Il y a 541 ans aujourd'hui périssait dans les marécages autour de Nancy le Grand Duc d'Occident à l'issue d'une bataille aussi cruelle qu'incertaine, mettant fin à sa tragique épopée.

Pour mémoire, un article de mon blog daté d'août 2012, plus que jamais d'actualité en ce 05 janvier 2018...

Le Téméraire, ici ou ailleurs ?...

Charles le Téméraire par R VanderWeydenLaBelgiqueillustréeLarousse1915 PhotoJT

 

Charles le Téméraire. Si le nom est connu, le personnage l’est un peu moins. Il n’est en effet pas toujours facile de prime abord de le rattacher dans l’imaginaire collectif à une période précise de l’Histoire de France, même si grâce au qualificatif digne d’une image d’Epinal dont on l’a affublé - leTéméraire - on sent bien qu’il n’est pas étranger à la fin du Moyen-âge…

 Fils de Philippe III le Bon (1396-1467), duc de Bourgogne et créateur en 1429 de l’ordre de la Toison d’or, Charles le Téméraire (1433-1477) hérita à la mort de son père d’une myriade de possessions territoriales dispersées entre le royaume de France et l’empire germanique. Animé d’une ambition sans limite et d’un appétit de puissance hors du commun, il se lança assez tôt dans une série de conflits destinés à lui permettre de rassembler par le fer et dans le sang ses terres disparates. Héritier de prestigieux ancêtres, il aspirait nécessairement à une autre destinée que celle d’être à vie simple vassal du roi de France. Pierre Larousse, dans son Grand dictionnaire du XIXème siècle, nous précise d’ailleurs que la « lecture des romans de chevalerie et des histoires de l’antiquité exalta encore son caractère orgueilleux, dominateur et violent, et nourrit en lui cette ambition du grandiose qui fut la source de ses fautes et de ses malheurs. »

Avec un peu d’imagination, on entend encore par delà les siècles qui se sont écoulés les vociférations effrayantes de la soldatesque engagée dans d’abominables combats sans merci mêlées au cliquetis des armes à peine assourdi par le bruit des chairs fendues ; on entraperçoit sans peine les bannières chamarrées, les soieries brodées d’or, le vin, les pillages et les brutalités qui les ont accompagnés. On devine aussi en arrière-plan, dissimulé dans le repli d’une tenture épaisse, la silhouette cauteleuse de celui que Victor Hugo appelle « Monsieur Louis de France » dans Notre-Dame de Paris, Louis XI, monarque intriguant et avaricieux, adorateur cruel du gibet et des cages de fer.

 

LouisXITéméraire PhotoJT

 Les ruses de ce roi habile et les rancoeurs innombrables que le Téméraire fit naître un peu partout eurent néanmoins rapidement raison des premiers succès militaires du duc de Bourgogne.

Je ne reviendrai cependant ni sur les combats dans lesquels le Téméraire s’est lancé pour faire naître une hypothétique Lotharingie dont il aurait été le souverain absolu, ni sur les alliances dirigées contre lui qui n’ont cessé de se multiplier à compter de 1474 car, in fine, ce qui retient le plus l’attention dans la tragique épopée du Grand Duc d’Occident, c’est sa fin. Une fin tragique et misérable. Si l’on en croit la légende, du moins…

 

Mais revenons un peu en arrière… Entravant la continuité territoriale des possessions du Duc, lesquelles s’étalaient de la Bourgogne à la Hollande, la Lorraine était âprement convoitée par le Téméraire.

 

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 Il avait pour ambition de la soumettre et de faire peut-être de la capitale de ce duché farouche celle de ses terres. Les faits historiques sont connus : il parvint à écarter le duc René II de sa ville, s’attaqua ensuite un peu vite aux redoutables soldats suisses de cantons limitrophes qui mirent finalement ses troupes en déroute et jeta à nouveau son dévolu, à sa plus grade perte, sur la capitale de la Lorraine.

La Bataille de Nancy, pas le tableau d’Eugène Delacroix de 1831 conservé au Musée des Beaux-Arts de Nancy, mais le combat qui opposa les Bourguignons de Charles aux Lorrains de René II appuyés par des Suisses et des Alsaciens, nous est connue en particulier par le long poème épique de Pierre de Blarru (1437-1508) qui en retrace les épisodes, La Nancéide (1518).

Autre source plus pittoresque -et plus récente !-, l’Evocation historique sonore de Jean Marcellot, disque 33 tours vendu au profit de l’opération  Feuille d’or pour la restauration des portes de la Place Stanislas en 1977.

 

Disque Bataille Nancy PhotoJT

 Manœuvres maladroites, renforts inopinés mais aguerris, trahison de Campo-Basso, la tragédie qui se joua dans la plaine de Nancy entre la Meurthe et les bois de Saurupt trouva sa conclusion funeste pour le dernier des grands féodaux le 05 janvier 1477 dans la neige et la boue marécageuse de l’étang Saint Jean.

 

EtangStJean PhotoJT

 La défaite du duc de Bourgogne et de ses troupes était incontestable. Ses hommes furent impitoyablement poursuivis et massacrés mais le Grand Duc resta introuvable. Il fallut plus de deux jours pour retrouver sa dépouille ! Et c’est là que la légende monte sur les épaules de l’Histoire, au risque de la faire tituber…

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Aidé par Colonna, un page du camp bourguignon, le corps du Téméraire, est retrouvé et identifié le sept janvier, nu et à demi dévoré par les loups.

 

EtangStJean Guizot PhotoJT

 L’emplacement de la funeste découverte a été marqué d’un modeste monument de pierre : « une demi-colonne, surmontée de la croix nationale à deux branches, indique seule, au milieu de l’étang Saint Jean, la place où succomba le vainqueur de Gand, de Liège et de Mont-l’Héry » [Nancy. Histoire et tableau, P.G. Dumast 1847]. 

 

Croix Bourgogne PhotoJT

  

Croix Bourgogne 1995 PhotoJT

 

Place de la Croix de Bourgogne à Nancy en 1995

 Le cadavre du Grand Duc fut conduit ensuite dans la demeure de George Marque (plus tard hôtel de la famille Lescut de Rennel) située Grand Rue à Nancy pour y être préparé et exposé (un pavage bicolore au chiffre de « 1477 » marque au sol de nos jours l’emplacement de cette maison aujourd’hui disparue). René II lui fit donner des funérailles grandioses et le fit ensevelir dans un tombeau aménagé « au côté gauche du grand autel de Saint-Georges, sous une arcade ouverte dans la muraille » [Nancy. Histoire et tableau, P.G. Dumast 1847].  .

En 1550, Charles Quint, descendant de Charles le Téméraire, sollicita le transfert des restes de son aïeul au sein de l’église Notre-Dame (Onze-Lieve-Vrouwekerk) de Bruges (Belgique) où ils se trouvent encore sous le marbre d’un mausolée fastueux.

 

Tombeau Téméraire PhotoJT

 

Profil tombeau Téméraire PhotoJT

 

 

Plaque tombeau PhotoJT

 

« Cy gist très hault et très puissant et magnanime Prince Charles Duc de Bourgogne, de Lothrycke, de Brabant, de Lembourg de Luxembourg et de Gueldres, Conte de Flandres, d’Arthois, de Bourgogne, Palatin et de Haynnau, de Hollande, de Zeelande, de Namur et de Zutphen, Marquis du Sainct Empire, Seigneur de Frize, de Salins et de Malines, lequel estant grandement doué de force, constance et magnanimité, prospéra longtemps en haultes entreprinses, batailles et victoires tant à Montlehri, en Normandie, en Arthois, en Liège que autrepart jusqu’à ce que fortune luy tournant le doz, l’opppressa la nuict des Roys 1476 (sic !) devant Nancy, le corps duquel déposité audict Nancy fut depuis par le très hault très puissant et très victorieux Prince Charles Empereur des Romains Vème de ce nom, son petit neveu héritier de son nom, victoires et seignories, transporté à Bruges où le Roy Philippe de Castille Leon Arragon Navarre et fils de l’empereur Charles l’a faict mettre en ce tombeau du costé de sa fille et unique héritière Marie, femme et espouse de très hault et très puissant Prince Maximilien Archiduc d’Austrie, depuis Roy et Empereur des Romains. Prions Dieu pour son âme. Amen »

 

*   *   *

 

Dans le Boiteux du parc Sainte-Marie, j’ai imaginé une issue possible et alternative à l’épopée du Téméraire, la succession des récents malheurs de ce dernier s’expliquant peut-être par la possession de la Larme du Ciel, le diamant maudit qu’on retrouve dans le roman à l’occasion de l’Exposition Internationale de l’Est de la France de 1909:

 

« Tout commence vers 1445 avec un ancien Croisé dont l’Histoire n’a pas conservé le nom et qui s’était enrichi dans le commerce de produits rares aux confins du monde connu : épices, coton mais surtout châles et tapis de la vallée du Cachemire. Il faisait revenir ces denrées de luxe à prix d’or jusqu’à Constantinople d’où elles gagnaient la France par bateaux pour être ensuite vendues aux riches Seigneurs qui pouvaient se les offrir.

Ces échanges n’avaient pu se réaliser qu’avec le soutien du Sultan Zain-Ul-Abidin, […] un monarque éclairé avant l’heure avec qui il avait tissé des liens d’amitié, ce qui était exceptionnel pour l’époque. Leur relation était si solide qu’un jour, voulant honorer son hôte, le Sultan lui remit, contre l’avis de tous ses conseillers qui y voyaient un sacrilège, trois diamants bruts découverts par hasard dans un ancien temple au cœur des montagnes de la région. Les années passèrent... En 1453, un peu avant la chute de Constantinople, sentant sa fin venir et persuadé que la ville ne pourrait plus résister longtemps aux Ottomans, le vieux chevalier français ordonna à son fils de regagner le Royaume de France et lui confia les pierres.

Vingt ans plus tard, les diamants se retrouvèrent on ne sait trop comment dans les coffres de Charles le Téméraire, fils de Philippe III Le Bon, duc de Bourgogne, et d’Isabelle du Portugal. Charles eut vent un jour des prouesses d’un jeune orfèvre lapidaire né à Bruges que son père avait envoyé à Paris pour y parfaire ses connaissances, Ludwig Von Berquen. Ce jeune homme avait en effet trouvé le moyen d’améliorer la taille et le polissage des pierres précieuses en utilisant du diamant pulvérisé sur une roue actionnée au pied. Le résultat en était incomparable. C’est ainsi que le Téméraire lui confia le façonnage des trois pierres brutes données jadis par Zain-Ul-Abidin au chevalier français.

Chacune fut taillée à trente deux facettes. Le duc de Bourgogne offrit la première à son “bon cousin” Louis XI et la deuxième à Francesco Della Rovere, devenu Pape sous le nom de Sixte IV. Il conserva sur lui la troisième, la Larme du Ciel, comme porte-bonheur.

A partir de ce jour, plus rien ne fut comme avant pour le Grand Duc d’Occident, comme l’appelaient ses contemporains. Grand rival du roi de France, Louis XI, Charles voulait réunir toutes ses possessions en une seule : Bourgogne, Charolais, Vallée de la Flandre, Brabant, Hainaut, Artois, Picardie et Luxembourg. Une seule ombre au tableau contrariait ce vaste dessein : le duché de Lorraine de René II qui continuait à revendiquer obstinément son indépendance.

Le Téméraire se lança alors dans une funeste équipée qui le conduisit de la Suisse à la Lorraine, essuyant contre son habitude de nombreux échecs.

Le cinq janvier 1477 au matin, par un froid d’une rigueur exceptionnelle, les hommes du duc de Bourgogne se lancèrent dans la bataille contre les troupes de René II, secrètement soutenues par Louis XI. Les combats, terribles et meurtriers, se déroulèrent dans une zone marécageuse proche de Nancy entre Meurthe et Forêt de Haye. Quelques heures plus tard, voyant que la défaite était désormais inévitable, Charles appela à lui l’un de ses hommes de confiance entre deux tirs d’arquebuse.

— Viens à moi, fidèle Dent-de-Loup. Les forces du diable se sont liguées contre notre noble conquête… Cette maudite pierre en est la cause ! dit-il en serrant la partie basse de son pourpoint à demi déchiré où elle se trouvait. La Larme du Ciel, la bien nommée. Je ne saurais me soumettre à cet infâme Louis, mon cousin, ni à ce pleutre fantoche de René ! Tu vas m’aider à disparaître.

— Oui, mon Prince. Ordonnez et j’obéirai !

— Je vais te remettre ma bague, Dent-de-Loup, féal serviteur ! Assure-toi qu’elle soit retrouvée sur un cadavre défiguré. Ces pourceaux de Lorrains reconnaîtront mon sceau et me croiront mort. Prends aussi le diamant et offre-le en gage de ta nouvelle fidélité à ce chien dévot qu’on nomme “Roi de France”. Adieu, mon brave...

Il sauta sur un cheval et partit. On ne le revit jamais.

 

Ce n’est que deux jours plus tard qu’un corps méconnaissable, à demi dévoré par les loups, fut retrouvé au lieu-dit de Virelay, à proximité de l’étang Saint-Jean grâce aux indications de Baptiste Colonna, page du chevalier Guillaume Meyer de Castelterna, dit Dent-de-Loup.

Le Téméraire fut identifié avec certitude grâce à la bague qu’il portait encore au doigt.

Le lendemain, Louis XI remercia en personne le chevalier de Castelterna pour le magnifique diamant de couleur bleu clair qu’il venait de lui offrir, puis le fit pendre haut et court afin qu’il puisse transmettre au plus vite sa gratitude à son ancien maître.

 

On n’entendit plus parler de la Larme du Ciel, sauf par Saint-Simon qui précise dans ses Mémoires que Louis XIV, superstitieux, préféra la laisser au Trésor royal. »

 

Téméraire Guizot PhotoJT

 Le Téméraire se serait donc échappé ! Divagations de l’esprit ? Déraison romantique ? Peut-être… Ou peut-être pas !

 Le moins que l’on puisse dire, c’est que les versions de la mort du Téméraire sont variées et…variables ! Tantôt reconnu bien que méconnaissable, tantôt dévoré par des chiens ou des loups, tantôt piétiné par des chevaux, les jambes transpercées et la tête fendue d’un coup de hallebarde, tantôt dépouillé mais encore possesseur d’une bague de grande valeur qui permet de l’identifier à coup sûr et que les détrousseurs de cadavres ont « oublié », voire assassiné par Albert de Geierstein, chef du tribunal des liens sous la plume de Walter Scott, j’en passe et des meilleurs… Pourquoi pas ! Mais rien n’étant certain en la matière, donnons donc à l’hypothèse du Boiteux du parc Sainte-Marie la simple possibilité d’exister ! Qui sait, après tout ?…

 

Et puis, tout bien considéré, on peut raisonnablement penser qu’à l’heure où vous lisez ces lignes, le Téméraire, tout diable qu’il était, est mort désormais … Enfin, je crois…