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Chapitre 21 Maître Nator

 

La puissante cylindrée du Chef s’arrêta, tous phares éteints, devant une longue maison sans étage, un peu à l’écart du village.

— Diego, tu restes là. Jette un œil aux alentours. Jay, tu m’accompagnes, le vieux nous attend. Les ordres du Chef étaient précis et ne se discutaient pas. Jamais. Les deux hommes se dirigèrent sans hésiter à travers une enfilade de pièces encombrées. Il faisait presque froid au cœur de cette bâtisse dont l’épaisseur démesurée des murs rappelait qu’elle avait été il y a dix siècles environ une commanderie templière. Jay était sur ses gardes. Il n’aimait pas venir là : l’endroit ne lui inspirait pas confiance.

Les doigts serrés sur la crosse de son revolver, il était à l’affût du moindre signe suspect. Pas par peur, mais par prudence. De forte corpulence, il avait le crâne rasé, la barbe courte et portait deux grands anneaux aux oreilles ainsi que des lunettes de soleil aux verres fumés. En toutes circonstances. En hiver et en été, à l’intérieur et à l’extérieur, de jour comme de nuit. Un toucan percé d’une épée, tatoué sur sa nuque épaisse, complétait l’ensemble.

Assis derrière un bureau surchargé d’une quantité invraisemblable de parchemins, de livres ouverts et d’ustensiles mystérieux, Nator regardait les deux hommes s’avancer vers lui sans ciller.

— Je vous attendais.

Nator était une figure dans le milieu des chercheurs de trésor. Depuis une éternité. Les liens qu’il avait toujours entretenus avec les uns et les autres n’avaient jamais été très clairs mais il était considéré de manière unanime comme LE meilleur spécialiste en ce domaine. Il avait tout analysé au fil des ans, tout étudié, tout exploré : les moindres recoins du village comme les théories, les souterrains oubliés comme les hypothèses les plus audacieuses. Sans résultat cependant.

Son immense barbe grisâtre et la toque de fourrure qu’il portait sur la tête ne laissaient transparaître qu’une faible surface de peau, ridée à l’extrême et marquée de taches plus ou moins sombres, mais ses deux yeux plissés, animés d’une vivacité sans pareil, trahissaient un esprit encore alerte malgré son grand âge. L’homme était une énigme à lui seul. Même son mode de vie le différenciait de tous les autres : là, dans sa commanderie séculaire -du moins ce qu’il en restait- il vivait en solitaire parmi ses livres et ses ambitions. Une en tout cas : celle d’être le premier à résoudre le mystère de Rennes-le-Château !

Le Chef regardait avec respect mais aussi dégoût cet espèce de vieux serbe toujours vêtu d’un sarouel crasseux et dont les ongles sales et démesurément longs plongeaient sans relâche dans des piles de papiers entremêlés. Ici et là se consumaient des bandelettes de papier d’Arménie dont les effluves entêtants mêlaient au benjoin du Laos l’odeur de moisi et d’humidité qui imprégnait tout dans cette vaste pièce…

Une atmosphère presque étouffante au sein de laquelle le vieil homme et Darwin, son chat, semblaient se complaire.

Nator ne prenait jamais de douche ou de bain : il ne se servait que de serviettes humides imprégnées de parfum avec lesquelles il frottait son corps une fois par semaine. Le papier d’Arménie se chargeait de purifier le reste. Un homme à part…

— Maître Nator, voici les documents dont je vous ai parlé. J’ai besoin de vos conseils pour les interpréter !

Il les arracha presque des mains du Chef avec une grimace qui déformait son visage. Ses yeux écarquillés parcoururent avec fébrilité chaque mot de la lettre de Bérenger à sa sœur. Il avait peine à croire que ce moment tant espéré avait fini par arriver. De légers soubresauts agitaient par moment son corps courbé.

— Lisez la lettre à haute voix ! ordonna-t-il soudain au Chef en lui tendant le document, le regard fixé sur la carte postale. Lisez ! J’ai besoin de m’en imprégner, de me laisser pénétrer par les mots et par les idées !

Jay était sur le point d’intervenir mais le Chef l’arrêta d’un mouvement autoritaire de la main. Il lut la lettre lentement :

Rennes-le-Château, 1917

Ma chère Blandine,

Les occasions de t’écrire n’ont pas été nombreuses ces dernières années mais celle-ci revêt un caractère peut-être plus solennel que les précédentes : je prends la plume pour te dire adieu. Je ne suis plus très vaillant et tout me porte à croire que je vais rejoindre sous peu notre bon Seigneur. Ne verse pas de larmes, elles seraient inutiles et déplacées. C’est pour moi en effet une grande joie que d’aller à la rencontre de saint Pierre et de passer le porche du paradis où m’attendent ceux qui me sont chers et qui m’y ont devancé. Il se peut que quelques mauvaises langues t’aient entretenu à dessein de bien méchantes critiques à mon égard. N’en crois rien ! N’écoute que ton cœur ! Lui seul doit être ton guide, ne l’oublie pas ! Je ne doute pas que tu aies déjà entendu parler de ma chère Marie Denarnaud, ma bien fidèle servante. C’est à elle que j’ai décidé de léguer tous mes biens, à défaut de pouvoir lui révéler le lourd fardeau qui pèse sur mon âme depuis tant d’années. Le reste, c’est à toi que je le laisse. Un héritage immémorial qui ne peut se fondre dans l’oubli des siècles et que j’ai été amené à connaître bien malgré moi. J’ai péché par orgueil, je te le concède, mais le moment est venu de m’en aller en abandonnant ici-bas ce secret et ma trahison.

Longtemps encore on parlera de moi, à n’en pas douter, mais toi seule sauras. Tous se perdront dans le labyrinthe des signes mais pas toi. À eux les évidences, à toi la boussole qui guide dans la nuit. Je dois te paraître bien confus mais les ténèbres se déchirent sans mal quand on possède la clé, et tu la posséderas.

Puisses-tu brûler un cierge à ma mémoire quand tu approcheras des grilles du tombeau. Je prierai pour toi.

Bérenger Saunière,

Ton frère,

Ancien curé de Rennes-le-Château

 

— Il me faut du temps pour l’étudier ! Je la garde ! s’écria le vieil homme.

— Hors de question Maître Nator… fit le Chef avec une placidité suffisamment intransigeante pour que cette réponse ne souffrît aucune contestation.

— J’ai besoin d’être certain qu’il ne s’agit pas d’un faux… supplia-t-il. Il me faut l’examiner davantage, laissez- la moi…

— Impossible.

— Montrez-moi au moins les originaux, un seul coup d’œil et ma conviction sera faite !

— Je vous l’ai dit, Maître Nator, c’est impossible.

— Mais pourquoi diable ? Je n’aurais jamais cru découvrir une telle confession de l’abbé Saunière avant de mourir ! Cette lettre est une clé, j’en suis convaincu ! C’est un document exceptionnel ! C’est pour cette raison et pour elle seule qu’il me faut écarter la possibilité d’une fausse piste, d’une contrefaçon !

— Je n’ai pas les originaux…

— …. ?

— Nous devions les récupérer mais cela n’a pas pu se faire…

— Comment les avez-vous trouvés alors ? s’écria le vieil homme en se levant d’un bond avant de retomber lourdement dans son fauteuil.

— Les circonstances de leur découverte seraient trop longues à expliquer mais la fille qui les possédait a disparu.

— Disparu ?...

— Disparu… Je vous le concède, c’est ennuyeux mais vous comprenez maintenant pourquoi il nous faut faire vite.

Nator resta silencieux. Il se contenta de froncer les sourcils en marmonnant quelques mots inintelligibles.

— Maître, rassemblez vos connaissances et réfléchissez à ce que je vous ai lu. Je repasserai vous voir plus tard. Bien évidemment, pas un mot de tout cela à qui que ce soit, est-ce bien clair ? Le Chef désigna du regard l’arme de Jay pour appuyer ses dernières paroles.

Nator inclina la tête.

— Je ne vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin…

 

Les deux hommes saluèrent leur hôte et quittèrent la demeure. Alors que la grosse berline s’éloignait, une porte dérobée s’ouvrit dans la bibliothèque qui couvrait le mur derrière le bureau.

— Alors, Maître Nator ?...

L’homme qui prononça ces mots caressait lentement le crâne d’un grand chien qui l’accompagnait.

— La piste parait intéressante, Monsieur le Comte…

à suivre...