La mort et la femme PhotoJT

Dix années ont passé, et combien de vies aussi ?... ou le drame de la séparation

 

Les violences faites aux femmes, remises (pour quelques jours hélas ?) en tête d’actualité avec la diffusion lundi sur TF1 du téléfilm dramatique « Jacqueline Sauvage, c’était lui ou moi », sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit. Comme une hydre hideuse, elles se tapissent parfois près de nous, presque sous nos yeux, sans qu’on ne parvienne souvent à les voir. Le mérite de cette fiction (peut-on cependant encore parler de fiction dans ce cas précis ?) réalisée par Yves Régnier est au moins de montrer au grand jour le fléau des violences conjugales.

Les prises de conscience se font petit à petit, la journée dite « Orange » de lutte contre les violences faites aux femmes le 25 novembre de chaque année semble prendre un peu d’ampleur, mais trop de femmes tombent encore sous les coups de leur conjoint. Et puis, à côté des coups, il y a la violence mentale, celle qui ne laisse pas de trace apparente et qui rend sa détection beaucoup plus difficile à réaliser. Une torture quotidienne, honteuse, insidieuse, que vivent des victimes non pas consentantes mais démunies. Il reste tant de choses à faire dans ce domaine… En particulier dans sa prise en charge par les forces de l’ordre. Dans le Cœur des écorchés (2016), j’avais abordé la question. Je vous livre donc ici les paragraphes concernés pour mettre de la chair sur mes mots :

« Peu de temps après le mariage des époux Louvrier, les parents de Victoire s’étaient séparés. Pas d’un commun accord, mais dans la douleur. La mère de la jeune femme avait eu le courage de quitter un beau matin le domicile familial après plusieurs dizaines d’années de peur et d’humiliations quotidiennes. Elle ne voulait plus vivre sous la coupe d’un mari tyrannique qui s’efforçait toujours de donner pourtant une bonne image de lui-même à l’extérieur.

La perspective d’une vie stable et heureuse pour sa fille unique l’avait donc finalement poussée à prendre une décision qu’elle remettait sans cesse au lendemain. Prise dans le carcan épouvantable du harcèlement moral et de la violence psychologique depuis qu’elle avait dix-sept ou dix-huit ans, la mère de Victoire, sans emploi, s’était résolue au fil des années à accepter le comportement de cet homme égoïste, avare et vicieux. Il était parvenu à faire un enfer du moindre détail d’une vie normale : recompter la monnaie des courses pour s’assurer qu’il ne manquait pas un centime, vérifier qu’elle n’avait pas acheté quoi que ce soit d’inutile ou de coûteux à ses yeux (l’inverse n’étant pas vrai puisqu’il s’achetait ce qu’il voulait quand il voulait), rabaisser sa femme sans arrêt pour qu’elle n’éprouve aucune satisfaction dans toutes les tâches qu’elle accomplissait, s’inventer en permanence des maladies ou des douleurs pour être plaint, se faire servir à tout moment et ne jamais contribuer à la moindre tâche ménagère tout en affirmant toujours le contraire aux voisins ou aux proches, multiplier les sous-entendus pour faire naître un stress permanent, imposer le silence à sa femme et à sa fille tous les après-midi pour ne pas troubler sa sieste alors qu’il s’ingéniait à faire volontairement du bruit toute une partie de la nuit en multipliant les allées et venues entre la cuisine - où il s’empiffrait bruyamment à n’importe quelle heure - et la télévision devant laquelle il passait le plus clair de son temps. Un individu abject et pervers que Victoire avait eu envie de tuer mille fois au cours de sa jeunesse. Il cherchait en permanence à les inquiéter toutes les deux, à instaurer un climat de crainte et de non-dits propice à l’exercice de son pouvoir sans limite. Armé de sa méchanceté diabolique, il se complaisait à tourmenter sa femme, à la culpabiliser pour un oui ou pour un non, assouvissant ainsi sa soif de violence perverse dans un quotidien qui s’était transformé en cauchemar permanent.

Jusqu’à ce qu’un concours imprévu de circonstances amène l’épouse-victime à fuir le domicile conjugal et à se réfugier chez un parent éloigné. Soutenue et encouragée dans cette démarche par Victoire et Richard, la pauvre femme avait alors essuyé alternativement les emportements furieux et les pleurs suppliants du mari délaissé, passant sans cesse des menaces aux demandes de pardon, des insultes aux promesses de rachat de sa conduite. Personne n’était dupe mais plus les jours passaient et plus il s’enfermait dans une logique intérieure qui leur échappait.

Richard n’avait jamais entretenu de bonnes relations avec son beau-père et ce dernier le lui rendait bien, conscient qu’il aurait du mal à asservir ce jeune banquier à l’avenir prometteur. La séparation et la procédure de divorce qui avaient suivi n’avaient rien arrangé. À tel point que Richard reçut un jour un long courrier de menaces, y compris de mort. Sa belle-mère ayant reçu une missive similaire, il s’était résolu à déposer plainte pour que la justice mette un terme à une situation qui n’avait que trop duré.

Il eut alors affaire à une femme du commissariat de son quartier. Suspicieuse et incrédule, cette dernière douta dès le premier instant des propos qu’il rapportait. Il eut beau fournir toutes les explications nécessaires, lettre de menaces à l’appui, elle refusa d’enregistrer la plainte. Il dut se battre pour qu’elle accepte de procéder au moins à une déclaration de main-courante (dont elle refusa de lui délivrer une copie en application d’on ne sait quel texte insensé) dans laquelle il spécifia qu’il avait peur pour lui et pour les siens puisque son beau-père possédait un fusil de chasse et qu’il était assez fou pour s’en servir. L’agent de service inscrivit la déclaration au registre sous la rubrique Différends familiaux et rassura Richard, lui précisant que rien ne se passerait.

Peu de temps après, la mère de Victoire tombait sous les balles de son mari, juste avant qu’il ne retourne l’arme contre lui, mettant un terme sanglant et tragique à ce que les journalistes appelèrent un drame de la séparation… »

J’ai écrit ces lignes pour que les mentalités puissent évoluer et que la prise en charge de ces drames soit -enfin- réelle. Avec les 7,7 millions de téléspectateurs qui ont regardé Muriel Robin, Olivier Marchal ou Alix Poisson dans ce téléfilm, on peut l’espérer.

En 2008, j’avais dédicacé Les Doigts d’or d’Elise à « MM, arrachée à l’amour des siens par la folie d’un homme ». Dix années ont passé, et combien de vies aussi ?...