In TenebrisPhotoJT (2)

Chapitre 15 Le retour des orages

Pendant ce temps, Richard arpentait sa chambre en tous sens, allant d’un angle à l’autre puis de la porte à la fenêtre, soufflant et maugréant avec une animosité qui ne cessait de croître au fur et à mesure que les heures s’écoulaient.

Il était envahi par un sentiment complexe où l’inquiétude le disputait à la colère. Où était-elle allée ? Que faisait-elle ? Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Lorsqu’il appuyait son front à intervalles réguliers sur la vitre, un semblant de fraîcheur venait ralentir le sang qui battait de plus en plus fort sous ses tempes.

À deux reprises, n’en pouvant plus, il descendit dans le hall, jeta un œil du côté du comptoir et de la sala de mangar puis remonta dans sa chambre sans un regard pour Sigismond Tournebouix qui suivait à distance cet étrange manège.

— Mais qu’est-ce qu’elle fout ! s’écria Richard avec brutalité, accompagnant sa parole d’un coup de poing dans le mur. Un coup si violent que la cloison en trembla.

Victoire rentra tard. Elle n’avait pas vu le temps passer.

Pour Richard, c’était exactement l’inverse. Inutile de décrire la fureur dans laquelle il était lorsqu’elle poussa la porte de leur chambre. Sa réaction était prévisible mais la jeune femme avait éprouvé tant de bien-être tout au long de cette journée qu’elle ne s’y était pas préparée. Passés les premiers instants de surprise, elle décida de ne rien lui cacher et lui livra les explications qu’il réclamait à grands cris. Elle était aussi calme et apaisée qu’il était véhément et agité. Résolue à ne pas laisser la jalousie gâcher ces beaux moments de félicité.

— Où étais-tu, bon Dieu ! Cela fait des heures que je me ronge les sangs !

— Calme-toi…

— Calme-toi ? Je t’ai attendue toute la journée !

— C’est toi qui es parti sans dire un mot ce matin ! répondit- elle du tac au tac, la voix fragilisée par un tremblement qui trahissait sa soudaine fébrilité. Malgré ses bonnes résolutions, elle finissait par perdre pied.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Mais où étais-tu tout ce temps ?

— J’ai fait comme toi, je suis partie me promener ! Je me suis retrouvée seule après le petit déjeuner, dois-je te le rappeler ?

— Oh, ça va… Et tu t’es promenée jusqu’à maintenant ?

— J’ai suivi les conseils de l’hôtelier et mes pas m’ont finalement menée dans un endroit très sympa.

— Très sympa ?... s’écria-t-il brusquement, avec un air ironique qu’il n’adoptait que dans ses colères les plus noires. Je reste seul dans cette chambre de m… et toi tu te balades dans des endroits très sympas ? Elle est bien bonne celle-là !

— Oui, très sympa ! Je ne vais quand même pas te dire le contraire pour te faire plaisir ! Une boutique bourrée à craquer de vieux bouquins, chaleureuse et pittoresque…

— ... ?

— Une librairie-café, comme l’appelle le propriétaire. Et j’y ai fait la connaissance d’une fille incroyable. Une handicapée en fauteuil avec une pêche d’enfer ! On a commencé par papoter un peu, on a déjeuné ensemble et on n’a pas vu le temps passer !

— …

— C’est aussi simple que cela !

— Non mais, tu te fous de moi ? Tu es en train de me dire que pendant que je tournais comme un lion en cage dans cette pièce, tu prenais tranquillement un verre avec une connasse sortie d’on ne sait où ?

— Sois poli à défaut d’être aimable…

— Mets-toi un peu à ma place juste une seconde ! Ma femme se barre et moi je reste là comme un con pendant qu’elle papote au soleil !

— Si tu n’étais pas parti ce matin, rien de tout cela ne serait arrivé. Sixtine n’y est pour rien…

— Sixtine ?

— Oui…Ce n’est pas son véritable prénom mais elle préfère qu’on l’appelle ainsi. On a prévu de se revoir demain.

— Attends, tu rigoles ? C’est pour Surprise sur prise ou quoi ? Dis-moi où sont les caméras, que je fasse un sourire à la télé ! Il est où Marcel Béliveau ?

— Arrête, tu n’es même pas drôle…

— Reconnais qu’il y a de quoi ! Et pour demain, alors ? Le programme de ces dames ?

— On voudrait explorer deux ou trois pistes à propos du trésor…

— Non, ne me dites pas que c’est pour ça que vous êtes restées ensemble toute la journée ?

— ...

— Encore cet abbé Saunière ! Mais il faut être vraiment dérangé ou débile pour courir ainsi après un magot qui n’existe pas !

L’atmosphère était tendue. Ils restaient à distance l’un de l’autre.

— Tu crois qu’on est venu jusqu’ici pour ça ? reprit-il un peu plus calmement. Presque avec violence.

— Un peu, non ?... Où est le mal, après tout ? Donner un but à nos vacances, c’est quand même mieux que de se traîner en attendant la reprise….

— C’est cette fille qui t’a mis cette idée en tête ?

— Si ça peut te faire plaisir… Elle, au moins, elle me comprend…

— Alléluia !

— On a parlé un peu du trésor, de Saunière et du reste…

— Quel reste ?

— La lettre…

— Quoi ! Tu lui as parlé de la lettre ? Mais tu es folle ! Tu te rends compte de ce que tu viens de faire ? Hier tu me disais de me taire et aujourd’hui tu déballes tout à une fille que tu ne connais pas !

Richard ponctuait chacun de ses mots par des gestes saccadés, les poings serrés à s’en meurtrir les phalanges. Il parlait si fort que des éclats de voix parvenaient jusque dans le couloir où Sigismond Tournebouix était affairé à ranger des draps dans une armoire, faussement indifférent à ce léger désordre.

— Les coups de coude ou de genoux, je les ai inventés peut-être ?

— C’était différent…

— Et en quoi c’était différent ? Rappelle-toi ce que les deux antiquaires nous ont dit hier : certains chercheurs de trésor tueraient père et mère pour un nouvel indice, une nouvelle piste ! Et c’en est une, crois-moi ! Il ne s’est rien passé de neuf depuis des années et des années dans ce trou à rats ! Alors, une lettre de Saunière himself à sa sœur sous forme de testament alambiqué, j’imagine que cela vaut son pesant de cacahuètes !

— Tu dramatises tout…

— Ben voyons !

— Et puis, sois logique avec toi-même : qu’est-ce que je risque puisque le trésor n’existe pas ? Réel ou fantasmé, de toute façon ce n’est pas ça qui compte ! Le principal, c’est de vouloir essayer de le découvrir, c’est tout. Quelque chose de ludique et de convivial, mais ça, tu ne peux pas comprendre…

Pour la première fois, elle le regardait avec dureté. Non pour le blesser mais pour lui faire voir la vérité.

— Dans ce cas, cours lui dire comment je t’ai accueillie…

— De ça aussi, on a parlé…

— Hein ? Mais tu dérailles, ma pauvre ! Tu ne connais cette fille que d’aujourd’hui et tu lui parles de notre vie privée ?

— Vie privée ? Privée de vie, tu veux dire !

— Alors, là !... Richard se contint pour ne pas empoigner Victoire et la projeter à l’autre bout de la pièce. Un sentiment de fureur et de haine envahissait son cœur. La colère l’étouffait. Il aurait pu frapper sa femme, la gifler, la rouer de coups, attraper sa tignasse rousse et lui infliger une correction comme seuls les mâles les plus virils et les plus violents en sont capables. Dieu merci, il ne céda à aucune de ces pulsions et se contenta de mettre un terme à cette altercation en ajoutant d’une voix blanche :

— Demain, je rentre à Paris !

Ils dormirent côte à côte cette nuit-là, sans bouger, de peur de s’effleurer l’un l’autre.

Le lendemain, Richard partit sans lui dire au revoir. Un taxi le conduisit vers la gare la plus proche, direction la Capitale.

Dans la salle du petit déjeuner, Michel Lamort-Lecrabe et Jacques Girafe assistaient, spectateurs impuissants, à une scène qui les désolait. Victoire était restée seule à table, le dos tourné vers la porte. De son côté, Sigismond Tournebouix se concentrait machinalement sur les trois dizaines de verres qu’il avait à essuyer. Avec un brin de tristesse cependant car il éprouvait de la sympathie pour ces deux jeunes gens que la vie semblait vouloir séparer. Il avait toujours voulu que son hôtel (son ostel comme il disait avec un accent plein de gourmandise et de joie difficilement contenues dans si peu de lettres) soit un lieu d’échanges, de rencontres et de partage. Et pas l’inverse !

Paradoxalement, Victoire ne semblait pas trop affectée par la situation. Elle prenait la chose avec philosophie et s’était persuadée que rien ne viendrait gâcher ses vacances.

— Il reviendra vite, pensait-elle. De toute façon, il ne peut pas se passer de moi…

 

à suivre...

couv le cœur des écorchés 1