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Chapitre 17 Projets criminels

Le soir même, un véhicule s’engagea dans une allée bordée d’arbres centenaires après avoir franchi un porche barré de lourdes grilles électrifiées, protégées par un système de caméras directionnelles particulièrement sophistiquées.

La puissante cylindrée se dirigea à vive allure vers une bâtisse qu’on apercevait au loin, invisible cependant depuis l’entrée du domaine. Une sorte de petit manoir avec un corps central à trois fenêtres côte à côte, flanqué de deux ailes étroites mais de même hauteur. La chaleur étouffante de la journée n’avait pas encore laissé la place à la fraîcheur du soir. Seule une brise légère inclinait mollement les feuillages aux alentours.

Diego était assis à côté du chauffeur. Quand la voiture s’arrêta devant la porte principale, il aida Sixtine à en descendre. Ils furent accueillis quelques minutes plus tard dans un vaste salon par Jay, Morgane et Hilario, dit l’Epouvantail, grand échalas dégingandé qu’on redouterait de croiser à la nuit tombée dans une ruelle sombre.

La pièce, haute d’au moins quatre mètres sous plafond, était éclairée par une demi-douzaine de lampes posées sur des meubles ou des consoles. Le fauteuil de Sixtine peinait à avancer sur la moquette épaisse. Elle savait qu’elle avait fait du bon travail et n’attendait qu’une chose, en être félicitée par le Chef.

Installés dans un confortable canapé couleur crème, en arrière d’une table basse très design, mélange composite de verre fumé et de blocs de granit à peine ébauchés, sur laquelle étaient rangés en piles bien droites de nombreux ouvrages luxueux traitant d’art moderne et de photographie, Jay et Morgane regardèrent les arrivants avec un sourire un peu ambigu. Diego, impressionné comme à chaque fois par les murs chargés de livres et d’objets d’art, resta debout, silencieux.

— Alors ? fit Sixtine, un peu surprise par un accueil qu’elle attendait plus chaleureux.

— Nous avons étudié les documents, répondit simplement Jay. Ils sont apparemment authentiques…

Apparemment authentiques ? s’étrangla Sixtine. Vous rigolez ? Bien sûr qu’ils le sont !

— Calme-toi. La question n’est pas là, tu le sais. Mais l’histoire est tellement incroyable que nous devons rester prudents. On ne peut pas écarter l’hypothèse d’un coup monté. De toute manière, ils sont inexploitables en l’état.

— Reconnaissez tout de même que c’est du bon boulot !

— Le Chef arrive ! les interrompit Morgane en apercevant la lumière des phares à travers la verrière du salon.

Après un claquement de portière puis quelques mots échangés dans le couloir, il apparut et se dirigea directement vers Jay qui lui tendit sans un mot la copie de la lettre.

— Je t’écoute, fit le Chef.

Sixtine lui raconta alors comment le hasard lui avait fait rencontrer Victoire Louvrier et la manière dont elle était parvenue à obtenir ces précieux documents.

— Bien, bien… reprit-il tout en lisant attentivement chaque ligne de Saunière. Tu dois conserver sa confiance car elle ne t’a peut-être pas tout montré.

— Vous pensez qu’elle en sait davantage ? interrogea Morgane, toujours prompte à poser des questions inutiles.

— Impossible à dire mais, dans le doute, mieux vaut s’en assurer. Elle se méfie, c’est sûr. Alors, attention.

— Si je puis me permettre, c’est la raison pour laquelle je trouve un peu suspect le fait qu’elle en ait parlé aussi facilement ! s’exclama Jay.

— Tu n’as rien compris ! coupa Sixtine. Elle est fragile sentimentalement et j’ai su y faire, voilà tout !

— Je crois qu’elle a raison. Notre jeune amie maîtrise bien mieux que nous les arcanes de la sensibilité féminine. Et son handicap favorise l’empathie nécessaire aux confidences, reconnaissons-le. Quoi qu’il en soit, la seule chose dont je sois certain, c’est qu’elle continue à se promener avec les documents dans son sac…

— D’autres que nous pourraient donc en prendre possession ! poursuivit Morgane.

— Tout à fait ! Le danger est trop grand pour ne pas s’en prémunir.

— Je vous assure qu’on ne risque rien ! Contrairement à ce que vous semblez croire, elle ne s’est pas livrée facilement ! Elle a confiance en moi, c’est tout ! Je suis convaincue qu’elle ne dira rien à personne.

— Soit, reprit le Chef. Mais le risque existe. Elle peut se les faire voler, les perdre ou même les vendre, va savoir.

— Donc ? questionna Morgane.

— Il n’y a qu’une solution, répondit-il sans hésiter. Il faut l’éliminer.

La réponse du Chef était dénuée d’ambiguïté.

— Et qui va s’en charger ? demanda Sixtine, pas plus troublée que cela par cette implacable perspective.

— La seule personne qui peut l’approcher sans difficulté : toi ! fit-il en la regardant droit dans les yeux.

Elle ne détourna pas le regard.

— Quand et comment ?

— J’aime ton professionnalisme sans état d’âme ! Propose-lui d’aller faire une promenade dans un coin escarpé. Jay t’accompagnera. Tu le présenteras comme un ami venu t’aider à pousser ton fauteuil… Et à la première occasion, c’est elle qu’il poussera dans le vide. Pour les détails, débrouillez-vous, ce qui compte c’est qu’elle disparaisse et qu’on récupère tout ce qu’elle a pu amener ici ! Ah, oui, un détail : évitez de la balancer avec son sac, on en a besoin ! ajouta-t-il en riant.

Sixtine fit un signe d’acceptation de la tête.

— Téléphone-lui pour la prévenir !

— Maintenant ?

— Il ne faut plus perdre de temps.

Ils se turent pendant qu’elle l’appelait sur son portable. Victoire, surprise au départ par cet appel tardif, accepta de bon cœur. Elle le fit d’autant plus facilement que ses vacances touchaient à leur fin et qu’elle comptait bien profiter de chaque instant restant, malgré l’absence de son mari. Elles se donnèrent rendez-vous devant l’hôtel à sept heures du matin afin de goûter aux bienfaits d’une marche aux aurores…

Victoire n’avait pas encore dîné. Elle avait obtenu de Sigismond Tournebouix l’autorisation exceptionnelle de ne pas descendre afin d’éviter d’avoir à exposer aux autres convives les aléas de sa situation personnelle. Une pomme, une part de tarte et un grand verre d’eau feraient l’affaire. Elle hésita à appeler Richard pour l’avertir de cette randonnée imprévue mais, comme il n’avait pas donné de nouvelles de son côté, elle décida de n’en rien faire et d’attendre le lendemain pour lui raconter sa sortie. Elle n’avait pas de compte à lui rendre après tout…

à suivre...

 

couv le cœur des écorchés 1