Trahison

Chapitre 16 Coup de théâtre

Vers midi, la jeune Parisienne retrouva Sixtine devant un petit restaurant, non loin de là. Il faisait un soleil de plomb, sans le moindre courant d’air. Heureusement, la terrasse était intelligemment aménagée et elles avaient pu s’installer l’une à côté de l’autre, à l’ombre d’une haute rangée de lauriers. Les tables n’étaient pas toutes occupées mais la rue sur laquelle donnait le restaurant était animée grâce à la présence de quelques boutiques et d’un bureau de tabac qui ne désemplissait pas. L’étroitesse de l’échoppe obligeait les clients à patienter sur le trottoir, le temps que ceux qui étaient à l’intérieur puissent régler leurs achats et sortir. Cigarettes, journaux, jeux à gratter. La ronde interminable des allées et venues semblait ne jamais devoir se terminer, à la plus grande joie de Sixtine et de Victoire qui, entre deux considérations sur telle ou telle hypothèse relative au trésor, se laissaient aller à quelques commentaires sur ce qu’elles voyaient. Ou plutôt sur ceux qu’elles voyaient. Le tout entrecoupé de fous rires complices et de clins d’œil partagés. Leur amitié avait éclos sous le soleil, comme une fleur en plein midi, presque spontanément.

Un ange passa.

— Tu n’as pas l’impression dès fois que tout est relié à tout dans ce monde ? soupira soudain Sixtine en regardant le ciel, rêveuse.

— … ? Précise ta pensée…

— Eh bien, ce type qui marche dans la rue, cet arbre là-bas, ce chien qui traîne entre les poubelles et les cartons vides, ne seraient-ils pas connectés les uns aux autres d’une certaine manière ?

— … ?

— Tu vois, j’aimerais pouvoir décrypter ce qui nous entoure… Harmoniser nos consciences avec le rythme caché du cosmos. Parvenir à expliquer pourquoi cette voiture a tourné à gauche ou pourquoi ce type habillé en blanc rit tout seul en marchant. Et sans bouger de ma place, bien sûr ! Déchiffrer la partition de nos existences, répondre à celui qui m’interroge sur le sens de la vie. Tout ça, quoi ! Je sais, c’est un peu prise de tête, mais clouée sur mon fauteuil, c’est ma seule solution pour m’évader. Je me crée un univers parallèle, superposé au nôtre, au tien, et j’y évolue sans entrave, un peu comme toi ici. Je suis assise sur ma charrette dernier cri mais ce n’est peut-être qu’un rêve, je vais me réveiller, me mettre à courir pour attraper l’autobus qui file au loin. Il roule cependant si vite que je n’y parviens pas et, essoufflée, je finis par suffoquer et le fait d’avaler une grande bouffée d’oxygène me ramène alors brutalement à la réalité, à ma réalité : une petite nana sur un fauteuil, pleine de vie mais un peu brisée. Avatar, ce n’est pas pour moi…

— Pourquoi dis-tu cela ? Tu as tout pour être heureuse : une jolie frimousse, un culot d’enfer, un corps de rêve, un enthousiasme de tous les instants. Tu sais, cela peut te paraître étrange, mais je t’envie…

— Faut pas ! Surtout pas ! Allez, finie la minute philosophie ! À trop gamberger, on finit par se foutre en l’air. La vie, elle est faite pour être vécue, pas pour être comprise. Tiens, tu vois là-bas à côté de la pharmacie cette affiche hologramme de Star Wars qui tourne avec le vent ? D’un côté Anakin Skywalker, de l’autre Dark Vador ! Je verrais bien la même chose avec les rugbymen du Stade Français : d’un côté en short et en maillot, Eden Park de préférence, j’adore la marque au petit nœud rose, et de l’autre les mêmes… complètement à poil ! Sentir un bon gros costaud du genre de Chabal m’enfiler jusqu’à la garde...

— Oh !...

— Fais pas l’offusquée, chochotte, va ! Ne me dis pas que ça ne te plairait pas un petit peu quand même !

— Pas plus que ça. Le côté Neandertal, moi…

— Oh, l’hypocrite ! s’écria Sixtine en riant. Elle nous joue la frigide un peu coincée, Marie-Chantal aux lèvres cousues… Quoi que tu en dises, tu finiras par le tromper ton Richard, c’est fatal…

— Tu as des statistiques là-dessus ?

— Les statistiques, c’est comme les bikinis, ça montre presque tout mais ça cache l’essentiel !

— Allez, reprit Victoire, à force de rire, j’ai une envie pressante… Je ne tiendrai pas jusqu’au dessert ! Tu gardes mon sac ? Je reviens tout de suite.

— Pas de problème, file, je ne bouge pas de là ! répondit- elle avec un sourire plein d’affection.

Dès que Victoire fut hors de sa vue, Sixtine leva un bras en l’air et claqua des doigts. Un claquement sec et nerveux, particulièrement sonore.

Un homme surgit aussitôt de la haie de lauriers et se dirigea sans hésiter vers elle. Un type d’environ 1m80, les cheveux coupés très courts avec deux grosses chaînes dorées autour du cou. Le genre cailleramais tendance méditerranéenne, jean délavé et T-shirt blanc.

— Dépêche-toi de fouiller son sac et retrouve la lettre et la carte !

Diego s’exécuta sans un mot. Il vida d’un coup le contenu du sac sur la table, trouva sans problème les deux documents, les photographia à l’aide d’un appareil numérique puis les remit en place avant de disparaître en un instant. L’opération n’avait duré que deux minutes, pas plus.

— Je n’ai pas été trop longue ? demanda Victoire en regagnant sa place.

— Penses-tu… fit Sixtine, sans ciller.

— J’ai tenu la porte à une vieille femme car le verrou des toilettes fermait mal. C’est mon côté bon Samaritain…

— Eh bien moi, pendant que tu jouais à la dame pipi, j’en ai profité pour mater un peu les mecs du coin. Regarde celui-là, près de la petite fontaine ! Un bellâtre de premier choix ! J’en ferais bien mon quatre heures ! Baraqué, bronzé, séducteur parfait…

— Parfait comment ?

— Voilà que tu t’y mets, toi aussi ! Tu vois, je te l’avais dit… Mais en bonne pédagogue, je vais te répondre. Parfait comment ? Le genre de type à te faire grimper aux rideaux rien qu’en t’effleurant l’épaule. Tu vois de quoi je veux parler ?

— En ce moment, pas vraiment…

— Tu sais d’où il vient ton problème : tu confonds l’amour et l’envie. Moi, si je pouvais, je me lèverais et j’irais rouler une pelle à ce type. Sans me poser de question ! L’amour n’a rien à faire là-dedans. C’est le désir qui compte, et lui seul. Tout ce qui gravite autour, morale oblige, ce sont des foutaises ! Rappelle-toi le conseil de Sardanapale, le légendaire roi d’Assyrie : “Mange, bois et fornique, tout le reste est néant”. Ça se passe de commentaire, non ?

— Je suis heureuse de t’avoir rencontrée, confessa Victoire en regardant son amie avec tendresse…

à suivre...

 

couv le cœur des écorchés 1