RLC PhotoJT

 

Chapitre 9 Dans les pas de l’abbé (partie 1)

Contre toute attente, ce ne fut pas le soleil qui les accueillit en terre audoise mais une pluie fine qui ne cessa que lorsqu’ils parvinrent à leur hôtel, à proximité de la Cité médiévale. Le dépaysement avec la capitale était cependant tel que cette déconvenue passagère ne revêtait à leurs yeux aucune importance. Ils passèrent trois jours pleins, du matin jusqu’au soir, à parcourir la ville dans tous les sens, contemplant ses merveilles architecturales en alternant visites touristiques et pauses bien méritées.

 

Carca PhotoJT

Ils arpentèrent sans relâche les quelques kilomètres de remparts restaurés au XIXe siècle par Viollet-le-Duc guettant ici ou là soit une tour accessible, soit un aspect méconnu du Château, soit encore la foule des badauds qui s’amassaient autour de chanteurs occasionnels ou de dresseurs de faucons sur ces lices qui font la fierté de cette partie du Languedoc Roussillon. Les heures s’égrenaient ainsi dans une douce quiétude au hasard de leurs pérégrinations. Paris était si loin… Richard n’avait pas consulté sa messagerie professionnelle depuis deux jours et Victoire n’avait pas une fois évoqué l’abbé Saunière ! Une lente et progressive renaissance de leur couple semblait prendre corps le long du canal du Midi. En milieu de semaine, ils étendirent le périmètre de leurs explorations quotidiennes et accrochèrent non sans satisfaction à leur tableau de chasse : un gouffre, deux grottes, une abbaye perdue dans les ronces, deux châteaux et une citadelle orgueilleusement perchée au sommet d’une arête rocheuse quasiment inaccessible. Un matin, alors qu’ils prenaient tranquillement leur café à la terrasse de l’hôtel, Victoire sortit de son sac son carnet de vacances et le feuilleta quelques instants avant de se tourner vers Richard.

— Je ne pensais pas qu’on parviendrait à voir tant de choses en si peu de jours ! Cette région est magnifique ! Et elle est si fière et si farouche parfois qu’on dirait qu’elle résiste depuis toujours au temps qui passe…

Richard la regardait sans rien dire, pressentant que cette entrée en matière un peu particulière annonçait une suite imminente et inéluctable.

 

Guide photoJT

— J’ai regardé dans le Guide Vert, il y a encore plein d’autres coins à découvrir par ici. Mais en restant à Carcassonne, on se limite un peu à cause du temps de trajet…

— Donc ?

— Donc on pourrait peut-être se trouver un hôtel un peu plus au sud ?

— Pourquoi pas ! Mais reste à trouver où …

— J’ai repéré un petit hôtel dans un endroit sympa et relativement central si on veut rayonner un peu…

— Et il s’appelle comment cet endroit sympa ? fit-il en mordant dans un croissant bien frais qu’il avait recouvert d’une épaisse couche de confiture d’abricot.

— Couiza.

— Connais-pas.

— Disons que c’est au cœur de cette région qu’on appelle le Razès Cathare, répondit-elle avec un peu d’hésitation dans la voix.

Richard se fendit alors d’un large sourire qui donnait à ses yeux une lueur nouvelle puis effleura sa main en la regardant.

— Et pour ma gouverne personnelle, tu peux me citer au hasard un village près de Couiza ?

Elle eut un instant de surprise, un peu comme un enfant qu’on découvre par inadvertance la main dans un pot de Nutella, puis répondit en souriant à son tour :

— Rennes-le-Château…

— Tiens donc ! Le hasard fait bien les choses…

RLC PhotoJT

Quelques mois plus tôt, une situation identique aurait irrémédiablement débouché sur une dispute mais l’heure était désormais à la réconciliation des cœurs. Va pour Couiza ! reprit-il avant de l’embrasser avec une tendre complicité.

Ils prirent la route en fin de matinée, s’arrêtèrent à Limoux pour y déjeuner à l’abri d’une petite terrasse ombragée et fleurie puis empruntèrent l’étroite et sinueuse départementale 52 qui séparait Couiza de Rennes-le-Château. La voie serpentait sur un peu plus de quatre kilomètres dans la montagne.

— Heureusement qu’on n’a pas décidé d’y venir à vélo ! soupira Richard, que la montée interminable et tout en virages commençait à rendre malade.

— On arrive, on arrive, lui dit Victoire pour le rassurer, comme elle l’aurait fait avec un bambin. Profite plutôt de ce paysage à couper le souffle…

— C’est le cas de le dire ! fit-il en riant.

Le spectacle était en effet saisissant : la roche blanche et grise, abrupte et déchiquetée, saillait d’un épais manteau de végétation qui recouvrait collines et montagnes, ne laissant apparaître que de temps à autre des saignées de terre couleur ocre rouge, comme une femme laisse entrevoir une parcelle de peau nue au milieu d’un vêtement d’hiver. Une surprise et un délice bienvenus par cette chaleur étouffante.

— La prochaine fois, Vicky, c’est promis, je ferai vérifier la clim’ avant de partir…

Vicky, c’est nouveau ça ?

— Disons que c’est frais, tout le contraire de cette voiture…

Ils pouffèrent de rire et ouvrirent encore un peu plus les vitres pour essayer de faire rentrer le plus d’air possible dans l’habitacle.

En arrivant dans le village, après cette éprouvante ascension qui faisait partie de toute manière du voyage, ils trouvèrent à se garer sans difficulté. Ils s’attendaient à voir les rues grouillantes de touristes et les parkings couverts de bus (climatisés, eux !) mais l’endroit était plutôt paisible et beaucoup plus agréable que prévu. Leur destination était toute tracée, surtout depuis qu’on leur avait remis à midi un prospectus publicitaire vantant les charmes de Rennes-le-Château, en particulier son “circuit du trésor”… Tout un programme qui ne pouvait laisser Victoire insensible.

Horizon RLC PhotoJT

Les façades de pierres claires desquelles émergeaient au loin les tours du château comtal semblaient se découper sur un beau ciel bleu débarrassé de tout nuage. Au détour d’une ruelle, la haute silhouette du pignon de la villa Béthanie apparut soudainement, sobrement majestueuse au regard des bâtisses plus traditionnelles tout autour. Un mur assez fruste et percé d’un porche arrondi séparait d’un côté le bâtiment abritant la billetterie du musée et de l’autre l’ancien presbytère et l’église. Victoire les avait tellement vus en photos qu’elle n’en revenait pas de les avoir là, sous les yeux. Pour de vrai, comme disent les enfants.

Une belle couleur mordorée due au mortier qui assurait le jointoyage des moellons conférait à l’ensemble une chaude harmonie qui ne parvenait pas à faire oublier la lumière crue et ardente du soleil.

Vue RLC Photo JT

Ils se prirent par la main, amoureusement, et s’avancèrent avec confiance. Juste au-dessus de la porte de l’église, un blason à demi effacé laissait encore apercevoir un saint Pierre dans sa barque.

Tandis que Richard visitait les lieux avec détachement, disons avec le même intérêt dont font preuve la plupart du temps les touristes qui traversent les salles d’un musée ou les courtines d’une forteresse, c’est-à-dire en se demandant où ils mangeront à midi ou combien leur coûtera le parking en fin de journée, Victoire découvrait chaque endroit, chaque détail avec passion et curiosité. Elle mettait enfin des formes et une existence concrète sur mille et un aspects de la vie de Bérenger Saunière, qu’elle n’avait approché jusqu’à ce jour que de manière très théorique. Elle s’attendait à le voir apparaître derrière une porte, une tenture ou dans le chambranle d’une ouverture, sans prévenir. Elle regardait chaque objet, chaque lieu en pensant qu’il les avait vus avant elle et qu’il avait fait d’eux, sans le vouloir, ce qu’ils étaient devenus aujourd’hui : les étranges reliques d’un culte consacré à un troublant mystère. Une fenêtre entrouverte sur une autre chose que chacun porte en soi mais qu’on recherche souvent à l’extérieur. Remontant lentement jusqu’au chœur le dallage central en damier qui séparait en deux les rangées de bancs de l’église de Rennes-le-Château, un peu comme dans une procession, Victoire se pencha vers son mari en lui parlant à voix basse :

— C’est finalement beaucoup moins kitch que je ne le pensais !

— On est loin de l’épure cistercienne…

— Mais ce n’est pas non plus la dégoulinure sulpicienne que je redoutais de trouver ici ! C’est la taille de la nef qui donne cette impression de surcharge de couleurs mais, au fond, c’est à première vue une église comme une autre, si ce n’est qu’elle est très petite.

L’enfilade de statues polychromes perchées sur les murs, à quelques mètres les unes des autres, pouvait effectivement donner l’impression d’une saturation chromatique mais la sensation provenait avant tout de la taille du bâtiment. Sainte Madeleine, saint Antoine ermite et son cochon, sainte Germaine et ses moutons, saint Roch et son chien se côtoyaient ainsi ou se faisaient face depuis un peu plus d’un siècle dans une promiscuité vive et chatoyante rendue plus évidente encore par la voûte peinte en bleu, un peu délavée par l’humidité et fissurée sur la gauche.

L’exiguïté de l’endroit expliquait aussi qu’on accordât un peu plus d’attention aux stations du chemin de croix ou à l’imposante fresque sculptée qui surplombait le confessionnal que dans une église normale. Victoire n’éprouva pas de déception mais un soulagement à la vue de ces plâtres colorés, somme toute assez classiques et de facture très fin XIXe, forts éloignés des significations mystérieuses ou ésotériques que beaucoup tentaient de leur conférer. Elle était heureuse d’avoir pu constater les choses de visu, sans passer par le prisme de jugements tendancieux ou illuminés et de se forger elle-même sa propre opinion. Il n’en allait pas autrement pour le célèbre Asmodée, le fameux diable ployant sous la charge de la conque du bénitier et qui avait fait les gorges chaudes des curieux et des journalistes depuis plusieurs décennies.

— Un démon dans une église ? s’écria Richard. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

— Si tu savais le nombre d’hypothèses que cette sculpture a fait naître, mon pauvre chéri…

— Lui aussi, il fait partie du mystère ? reprit-il en souriant.

— Il a son rôle, il a son rôle…

— Ça se comprend !

— Ce que je comprends surtout, c’est que pour étonnante qu’elle soit, la réalisation de cette œuvre n’en est pas moins lisible : quatre anges surmontant le bénitier font chacun une partie du signe de croix : le front, la poitrine, l’épaule gauche, l’épaule droite, tout en écrasant le diable et en annonçant très clairement la couleur : “par ce signe, tu le vaincras”. Un démon dans un lieu de culte, cela n’a rien d’iconoclaste non plus : souviens-toi, tu avais insisté pour prendre en photo la sculpture du diable écrasé de l’église de Villers-sur-Mer il y a deux ou trois ans ! (Sculpture des frères Jacquier (1891), église Saint Martin de Villers-sur-Mer, Calvados).

— C’est vrai… Donc pas de signification cachée ? Pas de mystère ?

— À mon avis, non !

— Donc pas de mystère, pas de trésor ?

— Là, tu vas un peu vite en besogne mon ami ! Ton aïeul était bien plus subtil que cela…

— Il faut toujours que tu retombes sur tes pattes, toi !

— Je cherche juste à te faire comprendre que le hasard nous a mis une carte entre les mains…

— C’est le cas de le dire…

— Le hasard nous a mis une carte entre les mains, disais- je, une carte que nous sommes seuls à posséder, faut-il te le rappeler !

Richard la prit par l’épaule et la poussa gentiment vers l’extérieur. Le contraste entre le dedans et le dehors fut saisissant : ils passèrent en un instant de la pénombre et de la fraîcheur à la lumière intense et à la chaleur d’un beau jour d’été. Il se laissa conduire ensuite, sans rechigner, du moins pas ouvertement, dans les salles du presbytère, transformé pour l’occasion en musée, et dans les moindres recoins du domaine de l’abbé Saunière, ouvert depuis quelques années au public après être passé entre les mains de plusieurs propriétaires successifs. Rien ne lui fut épargné : ni le chemin de ronde, balayé par les vents, ni l’étroitesse de l’escalier qui menait au sommet de la tour Magdala, ni l’existence figée des quelques pièces de la villa Béthanie où défilaient les unes derrière les autres des cohortes recueillies et silencieuses de touristes en short, appareils photos en bandoulière.

veranda PhotoJT

Harassé par cette visite qui prenait les allures d’un pèlerinage, Richard souffla quand ils purent enfin s’asseoir sur les chaises d’un restaurant à l’ombre d’un gros marronnier, juste en face de la villa.

Le Jardin de Marie, c’est un joli nom, tu ne trouves pas ? fit-il en étendant ses jambes.

— Tu veux quelque chose ?

— On n’a plus l’âge de goûter mais j’ai un petit creux…

— Moi aussi, confessa Victoire en riant. Je vais voir ce qu’ils peuvent faire pour nous.

Quelques minutes plus tard, une jeune femme, fort sympathique au demeurant, déposa sur le guéridon rendu un peu bancal par les gravillons répandus sur le sol, deux sandwichs au saucisson (3,50 € pièce) et deux verres de blanquette de Limoux, fraîche et pétillante.

— Ça, c’est la belle vie, comme le chantait Sacha Distel…

— On a eu surtout de la chance de trouver quelque chose d’ouvert dans le coin, répondit Victoire.

— Je dois reconnaître que ce petit périple n’a rien de désagréable ! confessa à son tour Richard en contemplant tantôt le bassin central où des pièces de monnaie jetées par les visiteurs brillaient çà et là autour d’un petit jet d’eau porte-bonheur, tantôt les ruines du château dont les éboulis disparaissaient peu à peu sous des forêts de lierre.

Ruines PhotoJT

— Tu savais qu’en hébreu, Béthania ça voulait dire “maison de la réponse” ? C’est incroyable, non ?

— D’abord, mes connaissances en hébreu sont très limitées comme tu peux t’en douter, répondit-il après un court silence, et ensuite la “maison de la réponse” n’a d’intérêt que si on se pose une question…

— Tu es un indécrottable mécréant que seules des colonnes de chiffres sur des bordereaux de change font rêver !

— L’image est belle mais peut-être un peu exagérée ! Allez, je te taquine… Tu en penses quoi, toi ?

— Bah, pour moi, ton aïeul nous a laissé, comme il l’indique indirectement d’ailleurs, la réponse à la seule question que tout le monde se pose : est le trésor ? La solution est certainement là, sous nos yeux, mais nous ne savons pas la voir.

— Voyons, alors… je me concentre, fit Richard en se tenant le bout du menton dans la main droite. Que vois-je exactement en face de moi, de l’autre côté de la rue ? Des branches, des branches avec des feuilles d’arbre, beaucoup de feuilles…

— Arrête !

Béthanie PhotoJT

— Ah oui, tu as raison, j’aperçois aussi la silhouette d’une façade, disons une bonne maison bourgeoise fin XIXème, début XXème, un peu pastiche architectural, avec des volets bleu ciel et des parements de pierre apparentes autour des fenêtres. J’allais oublier : deux lucarnes de part et d’autre d’une niche centrale où trône en majesté dans une alcôve trilobée un Christ bénissant et une porte d’entrée surmontée de deux vitraux colorés en battants d’imposte figurant le Sacré Cœur. Apparemment, ni carte du trésor, ni code confidentiel d’accès à un coffre-fort…

— Peut-être ne savons-nous pas voir ce qui crève les yeux …

— Ça doit être quelque chose dans ce goût là. Bon, je vais me reprendre une petite blanquette de Limoux, cette chaleur me donne soif !

— Je t’embête avec mes histoires, hein ?

— Oh, ce sont aussi un peu les miennes. Et puis du moment qu’on est tous les deux, c’est le principal…

— C’est gentil, ça…

— Tu as l’air surprise ?

— Non, mais je ne me lasse pas d’entendre ce genre de phrases…

— C’est ton côté fleur bleue…

— Peut-être… En attendant, je ne regrette pas d’être venue ici !

— Je vais te faire une confidence, moi non plus…

— On y va ?

— Allez, on y va, c’est parti !

à suivre ...

 

couv le cœur des écorchés 1