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Chapitre 12 Au Temps Jadis

— Pas de voiture pour aujourd’hui ! Autant éviter à la Terre une dose supplémentaire de CO2 ! s’exclama Victoire.

La pérégrination dans Couiza se ferait donc à pied. Et sans Richard puisqu’il en avait décidé ainsi. Le temps était magnifique. Ensoleillé mais pas trop chaud avec juste ce qu’il fallait de fraîcheur pour rendre le moment très agréable.

Un chapelet de cannetons se déplaçait nonchalamment sur l’eau de la rivière, à peu de distance des berges parsemées ici et là de longues tiges végétales surmontées de petites excroissances fleuries aux larges pétales roses et blanches qui s’inclinaient au gré du vent. Scène attendrissante et pleine d’authenticité qui faisait oublier pour un instant à la jeune femme ses mésaventures conjugales.

Elle se promena, explora la vieille chapellerie que Sigismond lui avait décrite, puis se rendit à librairie-café Au Temps jadis. La façade grisâtre percée de larges baies n’était pas spécialement attirante et seuls quelques présentoirs chargés de livres d’occasion laissaient deviner la fonction du lieu. L’endroit semblait abandonné, ou plutôt déserté. L’impression était fausse cependant car à peine eut-elle fait un pas dans la boutique qu’un homme surgit soudain entre deux colonnes de livres entremêlés.

— Bienvenue Au Temps jadis, madame ! fit-il sans attendre. Que puis-je pour vous ?

Victoire fut tentée de répondre par un “merci, je regarde…”, comme elle le faisait à chaque fois qu’une vendeuse l’interpellait dans un magasin, mais l’allure de cet homme la décontenança. Il était grand, presque maigre, vêtu d’un pantalon et d’une veste de bonne facture, le corps légèrement penché vers l’avant avec un visage assez quelconque barré toutefois d’une incroyable paire de moustaches qui attirait immédiatement l’attention. Des moustaches en guidon de vélo, du genre de celles qu’on peut voir dans le feuilleton télévisé Les Brigades du Tigre. Certainement courantes à la Belle Epoque mais beaucoup moins de nos jours… Un attribut capillaire légèrement suranné qui imposait vraisemblablement à cet homme un entretien quotidien au peigne et à la cire.

Victoire bredouilla deux ou trois mots qui laissèrent son interlocuteur dans l’expectative. Il avait remarqué que les yeux de cette jeune inconnue s’étaient fixés presque hypnotiquement sur sa lèvre supérieure mais il feignit de ne pas s’en être aperçu. L’habitude, sans doute.

— Vous trouverez ici, à coup sûr, ce que vous êtes venue y chercher, madame, reprit-il avec sérieux. Et si seule une curiosité saine et naturelle vous a conduit jusque chez moi, alors là aussi vous ne serez pas déçue ! Furetez, examinez, promenez-vous dans les rayonnages, fouillez, retournez tout ce que vous voudrez, tout ce que vous verrez. Déplacez, bousculez s’il le faut ! En cas de besoin, appelez-moi. Je ne serai jamais loin. Au Temps jadis la précipitation des sociétés modernes n’a plus court. La vitesse n’y est point révérée, pas plus que les satisfactions immédiates ! Il n’y a que le balancier de cette vieille horloge, là, tout au fond, qui daigne encore égrener les heures avec toute la majestueuse solennité que notre indifférence veut bien lui accorder. À force de toujours vouloir aller trop vite, on finit par être tout le temps en retard : c’est la maladie de notre époque ! Mais j’y pense, je ne me suis pas présenté : De Cosneil, Bernard de Cosneil, maître de ces modestes lieux… fit-il en s’inclinant légèrement.

Victoire se contenta de lui répondre par un sourire un peu figé.

— Vous êtes de passage ici ? reprit-il. Je ne crois pas avoir eu l’honneur de vous croiser dans les rues de Couiza ?

— C’est monsieur Tournebouix, le propriétaire de l’hôtel où nous logeons mon mari et moi, qui m’a conseillée de faire un détour par votre boutique. Je m’appelle Victoire.

— “boutique” ? Le terme n’est pas très heureux mais je dois bien l’accepter si c’est ce brave Sigismond qui a mené vos pas jusqu’au seuil de mon antre. Un lieu tout entier consacré à notre patrimoine historique et régional. Mais je vous fatigue avec mes paroles ! dit-il en lissant du bout des doigts l’extrémité de ses moustaches. Prenez votre temps, vous êtes en vacances… Y a-t-il tout de même quelque chose qui vous intéresserait plus particulièrement ? fit-il, le regard légèrement en coin.

— Non, c’est gentil, rien de particulier… Je suis juste venue par curiosité.

— À la bonne heure, c’est la plus belle des qualités ! Bien qu’elle soit sans cesse décriée, reconnaissons-le. Mais que serions-nous aujourd’hui sans elle ? L’australopithèque se serait-il aventuré à l’extérieur de sa caverne ? Les navigateurs auraient-ils bravé l’horizon ? Non, bien évidemment ! Sans curiosité, rien de tout cela ! Vous ne seriez pas venue jusqu’à moi et moi, de mon côté, je ne vous harcèlerais pas comme je suis en train de le faire, à ma plus grande honte ! Allez, je vous laisse. Profitez de chaque minute qui passe pour enrichir un peu plus votre vie… murmura-t-il en s’éloignant.

— Drôle d’oiseau ! soupira Victoire. Quelle matinée !

Le fantôme de l’abbé Saunière ne l’avait pas quittée un seul instant. Et à bien y réfléchir, ce monsieur de Cosneil avait un petit côté 1900 que Béranger aurait peut-être apprécié. Sans savoir pourquoi, elle ressentait néanmoins une forme de réconfort intérieur à n’avoir pas révélé à cet homme les véritables raisons de sa venue. Les chercheurs de trésor n’avaient certainement rien laissé d’intéressant dans ces monceaux de vieux papiers et de reliures fatiguées mais elle possédait sur eux une longueur d’avance tout à fait inédite : derrière l’apparence trompeuse d’une simple lettre d’adieux se dissimulait peut-être la révélation cryptée de l’emplacement du trésor ! Ou du moyen pour y parvenir, allez savoir !

Victoire respira profondément puis se lança dans une déambulation tranquille mais attentive. Elle savait que l’abbé Saunière avait inspiré nombre d’ouvrages, les sites

Internet y faisant référence étant légions, mais elle ne pensait pas découvrir autant de publications : romans, essais, revues, poèmes… Chacun y allait de sa piste, de son analyse, de sa solution. Des centaines, des milliers de pages, de caractères, de photographies, de graphiques ou de croquis pour finalement n’aboutir qu’à ouvrir d’autres portes, qu’à proposer d’autres théories… Sans la moindre trace de trésor à la clé, évidemment. Novice en matière d’énigme, la jeune femme réalisait cependant combien cette quête inaboutie, loin de décourager les initiatives, en appelait sans cesse de nouvelles. Un peu comme un feu qui se nourrirait de lui-même. Elle savait conserver une distance par rapport à tout cela et n’accordait pas d’importance démesurée à l’abbé mais force était de constater qu’il avait pris pied dans sa vie et qu’il commençait à son tour, petit à petit, à en orienter imperceptiblement le cours.

— Puis-je vous aider ? demanda une fois encore Bernard de Cosneil, la tirant brutalement de ses songes.

— Non, merci, je regarde…

— Vous regardez certes, mais de manière sélective ! Laissez-moi deviner : si je reconstitue votre parcours depuis que vous êtes entrée, et si je me fie aux ouvrages sur lesquels vos yeux se sont posés, je crois pouvoir affirmer sans beaucoup me tromper que les mystères de Rennes-le-Château ne vous laissent pas indifférente…Tss, tss, tss.

Je suis trop curieux ? Ne le dites pas, je le devine rien qu’à voir l’expression qui se lit sur votre visage. Mea culpa, je m’éloigne, je m’éloigne. Mais je sais déjà tout de vous…

Ces derniers mots laissèrent Victoire sans voix. Que pouvait-il savoir ? Qu’entendait-il par là ?

— Ma pauvre fille, avec cette histoire de trésor, tu deviens parano ! se dit-elle.

Alors qu’elle s’apprêtait à saisir un ouvrage à la couverture sobre mais prometteuse, Le mystère Saunière enfin révélé, une main inconnue la devança et s’en empara d’un coup.

— Oups, pardon ! Je vous ai grillé la politesse apparemment ! Vous vouliez ce bouquin ?

à suivre...

 

couv le cœur des écorchés 1