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La Pastorale des santons de mon village : Louison

Il l’attendait près de la fontaine, elle en est certaine. Il l’attendait… Les circonstances les avaient mis tous deux trop souvent sur les mêmes chemins ces derniers temps pour y voir le seul passage du hasard. Louison n’était pas fille à s’inventer des histoires mais elle n’était pas bête non plus. Sans rien en connaître, elle savait pourtant déjà presque tout de la perfidie des hommes. Question d’observation.

Oh, bien sûr, elle n’était qu’un être de peu d’importance dans le village, elle le savait. Comment pourrait-il en aller autrement, d’ailleurs ? Orpheline peu après sa naissance, elle n’avait jamais connu ses parents. Recueillie par la bonne de Monsieur le curé, elle avait été confiée ensuite à une ancienne lavandière qui s’était prise de pitié pour cette créature chétive déjà bien malmenée par la vie. Elle avait fini par grandir, surmontant quelques maladies graves qui d’habitude emportent les enfants qui en sont frappés, mais pas elle. Dans sa fragilité, il y avait de la résistance.

En marge du village et de sa sociabilité, elle n’était jamais allée à l’école et se faisait employer ici et là à de menus travaux. Depuis deux ou trois saisons, la petite sauvageonne, comme certains aimaient à l’appeler, avait changé. Elle s’était transformée en une belle jeune fille dont ni les vêtements simples et rapiécés ni l’habituelle sacoche de cuir en bandoulière ne parvenaient à ternir la beauté. Couronnée de sa chevelure rousse tirant sur le blond, elle baissait souvent les yeux, se faisait toujours discrète et ne cherchait aucun commerce particulier avec ses semblables. Un mélange d’humilité, de timidité et de résignation en était certainement la cause. Peut-être était-ce aussi pour cette raison que Monsieur Loupiot s’était mis en tête de croiser souvent son chemin. Le prédateur se croit d’autant plus fort que la proie est faible d’apparence. Alors il se débrouillait comme il pouvait pour la suivre, espérant qu’elle le conduirait une fois un peu à l’écart du village et que, là, il pourrait…lui parler. De quoi ? Allez savoir… En pareilles circonstances, il parait que les mots viennent d’eux-mêmes…

Depuis deux jours, il ne la voyait plus. Il finissait par la croire malade mais poser des questions aurait été délicat. Il avait beau avoir une réputation à peu près sans tâche, personne ne serait dupe de son petit manège dans ces circonstances. Deux jours, une éternité ! Une torture, un supplice. Alors, quand il l’avait aperçue ce matin-là au milieu du village dans la lueur du commencement du jour, il n’avait pas pu résister. Il était allé à sa rencontre, tout près de la fontaine. Sous les yeux de tous. Il s’était arrêté à un mètre ou deux de la jeune fille. Elle, effrayée malgré son apparence tranquille, restait immobile. Un long moment passa. Et puis Monsieur Loupiot était reparti. Sans dire un mot. Il avait eu peur, lui aussi. Mais pas de la même peur. Plutôt celle du qu’en-dira-t-on qui lui cinglerait le visage si on apprenait plus tard que la petite avait fait les frais de l’appétit luxurieux aussi irrépressible que condamnable d’un citoyen « bien sous tous rapports ».

En rentrant chez elle, Louison avait pleuré. En voyant ses yeux pleins de larmes, l’ancienne lavandière avait compris. Elle avait compris aussi qu’il lui faudrait la défendre désormais et plus seulement la nourrir ou l’élever. La défendre pour qu’à son tour elle soit forte et n’ait plus rien à craindre de ce genre d’hommes. Elle lui avait passé ensuite la main dans les cheveux d’un air de dire : « Courage, ma grande, mais prends-garde à toi. Les hommes ne sont pas tout à fait tels que tu l’imagines. Et ceux du village encore moins peut-être… ».

A suivre…