— J’avais à faire…

— J’avais à faire, j’avais à faire. Allez, assieds-toi ! Je t’ai préparé un bouillon de poule avec des petits morceaux de légumes, ça va te ragaillardir.

Un simple sourire lui servit de remerciement. Il n’était pas mécontent de retrouver l’assise moelleuse de son vieux fauteuil Voltaire dont l’usure des accoudoirs lui rappelait les heures innombrables qu’il avait passées à s’y reposer ou à y lire les arrivages de la Semaine Religieuse ou des Veillées des chaumières.

Marie se tenait debout derrière lui, la main gauche posée sur le haut du dossier et la droite prête à répondre à la moindre sollicitation du prêtre. Bérenger était songeur. Il tisonnait distraitement les braises tout en pensant à la lettre qu’il avait déposée sur un meuble en entrant. Tous ceux qui lui reprochaient son train de vie et son supposé goût du luxe auraient été fort surpris voire même particulièrement déçus s’ils avaient vu l’endroit où il passait véritablement le plus clair de ses jours : l’ancien presbytère n’était qu’une grande et vieille bâtisse à peine confortable, démunie -au grand dam de Marie- de tout le confort moderne ! L’absolu contraire de la villa Béthanie. Là-bas, l’électricité régnait en maîtresse absolue à tous les étages, dans tous les recoins. Ici, dans l’ancestral logis paroissial jouxtant l’église, les chandelles et les lampes à pétrole étaient seules porteuses de lumière. Marie avait beau lui expliquer que leur fumée incommode noircissait les plafonds et les meubles et altérait peut-être leur santé, il se refusait à introduire sous son toit cette fée électricité dont il avait pourtant pourvu sa villa toute proche. Allez comprendre ! L’homme était complexe et campait parfois sur des principes qui lui semblaient intangibles ! Il préférait l’aménagement plus traditionnel de son presbytère au luxe et au confort de l’élégante demeure qu’il avait fait édifier une dizaine d’années plus tôt en bordure de son domaine, de l’autre côté du jardin délimité par le chemin de ronde surplombant l’immensité du Razès entre le belvédère et la Tour Magdala. Il s’y sentait plus proche du dénuement du Christ que dans les riches tentures art nouveau de la villa. Un paradoxe.

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— Marie, reprit-il soudain avec sérieux, je vais te confier une tâche que tu devras accomplir scrupuleusement le moment venu.

Un peu étonnée du ton qu’avait pris l’abbé pour lui parler, mademoiselle Denarnaud reposa la bassinoire qu’elle venait de remplir de braises et qu’elle s’apprêtait à glisser dans l’armature de bois surélevé du chauffe-lit de “monsieur le curé”.

— Qu’y a-t-il, Bérenger, tu parais bien grave tout à coup ?

— Ecoute-moi, lui répondit-il en ne détachant pas son regard de l’âtre. J’ai préparé une lettre pour ma sœur Blandine. Il marqua un temps d’arrêt. Je l’ai posée sur le coin du buffet, à côté de l’emporte-pièce. Un drôle d’appareil hérité de l’abbé Croc, son éphémère prédécesseur, fait de bois et de métal et qui servait à fabriquer les hosties. Marie en avait passé des heures à actionner le levier d’acier noirci qui découpait sous sa lame circulaire les tranches de pain azyme humides qu’elle récupérait ensuite dans le tiroir du socle sous forme d’hostie ! Du temps où les fidèles se pressaient aux offices…

— Voilà, reprit-il, je voudrais que tu prennes cette enveloppe et que tu ailles la poster le lendemain du jour où Notre Seigneur m’aura rappelé auprès de lui.

— Ne dis pas cela, Bérenger, tu vas nous porter malheur !

— Marie, sois raisonnable. Nous en avons déjà parlé à plusieurs reprises et ma santé chancelante finira par avoir raison de mon passage sur Terre. C’est une joie pour moi de quitter ce fardeau charnel pour rejoindre - enfin - celui que je sers depuis ma plus tendre enfance.

Marie versait des larmes, en silence.

— Je t’ai expliqué l’autre jour ce que tu devras faire lorsque je ne serai plus de ce monde. Tu t’en souviens ?

— Bien sûr Bérenger que je m’en souviens ! Je te l’ai déjà dit, je respecterai chacune de tes volontés même si je ne suis pas certaine de les comprendre...

— Cela vaut mieux pour toi, tu sais. Des gens t’importuneront, d’autres te questionneront. Je les entends d’ici. “Mais d’où tirait-il ses richesses ?”, “Quel trésor avait-il découvert pour pouvoir refaire ainsi son église et se construire ce domaine d’où ont surgi la villa Béthanie, le parc, la Tour Magdala et le Belvédère ?”, “Quel pacte avait-il signé avec le démon pour devenir, du jour au lendemain, aussi riche ?”. Tu auras affaire aux envieux, aux curieux, à des parasites de toutes sortes qui voudront te faire avouer… ce que tu ignores ! Seule Blandine doit savoir, tu me comprends ?

— Ne t’inquiète pas, Bérenger, tu m’as donné les plus belles années de ma pauvre vie et le restant de mes jours sera consacré à fleurir ta mémoire, aussi longtemps que je le pourrai.

— Ma bonne Marie... soupira-t-il, soulagé.

— Je n’attendrai ici-bas que l’heureux moment de te rejoindre là-haut, enfin apaisée.

Ils échangèrent encore quelques paroles pendant que l’abbé Saunière finissait de boire son potage et regagnèrent chacun leur chambre après avoir prié ensemble devant la petite statue de la Vierge qu’un fidèle lui avait envoyée de La Salette. Marie glissa la lettre dans un tiroir et ne posa aucune question. Comme d’habitude. Il ne lui restait plus qu’à espérer que l’instant fatidique où elle aurait à s’en séparer survienne le plus tard possible...

à suivre...

couv le cœur des écorchés 1