Bérenger Saunière PhotoJT

Chapitre 5  Enfin, de la nouveauté !

Ils ne parlèrent plus du courrier pendant deux ou trois jours. Richard, trop occupé par la préparation d’un important symposium franco-américain, n’accordait plus aucun intérêt à tout événement extra bancaire. Et encore moins à un vieux bout de papier retrouvé au fond d’un sac postal !

Victoire, en revanche, ne partageait pas son indifférence. Elle était intriguée. Les mots de l’abbé résonnaient dans sa tête à la moindre occasion : une valse ralentie et étonnante où le lourd fardeau voisinait avec un héritage immémorial, et où les secrets et autres trahisons s’associaient dans un étrange maelström au labyrinthe des signes, à la boussole qui guide dans la nuit et à la clé que Blandine possédera. Et que dire de ce requiescat in pace, sentence funèbre qui semblait vouloir en dire plus qu’il n’y paraissait au premier abord ? Son âme romanesque et son côté fleur bleue l’emportaient sans retenue vers les contrées fertiles d’une imagination débordante. Pourquoi le destin s’était-il acharné à ne pas faire disparaître cette lettre ? Et si, pour la première fois, il y avait quelque chose plutôt que rien dans le vide du temps qui passe ?

— Calme-toi, ma fille, tu dérailles… s’avoua-t-elle en souriant. Mais elle n’y pouvait rien, elle était comme ça. Enthousiaste et spontanée.

Tout bascula véritablement le lendemain. Alors que Richard participait à une assemblée générale qui devait se terminer tard dans la soirée, elle eut un flash en passant devant l’ordinateur allumé. Elle déposa à même le sol le plateau télé qu’elle venait de se préparer puis s’installa devant l’écran, alla sur Google et tapa deux mots : “abbé Saunière”. Pas un de plus. Moins par curiosité que pour en avoir le cœur net. Et là, ce fut le choc. La révélation. L’éclat de soleil de trop qui embrase la forêt. 147000 résultats ! Elle surfa sur Internet pendant plus de trois heures consécutives, passant d’un site à l’autre, sautant d’une référence à une autre comme un écureuil bondit de branches en branches. Frénétiquement, hypnotiquement presque. Elle en oublia d’ailleurs son dîner sur le parquet. Elle n’avait pas faim. Elle avait soif, soif de savoir qui était cet homme, de percer le mystère, de rétablir les correspondances perdues. En un mot : lever le voile sur cette troublante étrangeté.

Les blogs, les sites, les livres et les articles étaient innombrables à première vue. Des émissions célèbres de télévision avaient même été consacrées à cette fable fascinante qu’elle découvrait aujourd’hui avec passion. Et comment ne pas être attiré par ce conte de fée moderne et énigmatique ? Vers 1885, un jeune prêtre arrive, sans le sou, dans un village perdu et isolé au sommet d’un piton rocailleux de l’Aude pour prendre possession de sa nouvelle cure : Rennes-le-Château. Un univers de désolation l’y attend : l’église et le presbytère sont à moitié en ruines tandis que les villageois restent farouches et distants. Quelques mois plus tard, il entreprend des travaux dans l’église. Modestes au départ puis de plus en plus somptuaires. Il se comporte de façon étrange, modifie son train de vie, embellit encore davantage les lieux au fil des ans, au point d’édifier tout un domaine ostentatoire et luxueux. Il y reçoit, donne des fêtes, voyage ici ou là. L’argent coule à flot, tout comme le champagne et les vins les plus fins. La rumeur, sourde au départ, enfle, gronde et prend corps : il aurait trouvé un trésor ! Un fabuleux trésor ! Rapidement, son évêque s’inquiète, le questionne et l’interroge. L’abbé Saunière se tait. Un silence terrible qui semble corroborer les suppositions les plus extravagantes.

Ni lui, ni Marie Denarnaud, sa fidèle servante, ne livrent la moindre explication. Bien au contraire. Ils poursuivent leur folle entreprise que seuls les procès intentés par l’Eglise et la guerre de 1914 viendront briser net. Il meurt en 1917, sans rien révéler de son secret.

Marie entretiendra jalousement le mystère jusqu’à sa mort, plusieurs décennies plus tard.

Les choses en sont restées là. Depuis, des milliers de curieux et de chercheurs consument chaque minute de leur existence à essayer de résoudre l’énigme de Rennes-le-Château…

Lorsque Richard poussa la porte de l’appartement, vers une heure du matin, il s’attendait à retrouver sa femme endormie ou somnolant devant la télé. Il était loin du compte. Elle était dans un tel état d’excitation qu’il eut du mal à partager son enthousiasme compte tenu de l’heure tardive. L’assemblée générale à laquelle il avait consacré toute sa soirée l’avait épuisé et sa seule aspiration était désormais de se glisser dans son lit. Il tombait de sommeil.

Et pendant ce temps, Victoire parlait, parlait, parlait… Il ne comprenait pas tout, si ce n’est que le prêtre qui avait écrit la lettre de 1917 était une véritable célébrité sur le web, que ce qui leur arrivait était énorme et qu’il ne pouvait pas se coucher sans écouter ce qu’elle avait à lui dire.

Une histoire de trésor perdu ou retrouvé, il ne savait plus très bien tant il était fatigué, un presbytère quelque part dans l’Aude, une Tour dont le nom finissait par un “a” et une église apparemment pleine de significations cachées.

Il lui fit remarquer qu’il était tard et qu’ils joueraient les Champollion à un autre moment. Il passa par la salle de bain puis s’écroula dans la chambre. Alors qu’il avait déjà sombré dans les bras de Morphée, Victoire continuait à lui raconter ses trouvailles, trop heureuse de retrouver enfin un peu de nouveauté dans sa vie.

Les jours passèrent. Victoire tenta à plusieurs reprises de faire dévier leurs conversations sur l’histoire de l’abbé Saunière mais Richard éludait à chaque fois la question, plus ou moins ouvertement, plus ou moins brutalement.

Il avait d’autres préoccupations : la crise financière internationale aidant, son activité s’était paradoxalement accrue et, aussi étrange que cela puisse paraître, les coffres de la banque dans laquelle il travaillait ne s’étaient jamais autant remplis en si peu de temps. Avec, en contrepartie pour ce qui le concernait, une fatigue grandissante proche de l’épuisement.

Un soir, alors qu’il venait de rentrer du bureau, Victoire vint s’installer à ses côtés pour lui faire part de ses suppositions. Elle pressentait que la lettre ou la carte avaient peut-être un lien avec le trésor, qu’il s’agissait là d’une sorte de testament que l’abbé avait légué à la seule de ses sœurs avec qui il avait conservé des liens et qu’ils étaient peut-être en possession d’une pièce essentielle et méconnue du dossier…

Lassé par tant de remue-ménage autour de cette fable ridicule, il lui répondit qu’elle racontait n’importe quoi et qu’elle ferait mieux de laisser tomber les élucubrations morbides d’un vieil homme à l’article de la mort. Ils se disputèrent à nouveau.

à suivre...

couv le cœur des écorchés 1