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Chapitre 9 Dans les pas de l’abbé (partie 2)

 

— C’est là ! fit Victoire en s’arrêtant devant la façade de l’hôtel où ils avaient réservé une chambre. Une brise légère et fraîche inclinait mollement les ramures de gros arbres le long des rives de la Salz, étonnante rivière salée qui se jette dans l’Aude au cœur même de Couiza après avoir pris naissance une dizaine de kilomètres en amont à l’Est du pic du Bugarach. Lorsqu’elle avait consulté les nombreux guides touristiques qui l’avait aidée à élaborer ce programme estival, Victoire n’avait retenu de Couiza ni l’église saint Jean-Baptiste, ni le château des Ducs de Joyeuse, dont un collègue lui avait pourtant vanté l’architecture Renaissance dissimulée derrière d’épaisses murailles puissamment accolées aux quatre tours circulaires qui faisaient encore aujourd’hui la renommée de ce petit bourg audois. Ce qui l’avait intéressée avant tout, c’était plutôt la proximité immédiate du village de l’abbé Saunière et accessoirement les commentaires qu’elle avait pu lire sur Internet à propos de l’hôtel que Richard et elle avaient choisi pour passer le reste de leurs vacances.

Ils garèrent la voiture un peu plus loin, sous le regard de deux personnes âgées assises sur un banc qui ne prêtaient plus attention depuis longtemps à ces étrangers qui envahissaient régulièrement les rues de Couiza dès l’arrivée des beaux jours. Une forme de lèpre sans remède qui transformait leur culture en folklore et l’authenticité de leur patrimoine séculaire en simple soirée étape pour touristes peu fortunés en mal de dépaysement. Sans animosité cependant. Avec indifférence tout au plus.

Tandis que Richard s’acharnait à vouloir prendre en une seule fois presque tous leurs bagages - deux valises, un sac à dos, une trousse de toilette et un vanity - Victoire fit involontairement tintinnabuler un groupe de clochettes entourées de brins de jasmin en poussant la porte de l’hôtel.

Ils n’avaient pas encore passé le seuil de l’établissement qu’une voix tonitruante et plus profonde que les gouffres les plus vertigineux des Corbières retentit soudain.

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— Adieussiats, mes amis ! La benvenguda à vous ! Novels maridats ? s’écria un véritable colosse de presque deux mètres de hauteur, vêtu d’une ample chemise à fleurs ouverte sur un poitrail taurin qui se devinait sous une épaisse toison bouclée. Noir de jais. Comme ses cheveux longs et frisés et sa barbe dense et fournie. Les mains de cet homme, larges comme deux battoirs à linge posées sur le comptoir de bois ciré, lui donnaient une assise de sphinx bienveillant, gardien fidèle d’un lieu où n’entre pas qui veut. Chaque mot prononcé découvrait dans un mouvement musculaire compliqué l’anatomie presque néanderthalienne de cet être fantastique que seuls les contes et légendes savent conserver au plus profond de leur mystère.

La cascade capillaire et les poils anthracite qui encadraient son visage semblaient n’exister que pour mieux mettre en valeur deux rangées de dents aussi blanches que robustes qui s’épanouissaient dans un sourire accueillant et communicatif auquel répondait en écho un regard avenant et sympathique. Surpris un instant par l’air hébété des deux arrivants, l’hôtelier partit d’un rire gargantuesque en se tapant sur le ventre et en rejetant la tête en arrière. Cette haute silhouette noueuse et massive s’agitait en soubresauts bruyants et compulsifs entre le comptoir et le mur du fond, recouvert d’un large drapeau rouge frappé d’une ostensible croix occitane étalant fièrement ses branches cléchées et pommetées d’or.

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— Ne craignez rien, je ne vais pas vous manger ! Je ne suis pas un ogre ! ajouta-t-il en éclatant de rire pour la seconde fois. Un ogre ! Victoire se dit alors qu’il avait choisi le mot juste. Tout en lui évoquait cette image enfouie dans l’inconscient collectif, à mi-chemin entre le personnage répugnant de certains contes et la figure débonnaire du bon vivant ! Une sorte de Frère Jean des Entommeurs, héros rabelaisien, qui n’aurait pas encore découvert les mille et un délices de l’abbaye de Thélème mais qui se serait déjà repu de la vie dans la lignée d’Epicure et de ses disciples modernes, la modération et l’ascétisme en moins…

— Adieussiatz ! reprit-il. C’est de l’Occitan, notre langue ici, notre vraie patrie ! La seule qu’on peut emmener à la semelle de ses souliers, comme disait ce révolutionnaire de Danton !

L’image une fois encore plut à la jeune femme qui ne pouvait s’empêcher d’établir un parallélisme troublant entre Danton, le personnage historique tel qu’elle se le représentait, et cet ogre-là !

— Ça veut dire bonjour, tout simplement ! Benvenguda, bienvenue ; et quand j’ai ajouté “novels maridats ?”, je vous demandais si vous étiez jeunes mariés !

— Excusez notre réaction, répondit Richard, mais nous sommes un peu fatigués. Monsieur et madame Louvrier ! Et pour répondre à votre interrogation, il y a déjà plusieurs années que nous sommes passés devant le maire…

— Pas de problème, monsieur Louvrier, vous êtes ici chez moi, dans mon ostel, et chez moi, désormais, c’est chez vous ! Sigismond Tournebouix, pour vous servir.

— Victoire ! Louvrier, mais ça, je pense que vous aviez compris, dit-elle en souriant.

— À la bonne heure ! Voilà un joli minois comme j’aime à en voir ! La benvenguda sous mon toit, dòna Victoire ! Vous verrez, tous les deux, vous serez très bien ici ! Quant à vous, monsieur Louvrier, fit-il en se tournant vers Richard qui avait enfin déposé ses bagages au sol, vous êtes en terre Cathare ici, alors abandonnez cet air triste !

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— Je ne suis pas triste, répondit-il, un peu piqué par cette répartie surprenante.

— Ici, c’est le pays de la chaleur et de la passion, ne l’oubliez pas ! Couiza n’est pas Paris ! Laissez vos réflexes citadins à l’entrée ! Chez moi, les choses sont plus simples : verbe haut, convivialité et au-then-ti-ci-té ! fit-il en détachant systématiquement chaque syllabe pour mieux en marquer le phrasé et l’importance. Bon, assez parlé, je vais vous montrer votre chambre, suivez-moi.

Sigismond Tournebouix les conduisit au bout d’un couloir à l’extrémité duquel s’ouvrait un large escalier desservant les deux étages de la bâtisse plusieurs fois séculaire. Les murs, peints à la chaux, n’étaient ni droits ni plats et chaque lame de parquet semblait s’enfoncer légèrement sous leur poids tout en grinçant pendant qu’ils marchaient.

— Voilà, c’est là ! dit-il en désignant fièrement une porte savamment moulurée entre deux belles armoires provençales. Je vous ai gardé la meilleure ! Pour des amoureux, du moins ! ajouta-t-il en lançant un clin d’œil égrillard à Richard. C’est la mieux insonorisée, si vous voyez ce que je veux dire ! reprit-il avant de laisser éclater une fois encore son rire tonitruant.

Percevant la gêne de son conjoint, Victoire rétorqua avec humour du tac au tac :

— À mon tour de vous dire de ne pas vous inquiéter, monsieur Tournebouix, j’ai l’habitude de mordre l’oreiller quand le moment l’exige !

Ils se mirent à rire tous les trois, les deux parisiens s’amusant de l’accueil pittoresque que leur avait réservé leur hôte mais aussi et surtout réconfortés par la bonne humeur qui était revenue dans leur couple après des mois et des mois d’orage.

L’hôtelier ouvrit la porte d’un geste ample et s’inclina dans une sorte de révérence en leur faisant signe de s’installer. Ils posèrent leurs bagages pendant qu’il leur expliquait en quelques mots toute l’histoire de la maison et de cette pièce en particulier où des membres éminents de la famille royale auraient séjourné peu avant la Révolution.

— Monsieur Tournebouix, savez-vous s’il y a des restaurants ouverts le soir dans les environs ?

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— Des restaurants ? Pour quoi faire ? Vous ne voudriez tout de même pas que je vous laisse à la merci de ces empoisonneurs publics ! Rendez-vous en bas à la sala de mangar entre 19 heures 30 et 20 heures ! Après la meilleure chambre et le meilleur matelas, je vous offrirai la meilleure table ! Des restaurants ouverts le soir ! répétat- il en riant. Ah, ces Parisiens !...

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Puis il ferma la porte et redescendit l’escalier d’un pas lourd et lent.

Ils se regardèrent, haussant chacun les sourcils. La simultanéité de leur réaction les fit se jeter dans les bras l’un de l’autre, échangeant un long baiser de bienvenue, à leur façon…

à suivre...

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