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Chapitre 13 Sixtine Lachapelle

 

Victoire en était restée bouche bée.

— Non, non, je vous en prie… balbutia-t-elle, à la fois gênée et surprise. Surprise par la manière impromptue avec laquelle ce livre lui avait échappé et surtout gênée de n’avoir pas vu arriver cette jeune femme en fauteuil roulant dans une allée à peine plus large qu’un trottoir de centre-ville.

— Enchantée ! Moi, c’est Bénédicte ! Bénédicte Lachapelle. Mais je préfère qu’on m’appelle Sixtine. Lachapelle Sixtine… Ouais, je sais, c’est nul mais moi ça me fait rire ! T’es paralysée toi aussi ? s’exclama-t-elle en voyant que sa main tendue dans le vide n’entraînait aucune réaction.

— Oh non, pardonnez-moi… Je m’appelle Victoire…

— Victoire, c’est un joli prénom !

— Merci …

Autant Victoire était rousse, autant Sixtine avait les cheveux noirs. D’un noir tellement profond qu’il en devenait lumineux. Retenus par une paire de lunettes de soleil de grande marque faisant office de serre-tête, ses cheveux découvraient un front parsemé de quelques taches de rousseur, lesquelles semblaient dévaler le long de son nez pour achever leur course, plus rares, sur ses joues. Rares mais suffisamment visibles cependant pour attirer le regard.

Et que dire du sien ! Deux yeux couleur d’améthyste, mutins et séducteurs. Elles éclatèrent de rire en constatant qu’au-delà de leurs différences, une troublante similitude les rapprochait : peau claire et taches de rousseur. Il ne fallut donc pas plus de quelques secondes pour qu’une empathie sincère et partagée unisse à l’instant la rousse flamboyante et la belle ténébreuse.

— Alors va pour Sixtine !

— C’est cool ! Il m’arrive aussi de me faire appeler Clarisse. Selon mon humeur… Je t’expliquerai… Mais tu sais, Bénédicte, Sixtine ou Clarisse, ça n’a pas vraiment d’importance quand on y pense…

Elles partirent à nouveau dans un fou rire communicatif. Elles restèrent ensemble et ne virent pas la matinée passer. Un peu comme deux vieilles copines qui se seraient revues après une longue période de séparation. À la nuance près, bien sûr, qu’elles ne se connaissaient pas quelques heures plus tôt.

Sixtine n’arrêtait pas de parler. Un vrai moulin à paroles. Elle expliqua à Victoire qu’elle était bibliothécaire quelque part dans une ville au nord de la Loire et qu’elle avait choisi Couiza en application d’un principe qui consistait à déployer sur le sol une carte de France coupée en deux, une moitié une année, l’autre moitié la suivante, sur laquelle elle jetait au hasard une pièce de monnaie. Le lieu de ses futures vacances était désigné par le point de chute de la pièce. Rien de plus simple… Et maintenant qu’elle y était, il fallait faire avec ! Elle avait fréquenté toutes les boites du coin à la mode, si tant est qu’elles le fussent, et tous les lieux touristiques répertoriés dans les guides. Du moins ceux accessibles aux “personnes à mobilité réduite”. Mais comme Couiza n’était pas Ibiza, elle avait fini par trouver refuge Au Temps jadis, à l’abri du soleil et de l’ennui.

Victoire était impressionnée par cette joie de vivre permanente et ce dynamisme farouche qui semblait la caractériser. Elle se serait bien gardée d’évoquer son handicap de peur de heurter son amour propre ou sa sensibilité. C’est Sixtine qui aborda finalement la question de manière directe et sans faux semblant, tout à son image.

— Tu sais, pour moi, la plage, les pistes de danse ou le footing, c’est un peu hors de portée… Oh, ne me regarde pas avec cet air de commisération, il n’y a rien de pire. Je suis une nana comme une autre, faut pas croire ! dit-elle en soulevant d’un coup son débardeur pour illustrer son propos. La vue de ses deux seins nus, admirablement proportionnés, fit rougir Victoire jusqu’à la racine des cheveux.

— J’ai lu quelque part reprit-elle avec un large sourire qu’il y avait deux sortes de femmes : celles qui croisent les jambes et celles qui écartent les cuisses. Eh bien, les filles comme moi, on est un peu entre les deux. C’est le fauteuil qui veut ça ! Oh, je sais bien que c’est la première chose qu’on voit quand on m’aperçoit ! “Cette pauvre nana, si jeune, si belle (si, si…) et tellement handicapée ! Quelle injustice que la vie !...” Tu ne peux pas savoir le nombre de fois où j’ai entendu ce genre de conneries ! Alors que la vie, je la bouffe par les deux bouts ! Et peut-être plus que toi, d’ailleurs…

— C’est sûr…

— Paraplégique ! Handicapée moteur des membres inférieurs, si tu préfères ! J’avais 7 ans. Accident médullaire. Le chirurgien était bourré ce jour là… Pas de chance ! Et c’est comme ça que j’ai grandi sur un fauteuil. Ou plutôt, devrais-je dire, sur une “aide technique à la mobilité” pour rassurer les tenants de la novlangue postmoderne. Mais tu as le choix des appellations : chaise roulante, charrette, peu m’importe ! Tu me regardes avec des yeux pleins de tristesse mais tu peux t’en dispenser, tu sais. Tu t’y feras comme je m’y suis faite ! Rassure-toi, le mien de fauteuil, il “aide à vaincre l’environnement” ; c’est le prospectus qui le dit. En fait, le plus dur ce ne sont ni les marches un peu partout, ni les trottoirs toujours trop hauts, ce sont surtout les regards extérieurs ! Comme le tien en ce moment…

— Non, je t’assure, Sixtine, ce n’est pas ce que je pense ! dit-elle en y mettant autant de conviction qu’elle le pût.

— Bah, je te crois ma belle ! De toute façon, je n’ai pas vraiment le choix… soupira-t-elle.

L’arrivée inopinée de Bernard de Cosneil fit sursauter Victoire.

— À défaut de pouvoir vous venir en aide, Mesdames, permettez-moi au moins de vous indiquer que l’heure du déjeuner approchant, le Temps jadis vous propose dans la grande salle, entièrement rénovée, je tiens à le souligner, une carte tout à fait honorable et accessible…

Il disparut aussi vite qu’il était apparu. Victoire se pencha pour ramasser un livre qu’elle avait fait tomber, juste à côté du fauteuil roulant de Sixtine.

— Tu sens bon !

— C’est Rêve d’Azur, le parfum de…

— Je ne te parle pas de parfum ! Je parle de toi ! Chacun de nous secrète sa propre odeur, aussi unique qu’une empreinte digitale. J’ai vu dans une émission de télé récemment que des chercheurs de l’Université d’Albuquerque au Nouveau-Mexique avaient montré que les femmes dégageaient une odeur plus excitante quand elles ovulaient. C’est pour cela que je ne prends jamais de pilule contraceptive ! Au fait, on se tutoie ?

— Si tu veux…

— Est-ce que je t’en laisse le choix ? fit-elle en riant. Bon, je te l’accorde, je suis un peu délurée mais que veux-tu que j’y fasse, je suis comme je suis. Et pour en revenir à ce que je disais, je trouve aussi que certains hommes ont une odeur… érotique ! Quand ils me frôlent, je peux te dire rien qu’en les respirant s’ils seront capables ou non de prouesses dans un lit. Une sorte de sixième sens que mon absence de mobilité a développé. J’ai une copine, une vraie folle celle-là, dès qu’elle va dans un restaurant, elle enlève la bougie qui est sur la table et la remplace par une autre qu’elle s’est préalablement introduite langoureusement là où tu penses. À chaque fois, c’est la même chose : elle appelle le serveur pour qu’il allume la bougie et le charme opère… Elle est la seule à savoir que c’est son propre parfum qui flotte peu à peu dans l’air, que c’est son odeur qui se répand dans la salle. Rien de tel pour que les mâles se réveillent et que les femelles chavirent. C’est du moins ce qu’elle dit ! Une vraie folle ! s’écria-t-elle en riant.

— Tu es toujours comme ça ?

— Oui, pourquoi ? Ça pose un problème ?

Le regard de Victoire suffisait à dire que non.

— Mais tu sais, je ne suis pas que branchée cul. Les bouquins aussi ça m’intéresse ! Toi, en revanche, t’as pas l’air en pleine forme ! Je me trompe ?

— Disons que j’ai connu des jours meilleurs…

— Avec ton mec ?

— On pourrait dire ça…

— Tu veux qu’on en parle ? Allez, viens manger un bout avec moi, je t’invite ! On va écouter le moustachu, pour une fois. Et keep cool, darling. De toute façon, il n’y a que deux catégories de femmes : celles qui croisent les jambes et celles qui écartent les cuisses. Le reste, c’est de la littérature…

à suivre...

couv le cœur des écorchés 1