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Chapitre 19 Les deux abbés et le trésor

Vers 1887 *

Bérenger Saunière s’était rendu très tôt en gare de Couiza ce matin-là. Il avait rendez-vous à Perpignan avec Léo Schidloff, un célèbre marchand d’art autrichien. Le lieu de cette rencontre discrète avait été choisi avec soin : une chambre du Grand Hôtel, quai Sadi Carnot. Léo Schidloff connaissait personnellement le propriétaire des lieux, Eugène Castel, et il savait pouvoir compter sur son entremise. Une exigence justifiée par le caractère très particulier de la transaction qui s’annonçait. Contrairement à son habitude, Bérenger était nerveux. Il avait fallu plusieurs semaines de tractations compliquées avec les émissaires du marchand pour qu’il se décide à venir lui-même sur place afin d’examiner les antiquités que le prêtre souhaitait lui proposer. On ne dérangeait pas Herr Schidloff aussi facilement. Mais en vieux renard avisé, ce dernier avait flairé la bonne affaire. La seule condition qu’il avait posée était que personne n’en soit averti. Une sage mesure de précaution qui arrangeait aussi l’abbé Saunière…

À son arrivée, un employé missionné par Eugène Castel avait directement conduit Bérenger dans une suite luxueuse du troisième étage. Il patientait, comme on le lui avait demandé, dans un petit boudoir agréablement meublé d’un assortiment de pastiches du XVIIIe siècle. Lui, si souvent attentif à l’aménagement mobilier, ne quittait pas ses souliers des yeux. Il tapotait sans cesse ses doigts sur ses genoux, lissant à intervalles réguliers les plis de sa soutane. D’ordinaire toujours sûr de lui, l’abbé Saunière était inquiet. Ou plutôt, mal à l’aise. Sa haute stature se réduisait à une silhouette avachie, presque insignifiante. Une petite voix au fond de lui (son âme peut-être ?) le dissuadait de poursuivre cette entreprise. Il le savait mais se refusait à l’admettre. Pourquoi fallait-il voir le Diable partout ? Après tout, n’était-ce pas Dieu lui-même plutôt que le Prince des anges déchus qui avait mis le pauvre prêtre qu’il était sur la voie de cette découverte ? Et puis, ce n’était ni pour son confort personnel, ni dans son propre intérêt qu’il était là aujourd’hui. Embellir sa paroisse était une nécessité s’il voulait rendre grâce au Seigneur à hauteur de ce qu’Il méritait… Qui d’autre que la Divine Providence aurait pu faire surgir sous les coups de pioche des ouvriers ces richesses oubliées ?

— Le Diable, se hasardait la petite voix.

— La Providence ! tranchait Bérenger sans grande conviction. C’est elle qui m’a choisi, voilà tout !

Mais de quoi parlait-il ? Et que contenait la malle sur laquelle il veillait avec tant d’attention depuis son départ ?

Un petit retour en arrière s’impose…

Rappelons-nous. À son arrivée à Rennes-le Château en juin 1885, l’église était dans un état déplorable : le clocher menaçait ruine, les vitraux avaient disparu et le maître-autel était souillé par les déjections d’oiseaux. Bérenger savait qu’il devait remédier à tous ces désordres avant de gagner la confiance des villageois. Mais pour cela, il fallait de l’argent ! Et ce n’était ni le don d’une paroissienne légué par l’abbé Pons ni ses maigres économies qui le tireraient d’affaire ! Heureusement, habile avocat de la cause de ses ouailles, il avait réussi lors de son séjour punitif au Grand Séminaire de Narbonne entre décembre 1885 et juin 1886 à persuader la comtesse de Chambord de lui allouer une somme de 3000 francs or correspondant à divers devis qu’il avait fait établir pour engager les travaux de première nécessité dans l’église. C’est ainsi que tout avait commencé…

Sans réfection, il n’y aurait pas eu de trouvailles. Et sans trouvailles, pas de fabuleux destin pour le “curé aux milliards”.

Les découvertes s’enchaînèrent paradoxalement avec régularité. En démontant la dalle de pierre de l’autel, il mit au jour dans le pilier dit wisigoth (carolingien, en fait) d’étranges parchemins. Sur la base des indications qu’ils recelaient, il fit abattre l’ancienne chaire, maintenue au-dessus du sol par un fût de bois en forme de colonne. Lorsque la poussière se dissipa, juste après que les ouvriers aient fait basculer l’ensemble, une encoche découpée dans le bois du chapiteau du balustre laissa apparaître une autre cache. Une fiole de verre grossier y avait été dissimulée. Selon les dires du carillonneur présent sur les lieux, Bérenger Saunière en sortit un autre parchemin. Il réfuta toujours ce témoignage, prétextant qu’il ne s’agissait en fait que de quelques reliques sans importance. Il mentait. Le parchemin le conduisit jusqu’à une vaste crypte aménagée sous l’église, complètement vide cependant, tout en indiquant qu’un incommensurable trésor y avait été enseveli depuis des temps immémoriaux mais que l’imminence de la tornade révolutionnaire qui se déchaînait sur tout le territoire l’avait mis si grandement en péril qu’il avait été nécessaire de l’en retirer.

Rédigé de la main même d’Antoine Bigou, curé de Rennes-le-Château de 1776 à 1792, il faisait du prêtre qui lirait les lignes de cette étrange confession l’ultime détenteur d’un immense secret. L’abbé Saunière en était resté abasourdi sur le moment. Il s’était laissé tomber sur le sol, comme une masse. Comment aurait-il pu deviner que cette modeste paroisse oubliée de tous avait été pendant des siècles le coffre-fort de la Chrétienté ? Et lui, était-il de taille à porter un fardeau aussi pesant ? Ne rien dire, surtout. À personne. Quelles que soient les tentations… Pas même à sa fidèle servante. Il éprouvait malgré lui une compassion et un respect rétrospectifs pour Antoine Bigou, confesseur de Marie de Nègre d’Ables, dame de Hautpoul de Blanchefort, dernière châtelaine à avoir possédé ce secret transmis de génération en génération. Une chaîne ininterrompue depuis des siècles. Jusqu’à ce que la marquise d’Hautpoul, dépourvue d’héritier mâle, n’ait d’autre choix que de confier ce terrible héritage au seul homme en qui elle avait placé sa confiance. L’abbé Bigou reçut avec déférence cette révélation sous le sceau de la confession. La marquise mourut le 17 janvier 1781. Rien ne changea dans les habitudes de l’humble serviteur du Seigneur. Puis, peu à peu, l’horizon parut plus incertain. Les nouvelles de Paris mettaient des semaines pour arriver jusqu’à Rennes mais toutes annonçaient une période qui s’obscurcissait démesurément. La folie ravageuse qui s’était emparée de la Capitale durant l’été 1789 semblait se répandre un peu partout, accompagnée d’un cortège de crimes et de désolations. La Grande Peur avait laissé la place à un sentiment plus diffus de revanche parmi le petit peuple, soutenu et encouragé par les meneurs de ce qui deviendrait pourtant l’un des plus grands tournants de l’Histoire de notre pays. Les nobles étaient visés, mais aussi les prêtres. Et derrière eux, la Royauté et l’Eglise.

Fin 1789, tous les biens du clergé furent mis à la disposition de la Nation. De nombreux bâtiments religieux furent vendus, pillés ou détruits. Tout ce qui avait sous-tendu la société monarchique paraissait s’effondrer chaque jour un peu plus.

Antoine Bigou pressentait d’immenses bouleversements à venir. Son trésor, celui sur lequel il devait veiller, n’était plus en sûreté. Trop attaché aux traditions, il ne pouvait accepter le déferlement de violences et de blasphèmes que véhiculaient les révolutionnaires dans leur sillage. Il prêta néanmoins serment à la Constitution civile du clergé pour ne pas attirer défavorablement l’attention du nouveau pouvoir en place, mais en l’assortissant de réserves, il devint ipso facto suspect et fut déclaré réfractaire. Sacrifier sa fidélité religieuse au Pape lui était inimaginable. La fuite était son seul salut s’il voulait échapper à la déportation en Guyane via Rochefort. Il passa clandestinement la frontière espagnole une nuit de septembre non sans avoir pris toutes les dispositions nécessaires pour protéger le fabuleux héritage des Hautpoul. Au premier rang desquelles ces parchemins dissimulés dans l’église qui révéleraient au prêtre qui les lirait le plus terrible des mystères…

Au moment de fuir, il cacha également de précieux objets de culte ainsi qu’une infime partie du trésor dans une oule qu’il enfouit sous le maître-autel, à l’endroit même où Bérenger Saunière la découvrit à la fin de l’année 1886 grâce aux indications laissées par son lointain prédécesseur. Et c’est bien entendu le contenu de cette oule que le curé de Rennes-le-Château s’apprêtait à vendre à Léo Schidloff pour poursuivre les travaux qu’il avait entrepris dans l’église…

Une porte s’ouvrit soudain et le marchand d’art apparut. L’homme était de petite taille, élégant et affable. Il accueillit le prêtre par une poignée de main un peu flasque tout en le regardant droit dans les yeux.

Après avoir échangé les banalités d’usage inhérentes à ce type de situation, Léo Schidloff invita son hôte à prendre place dans un fauteuil du petit salon.

— Alors, Monsieur Saunière, maintenant que nous sommes seuls dans cette pièce, confirmez-moi que je n’ai pas entrepris cet éprouvant voyage pour rien…

Décontenancé sur le moment, Bérenger se ressaisit et tira à lui le coffre cerclé d’armatures de fer qu’il avait amené. Il extirpa d’une poche cousue le long du revers de sa soutane deux petites clés d’argent qu’il introduisit dans la serrure.

L’antiquaire n’accorda dans un premier temps que peu d’attention aux objets qu’il en  d’eux d’un air détaché, sans exprimer le moindre étonnementou la moindre satisfaction : croix processionnelle gothique, croix en cuivre dorée rehaussée de cabochons et d’un médaillon en cuivre champlevé, pyxide émaillée etdorée, vraisemblablement du XIIIe siècle, croix potencéeornée d’émaux champlevés, vierge à l’enfant en ivoire, Christ doré, chandeliers en bronze à décor biblique…

Il mit un terme à ce curieux inventaire avant d’avoir tout examiné puis se tourna vers son interlocuteur :

— Mon Père, ces pièces sont belles, il est vrai. Elles ne sont cependant pas exceptionnelles. J’en tirerai un bon prix, je ne vous le cache pas, mais je ne suis pas venu pour cela. N’avez-vous rien d’autre à me proposer ?

— Les monnaies ?... suggéra Bérenger avec hésitation.

— Voilà, nous y sommes ! Les monnaies ! La passion de ma vie, le sel de mon existence. J’approvisionne les collections des monarques les plus exigeants de la planète, et c’est pour elles que je suis là ! répondit-il avec une lueur d’une grande intensité dans les yeux. Il fourrageait fébrilement sa barbe taillée avec soin pendant qu’il parlait. Un tic qui trahissait l’impatience qui le dévorait…

L’abbé Saunière dégagea alors du coffre un gros sac de velours dont il répandit promptement le contenu sur une table basse.

— Doucement, doucement ! Ne les brutalisez pas ! Ecoutez plutôt ces sons venus du fond des âges. Rien qu’à l’oreille, on peut reconnaître leur alliage, et en y prêtant un peu d’attention, leur provenance. Les monnaies sont comme les grands vins, il n’est point besoin de les goûter pour tout connaître d’elles. L’œil et l’ouïe suffisent ! Avec un peu d’expérience, je vous le concède bien volontiers.

Ce sont des kyrielles d’hommes et de femmes, des pans entiers de l’Histoire, de troublants vestiges de civilisations perdues à jamais qui se dévoilent soudain avec toute la pudeur de leurs origines lointaines. Ce sont des conquérants impétueux, des tyrans sanguinaires, des génies oubliés, des histoires d’amour passionnées, des guerres et des bâtiments légendaires qu’elles nous révèlent dans leur simplicité métallique, discrets témoignages qui ont traversé - non sans mal - les siècles …

S’ensuivirent alors de longues minutes durant lesquelles Léo Schidloff fit tourner lentement entre ses doigts les pièces de monnaie une à une, commentant à voix haute leur état ou leur effigie, examinant avec le plus grand soin leur patine ou leur sonorité avant de consigner l’ensemble d’une écriture lisible et soignée dans un épais cahier à reliure de cuir frappé de ses initiales entrelacées.

On ignore leur nombre exact car seule la dernière page de ce registre (reproduite ci-après) a survécu à l’incendie du château bavarois où il était entreposé durant la Seconde Guerre mondiale, victime anonyme des intenses bombardements alliés qui annonçaient la fin prochaine des hostilités :

 

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Une fois son labeur achevé, le marchand d’art abandonna d’un coup le lyrisme qui l’avait animé depuis le moment où l’abbé Saunière avait sorti le sac de velours du coffre et s’adressa à lui d’une voix neutre et ferme.

— Le prix d’une monnaie subit d’incessantes variations en fonction de sa rareté, de son état, du cours des métaux précieux qui la composent mais aussi des fluctuations de la demande. Je vais donc emporter l’ensemble dans mes bureaux pour établir leur valeur exacte.

— Et pour les objets de culte ?... demanda-t-il presque timidement.

— Ne craignez rien, je vous l’ai dit, j’en tirerai un bon prix. Et vous, une petite fortune… Les fonds seront versés sur le compte que vous avez ouvert ici même à la banque Veuve Auriol & Fils.

Les deux hommes se saluèrent puis se quittèrent sans ajouter un mot. Dans la rue, Bérenger déambulait avec un goût d’inaccompli dans la bouche.

— Je te l’avais dit… murmurait sa petite voix.

Il souffla, reprit son coffre vide, puis se dirigea vers la gare. Il allait obtenir de quoi poursuivre ses travaux dans l’église et cela seul comptait. Quant au reste du trésor - l’essentiel aux dires de l’abbé Bigou - il préférait ne pas y songer pour le moment…

 

* Depuis plusieurs années, la date exacte de cette rencontre donne lieu à d’intenses controverses entre les spécialistes. Une étude publiée récemment par une équipe d’historiens allemands a démontré, preuves à l’appui, que Léo Schidloff s’était rendu effectivement en personne à ce rendez-vous et qu’il n’y avait pas délégué l’un de ses émissaires comme on l’a longtemps cru.

à suivre...