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Chapitre 4 Quand le hasard s’invite…

Paris, une semaine plus tard

Si la rue de l’Université n’est pas l’une des plus belles de Paris, elle en est assurément l’une des plus longues. C’était la réflexion que se faisait Richard quand il quittait son bureau en fin de journée pour rejoindre l’appartement qu’il partageait avec Victoire, sa femme, à plusieurs centaines de mètres de là. Richard Louvrier, la trentaine et une allure de jeune homme chic et élégant, cadre supérieur dans une banque de renom. Marcher dans les rues de la capitale était pour lui la seule occasion d’accomplir un minimum d’exercice physique en plein air et d’éviter l’insupportable puanteur du métro parisien aux heures de pointe. Surtout par temps de pluie. Il ne connaissait rien de plus intolérable que cette suffocante odeur de chien mouillé qui emplissait rames et couloirs et qui allait presque jusqu’à imprégner de son empreinte le moindre vêtement. Un peu comme celle du tabac du temps où les cigarettes n’avaient pas encore été bannies des cafés et des restaurants.

Richard et Victoire habitaient au troisième étage d’un immeuble de standing. Pas une de ces résidences modernes et luxueuses mais un bâtiment à cinq niveaux, haussmannien d’inspiration, avec concierge, tri sélectif (pléonasme à la mode) et étrennes conséquentes en début d’année. Vraisemblablement édifié dans les années vingt ou trente, en belles pierres calcaires avec corniches et façade discrètement sculptée.

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Passée la lourde porte d’entrée de verre et de fer forgé, Richard se sentait à l’abri des agressions de la rue. Il franchissait un sas qui le faisait glisser dans un monde protecteur et apaisant. Loin du bruit et de la fureur de la ville.

Le hall de l’immeuble n’était pas très grand mais deux plantes vertes en pot se trouvaient à droite et à gauche du passage. Un endroit propre et bien entretenu, du sol jusqu’aux murs de stuc peints d’une couleur claire dont l’éclat s’était terni avec les ans.

La loge du concierge se trouvait en face de l’entrée.

C’était là que vivait depuis cinquante-trois ans Henry Lhéritier, reclus dans un peu plus de vingt mètres carrés dans une pièce qui faisait office de chambre, de salon et de cabinet de toilette (un lavabo surmonté d’un miroir et d’une tablette) avec un renfoncement pour ce qu’on pouvait appeler le “coin cuisine” et un autre pour les toilettes, derrière une porte accordéon en plastique. S’y trouvaient également un lit, une table et deux chaises. Et surtout, couvrant les murs, envahissant les moindres recoins, débordant de partout : des livres. Des centaines, des milliers de livres peut-être, entassés là depuis des décennies. Des livres que Henry Lhéritier mettait un point d’honneur à lire et à résumer sur une petite fiche cartonnée qu’il rangeait ensuite consciencieusement dans une grosse boite d’acajou.

Tous les habitants de l’immeuble connaissaient sa passion et ils pourvoyaient régulièrement le vieil homme en ouvrages divers, neufs ou d’occasion. Simplement pour lui faire plaisir et pour le remercier de consacrer son existence à l’entretien des lieux.

Richard se dirigea droit vers la porte et frappa délicatement au carreau. Le concierge écarta le rideau puis lui ouvrit.

— Un instant, Monsieur Louvrier, j’arrive, dit-il en se retournant.

Les deux hommes sacrifiaient comme tous les jours au rituel en vigueur dans cet immeuble depuis une éternité : la remise du courrier. Une pratique locale établie de longue date avait consacré en effet une habitude un peu particulière que Richard avait cherché en vain à remettre en cause lors de son emménagement : l’absence de boites aux lettres individuelles et la restitution en mains propres du courrier quotidien par Monsieur Lhéritier lui-même. Sa première réaction avait été d’y voir une absence de confidentialité élémentaire puis, les jours passant, il s’y était résigné comme tous les autres. Il faut dire que la personnalité du concierge n’y était pas étrangère. Aucune velléité d’intrusion dans la vie privée d’autrui chez lui. Il était au moins aussi discret qu’efficace. De taille moyenne, le dos légèrement voûté, Henry Lhéritier possédait deux mains fines et élancées aux doigts immensément longs qui vous tendaient le courrier comme on dépose une offrande : avec respect et distance. De véritables mains de pianiste, encore qu’on ne l’ait jamais entendu jouer d’aucun instrument. De toute façon, la place aurait manqué.

Quelques secondes plus tard, le concierge réapparut. Son regard délavé perçait l’épaisseur des verres d’une paire de lunettes qui lui couvrait toute une partie du visage, à mi-chemin entre un menton rasé de près et les quelques cheveux épars qui tentaient de dissimuler sans succès son crâne dégarni. Il voulait s’assurer qu’il ne commettait aucune erreur dans la répartition du courrier.

— Tenez, Monsieur Louvrier, voilà pour vous !

Au même moment, un jeune homme qui descendait l’escalier central passa à leur hauteur et les salua poliment. Richard marmonna quelques mots tandis que le concierge, inclinant le front, le dévisagea en lui rendant son salut.

— C’est un étudiant du 6e, souffla-t-il presque comme une excuse.

Autrement dit, un de ces étudiants de province qui, ne trouvant pas à se loger sur Paris, en étaient réduits à accepter d’habiter dans d’épouvantables chambres de bonne de six ou sept mètres carré sous les toits, sans confort ni commodités, avec un seul WC à partager à l’étage. Celui qu’ils venaient de croiser était originaire de l’Est de la France et avait intégré Sciences-Po Paris à la rentrée précédente. Il ne se plaignait pas, pas plus que les autres locataires du 6e d’ailleurs, mais leurs conditions d’hébergement étaient choquantes : moquette sale, exiguïté, cloisons approximatives entre les chambres, peu de chauffage en hiver et une chaleur suffocante en été ! Sans compter l’odeur !

Chambre de bonne photoJT

Et le tout, moyennant un loyer fort onéreux pour le locataire, assorti d’exonérations fiscales alléchantes pour les propriétaires. Une manière pratique et peu contraignante pour ces derniers d’arrondir leurs fins de mois. Loin, bien loin du standing des appartements des étages inférieurs…

Richard Louvrier remercia le concierge puis regagna le 3e par les escaliers tout en jetant un œil au courrier qu’il avait reçu : quelques prospectus, un magazine, un relevé de compte bancaire, une facture et une enveloppe kraft un peu plus épaisse que les autres avec le logo de La Poste imprimé sur le rabat.

En rentrant chez lui, il posa l’ensemble sur un guéridon dans l’entrée. Il n’était pas de retour depuis cinq minutes que le grincement de la porte se fit entendre à nouveau. Elle avait beau être entretenue et sécurisée (serrure cinq points à crochets), elle grinçait. Rien ni personne n’en était venu à bout pour le moment. Ni les efforts redoublés de Monsieur Lhéritier armé de sa burette d’huile, ni l’intervention d’un serrurier qui avait essayé d’assouplir le travail métallique des gonds. Il n’y avait rien à faire, elle grinçait. Les Louvrier avaient fini par s’y habituer mais le voisin d’en face s’en plaignait régulièrement. Elle avait au moins le mérite de signaler à Richard que son épouse venait de rentrer aussi.

— C’est moi ! s’écria-t-elle.

Il ne répondit pas. De toute manière, à part elle, personne n’avait la clé. Sauf le concierge, bien sûr. Mais il ne se serait pas permis de s’introduire ainsi dans un appartement. La conclusion était donc logique : il s’agissait forcément de Victoire. Ce qui rendait par la même occasion son “c’est moi” plutôt inutile et agaçant.

Elle le rejoignit d’un pas rapide dans le salon. Elle glissait sur le parquet comme une patineuse sur la glace : avec grâce et détachement.

— Bonsoir chéri, lui dit-elle en l’embrassant furtivement. Ta journée a été bonne ?

— Rien de particulier, lui répondit-il en reprenant les enveloppes qu’il avait posées dans l’entrée quelques minutes plus tôt.

— On a du courrier ?

— Tu as encore acheté quelque chose sur eBay ? fit-il en examinant l’emballage brun.

— Non… Et pourquoi “encore” ? C’est un reproche ?

— Pas du tout ! répliqua-t-il, légèrement énervé. Tu fais ce que tu veux, tu le sais bien !

— Alors, où est le problème ?

— Qui a dit qu’il y avait un problème ?

— C’est toi avec ton air courroucé et ton “encore” qui veut tout dire !

— Tu exagères…

— Soit. J’exagère. Mais en attendant, je n’ai rien acheté sur eBay.

— Bon, ça va, on ne va pas se prendre la tête comme ça !

— Bien heureuse de te l’entendre dire ! Alors, maintenant que le soufflé est retombé…

Richard soupira.

— … Tu peux peut-être me dire si on a reçu du courrier ? reprit Victoire en le regardant droit dans les yeux.

— Rien de particulier…

— Décidément ! Ta journée : rien de particulier ; le courrier : rien de particulier ; je suppose que de la manière dont elle s’annonce, cette soirée aussi ne présentera rien de particulier…

— Oh, tu es lourde, là !

— OK, on fait la paix.

Elle l’enlaça puis déposa un baiser dans son cou avec un air mutin. Alors, qu’est-ce que le facteur nous propose aujourd’hui ?

— De la pub, un relevé, une facture de gaz ou d’électricité, je ne sais plus, et une enveloppe de La Poste.

— La Poste ? À propos de quoi ?

— Je ne sais pas, dit-il en se laissant tomber sur le canapé du salon. Il déchira le pli et commença à en lire le contenu. La lettre était à entête de deux logos : à gauche celui bien connu de La Poste, et à droite celui d’une société au nom de “Mes racines d’antan.com”. Richard songea alors avec nostalgie au temps, pas si ancien que cela d’ailleurs, où La Poste s’appelait encore les PTT, autrement dit à l’heureuse époque où un service public de renom n’aurait pas frayé avec n’importe quelle entreprise privée dont la seule ambition était de “faire de l’argent”. C’était un peu son côté jacobin, ce qui pourrait surprendre, on peut le concéder, pour un cadre supérieur d’une grande banque -privée évidemment- parisienne.

 

Cher Monsieur, L’acheminement du courrier reste notre objectif premier, quels que soient les aléas qui peuvent venir l’affecter, et nous mettons tout en œuvre pour que nos clients soient pleinement satisfaits du service que nous leur rendons.

Nous vous demandons tout d’abord de bien vouloir accepter nos excuses les plus sincères pour le délai qui s’est écoulé entre le moment où la lettre ci-jointe a été envoyée et celui où elle vous parvient enfin.

Il n’est pas nécessaire de revenir sur la récente découverte fortuite de sacs postaux au pied de la falaise de Thou, les média s’en sont faits l’écho. Grâce aux efforts de notre partenaire Mes racines d’antan.com, nous avons été en capacité d’établir un lien entre la destinataire de ce pli perdu depuis 1917 (Blandine Blachet) et vous.

Sous couvert de vérifications généalogiques et notariales circonstanciées que nous pourrons vous communiquer si vous le souhaitez, nous nous permettons de vous transmettre l’arbre simplifié suivant :

arbre louvrier

Nous sommes donc très heureux, dans ce contexte exceptionnel, de vous adresser cette correspondance et vous prions d’accepter une fois encore toutes nos excuses pour le désagrément que ce retard aurait pu vous causer. La Poste et Mes racines d’antan.com restent bien évidemment à votre écoute pour toute question complémentaire.

Veuillez agréer, etc

 

Richard resta silencieux une minute entière. Il se souvenait très bien de ce fait divers, il avait même songé au début à un canular orchestré par les média mais n’avait jamais songé qu’il pourrait être concerné par cette histoire.

Il retira de la pochette de papier kraft une petite enveloppe jaunie avec le temps mais en très bon état, sans aucune déchirure.

Un film d’Edouard Molinaro qu’il avait souvent regardé dans sa jeunesse lui revint alors en mémoire : Hibernatus. Il se remémora les conséquences désastreuses de la réapparition de “Grand papa Fournier” sur la vie bien rangée d’Hubert Barrère de Tartas, alias Louis de Funès.

Hibernatus

Heureusement, Richard ne possédait pas d’usine de lampes à pétrole et rien ne laissait penser que cette missive échappée des oubliettes du temps pût être annonciatrice de bouleversements majeurs. Il ne s’agissait, après tout, que d’une lettre banale adressée à feue Blandine Blachet que des circonstances dramatiques avaient fait disparaître dans un premier temps avant de refaire surface il y a peu dans les conditions que l’on sait.

Il tenait l’enveloppe du bout des doigts et en éprouvait une sorte de vertige mêlé d’appréhension. Il avait besoin d’être seul dans un moment pareil. Victoire était en train de prendre sa douche et elle allait revenir d’un instant à l’autre. Il avait donc un peu de temps devant lui, mais pas beaucoup, assurément. Que pouvait-il faire ? Ou plutôt, que devait-il faire ? Une curiosité bien naturelle le poussait à ouvrir la lettre mais un sentiment diffus de violation de la vie d’autrui le retenait. D’après le document qu’il venait de recevoir, cette Blandine Blachet était son arrière arrière-grand-mère maternelle. Il n’était même pas certain d’avoir déjà entendu ce nom auparavant. Objectivement, et sans avoir à remonter aussi loin dans les générations, la famille n’était pas son fort. Non pas qu’il y fut viscéralement réticent, mais il n’en avait pas eu l’habitude en raison d’un passé familial compliqué qu’il serait difficile de retracer ici. De toute manière, qui peut se vanter de nos jours de connaître avec certitude l’identité de ses arrières arrière-grands-parents ? À part les abonnés ou les clients de Mes racines d’antan.com, bien sûr !

— Allez, après tout, qu’est-ce que je risque ? murmura-t-il soudain, comme ragaillardi à l’idée de prendre les choses en main.

Il ouvrit la lettre avec précaution et en retira une feuille pliée en quatre sur laquelle courait une écriture ample et bien lisible :

 

Rennes-le-Château, 1917

Ma chère Blandine,

Les occasions de t’écrire n’ont pas été nombreuses ces dernières années mais celle-ci revêt un caractère peut-être plus solennel que les précédentes : je prends la plume pour te dire adieu. Je ne suis plus très vaillant et tout me porte à croire que je vais rejoindre sous peu notre bon Seigneur. Ne verse pas de larmes, elles seraient inutiles et déplacées. C’est pour moi en effet une grande joie que d’aller à la rencontre de saintPierreet de passer le porche du paradis où m’attendent ceux qui me sont chers et qui m’y ont devancé. Il se peut que quelques mauvaises langues t’aient entretenu à dessein de bien méchantes critiques à mon égard. N’en crois rien !

N’écoute que ton cœur! Lui seul doit être ton guide, ne l’oublie pas ! Je ne doute pas que tu aies déjà entendu parler de ma chère Marie Denarnaud, ma bien fidèle servante. C’est à elle que j’ai décidé de léguer tous mes biens, à défaut de pouvoir lui révéler le lourd fardeau qui pèse sur mon âme depuis tant d’années. Le reste, c’est à toi que je le laisse. Un héritage immémorial qui ne peut se fondre dans l’oubli des siècles et que j’ai été amené à connaître bien malgré moi. J’ai péché par orgueil, je te le concède, mais le moment est venu de m’en aller en abandonnant ici-bas ce secret et ma trahison. Longtemps encore on parlera de moi, à n’en pas douter, mais toi seule sauras. Tous se perdront dans le labyrinthe des signes mais pas toi. À eux les évidences, à toi la boussole qui guide dans la nuit. Je dois te paraître bien confus mais les ténèbres se déchirent sans mal quand on possède la clé, et tu la posséderas.

Puisses-tu brûler un cierge à ma mémoire quand tu approcheras des grilles du tombeau. Je prierai pour toi.

Bérenger Saunière,

Ton frère,

Ancien curé de Rennes-le-Château

 

Richard ne savait pas ce qu’il devait retenir de ce charabia.

Il semblait perturbé. Victoire, sortant tout juste de la salle de bain, s’en aperçut et se dirigea vers lui.

— Richard, qu’y a-t-il ? Tu as l’air bizarre ? Tu as vu un fantôme ?

Il ne répondit pas.

— Eh, monsieur Louvrier, je vous parle ! s’écria-t-elle, amusée.

Un peu hagard, il leva les yeux dans sa direction. Elle était vêtue d’un peignoir blanc à rayures vertes et achevait d’essuyer ses cheveux avec une serviette assortie. D’innombrables gouttelettes d’eau ruisselaient encore tout autour de son visage et sur ses bras. Il la regarda comme à leur première rencontre. Il y a un peu plus de trois ans.

Déjà presque une éternité.

à suivre...

 

couv le cœur des écorchés 1