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Chapitre 22 Le temps des regrets

 

Quand Richard rappela l’hôtel vers 19 heures, il ne tomba pas tout de suite sur Sigismond Tournebouix. Il eut affaire à un individu entre deux âges, à l’accent provençal prononcé, qui ne parvenait pas à comprendre ce que le jeune homme voulait. Etait-ce la manière de parler de cet homme, l’état de la ligne, ou la fébrilité de Richard, toujours est-il qu’il dut le supplier d’aller chercher l’hôtelier en cuisine où il officiait depuis un long moment déjà.

Le sentiment de colère qui animait l’époux de Victoire en milieu de journée avait désormais laissé la place à une inquiétude diffuse.

— J’écoute ! fit Sigismond Tournebouix sur un ton qui laissait deviner qu’il n’avait pas quitté ses fourneaux de gaieté de cœur. Qui me demande à cette heure ? renchérit-il sans attendre, d’une voix encore plus caverneuse et menaçante.

— C’est Richard Louvrier à l’appareil, le mari de Victoire…

— Victoire ?...

— La jeune femme rousse…

— Ah, donà Victoire… évidemment, où avais-je la tête ! Toutes mes excuses, sénher Louvrier, mais le moment est mal choisi !

— J’en suis conscient mais je voulais simplement savoir si vous lui aviez laissé mon message ?

— Mon pauvre ami, je n’ai pas quitté l’hôtel de la journée et sa clé est toujours accrochée au tableau…

— Donc ?

— Je ne l’ai pas vue !

— Vous en êtes certain ?

Séhner Louvrier, elle n’est pas encore rentrée, voilà tout…

Après quelques instants de silence que Sigismond n’osa cependant pas interrompre, le jeune parisien s’adressa à nouveau à l’hôtelier avec hésitation.

— Monsieur Tournebouix… Pourrais-je vous demander de me rendre un service ?

Sa voix était devenue presque suppliante.

— Dites toujours…

— Je suis inquiet… Je connais Victoire, elle ne serait pas partie sur un coup de tête. Et encore moins pour passer la nuit je ne sais où ! J’ai encore essayé de l’appeler cet après-midi mais la boîte vocale de son répondeur était pleine ! En temps normal, elle la consulte régulièrement…

— Peut-être a-t-elle la tête ailleurs ? Mais bon, je vous sens troublé… Vous vous faites du souci pour elle, c’est une bonne chose !

— Une bonne chose ?

— Ma foi oui, c’est que vous l’aimez encore la belle demoiselle…

— Bien sûr, pourquoi ne l’aimerais-je plus ?

— Bah… Je ne comprendrai jamais rien aux hommes mariés, sénher Louvrier. Moi au moins, je ne m’embarrasse pas de ces filouteries tortueuses : quand je veux une femme, je me repais de sa poitrine et de son ventre, je fais mon affaire et je passe à autre chose ! L’amour et la liberté ne se mêlent entre eux pas plus que l’eau et l’huile ! En tout cas, pas pour longtemps ! Allez, ma cuisine m’appelle : que voulez-vous que je fasse ?

— Je sais que le moment est mal choisi mais pourriez-vous monter dans sa chambre pour y jeter un œil ?

— Je n’ai pas pour habitude de visiter le logis de mes clients en leur absence.

— S’il vous plait !... Je ne vous demande que de vérifier si ses affaires sont toujours là…

— Bon, fit-il en maugréant, je vais basculer l’appel là-haut. Le temps de prévenir en cuisine et je vous reprends à l’étage !

Quelques minutes plus tard -minutes qui parurent des heures à Richard- Sigismond Tournebouix décrocha le téléphone de la chambre.

— Nous y voilà, nous y voilà…

— Alors ?...

Donà Victoire est une jeune femme apparemment très ordonnée, il n’y a pas grand-chose qui traîne.

En entendant cette remarque, Richard sourit avec attendrissement en songeant à cette méticulosité qui la caractérisait si bien.

— Un large chapeau à fleur, des lunettes de soleil, un soutien-gorge rose clair, un carnet…

— Quel genre de carnet ? l’interrompit-il brutalement.

— Je ne me permettrais pas de l’ouvrir même si vous me le demandiez, sénher Louvier …

— Il y a quelque chose d’écrit dessus ?

— “Carnet de vacances”.

— Oh non ! Allez dans la salle de bain !

— J’y vais, j’y vais… Un vanity, une brosse à cheveux, une brosse à dents, du dentifrice…

— Monsieur Tournebouix, rendez-vous compte ! Elle n’a pris ni son carnet ni sa brosse à dents !

— … ?

— Elle ne s’en sépare jamais ! Il lui est arrivé quelque chose, c’est évident !

— Voyons, ne paniquez pas…

— J’appelle la Police !

Richard raccrocha le combiné sans laisser à l’hôtelier la possibilité d’ajouter ne serait-ce qu’un mot. Il composa aussitôt le 17. Sa respiration était haletante et son pouls s’accélérait.

Vous avez demandé la Police, ne quittez pas. Vous avez demandé la Police, ne quittez pas. Vous avez demandé…”

Le message passait en boucle sans que personne ne décroche. Enfin, après d’interminables secondes d’attente, Richard eut un interlocuteur. Ou plutôt, une interlocutrice. Désagréable et aussi aimable qu’une porte de prison. Il s’efforçait de dresser un tableau aussi simple que possible de la situation mais elle se contentait de répéter à l’envi que la police ne pouvait rien faire et que Victoire était libre de ses faits et gestes. Il eut beau lui expliquer que sa disparition soudaine était réellement inquiétante et que tout portait à croire qu’il y avait matière à s’en alerter, elle lui assénait d’un ton monocorde que sa femme était majeure et qu’il valait mieux attendre vingt-quatre ou quarante- huit heures avant d’envisager quoi que ce soit. Même un robot aurait fait preuve de plus d’humanité en de telles circonstances. Richard était abasourdi par la crétinerie de cette femme. Il ignorait son grade (gardien de la paix ? sous-brigadier ?) mais il était sûr d’une chose : elle n’était pas concernée par le phénomène de surqualification intellectuelle que la police invoquait parfois pour certains de ses agents…

Pour donner plus de corps à ses explications, il eut cependant la mauvaise idée d’évoquer leur dispute et son départ précipité de Couiza. La conviction de son interlocutrice fut alors sans appel : “problèmes relationnels de couple, différend familial”. Rien de plus. Richard regretta d’en avoir parlé car il comprit qu’il ne pourrait plus désormais la faire changer d’avis.

— Vous ne voulez quand même pas qu’on vous envoie le RAID ! avait-elle conclu en riant. Elle n’accordait donc aucun crédit à son alarme. Il appelait en tant que victime potentielle et cette femme en uniforme le traitait, sans chercher à comprendre, en affabulateur, voire en coupable virtuel. La bonne foi et la liberté ne sont que peu de choses quand elles sont soumises au bon vouloir d’individus de cet acabit.

Richard savait qu’il lui fallait attendre. Au moins jusqu’au lendemain. Victoire lui manquait maintenant.

Leur séparation n’était plus qu’un mauvais souvenir. Ou plutôt, un regret…

à suivre...