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Chapitre 28 Retour sur le passé

 

Lettre de Henry Bataille à Yvonne Sarcey (1869-1950, fille du critique dramatique et journaliste Francisque Sarcey qui tint une chronique théâtrale dans le journal Le Temps de 1867 à 1899 et amie de Henry Bataille).

 

Paris, 31 décembre 1890

Ma bonne amie,

Chère Yvonne, ô très chère Yvonne, que le temps me parait long depuis notre dernière rencontre ! L’implacable hiver a déjà recouvert de son blanc manteau la rieuse nature que nous parcourûmes le coeur léger à la fin de l’été et je suis bien triste de ne point vous avoir revue. Votre sourire me manque, de même que l’odeur des thyms et de la lavande. Depuis que je suis rentré à Paris, je me suis mis au travail, suivant en tous points vos judicieux conseils ainsi que ceux de votre père. Et le miracle s’est produit ! Le directeur d’un théâtre que vous connaissez bien a accepté de monter ma première pièce. Peut-être votre père vous en a-t-il parlé ? Le cher homme nous a fait l’insigne honneur d’assister aux répétitions. Le succès n’est pas encore au rendez- vous mais l’accueil d’un jeune auteur -inconnu de surcroît- n’est pas chose facile, vous le savez bien. Je me mets à y croire… Et c’est bien la première fois que ce que j’écris me rapporte de l’argent plutôt que des ennuis ! Moi qui ai toujours cru que seuls mes dessins me survivraient… La Crèche émerveillée sera donnée jusque fin mars (cette première œuvre théâtrale de Henry Bataille, écrite sous pseudonyme, est rarement rattachée à sa biographie). J’espère avoir le plaisir de vous y voir ma bonne amie ! Je sors peu en ce moment car les drames qu’on donne à Paris me donnent la nausée, moi qui suis déjà si faible par nature. Il n’y est question que de séduction et de luxure grossière : je ne goûte pas cette décadence. À vous qui me connaissez bien, à vous qui ne fuyez pas ma sensibilité, je peux le dire sans souffrir aucunement : je n’éprouve que dégoût pour cette permissivité jouissive dont le théâtre actuel s’est épris. Je me plains, je vous tourmente mais je ne veux pas vous ennuyer avec mes états d’âme, d’autant que mon cœur est léger depuis quelques jours. En effet, j’ai fait - il y a peu - la connaissance dans le salon de votre cher Claude Debussy d’un prêtre singulier : je l’avais croisé il y a plusieurs années lors de l’inauguration d’une ligne ferroviaire sur les terres méridionales de mes ancêtres maternels mais ma jeunesse d’alors ne me permit point de l’aborder. C’est votre ami Letouzey, l’éditeur de cette affreuse Vie des Saints, qui me l’a présenté. Il y a dans cet homme une profondeur vertigineuse qui ravive en moi le goût du tombeau… Mais chut ! C’est mon secret, mon Grand secret…

Allez, ma bonne amie, je vous embrasse et m’en retourne à mes petits travaux. Et n’oubliez pas ma pièce, je vous y attends : la Crèche émerveillée…

Votre dévoué Henry

 

 

Rennes-le-Château, 1891

 

Comme à son habitude, Bérenger Saunière s’était fait servir une décoction de plantes sauvages de la garrigue. Un breuvage brûlant que lui préparait Marie et qui apaisait les maux dont son organisme souffrait parfois. Le dosage de chacun des ingrédients répondait à un ordre précis qu’il avait hérité de son père du temps où celui-ci était régisseur des terres du château de Montazels et qu’il arpentait sans relâche le vaste domaine du marquis de Casamajou. Chaque plante avait sa spécificité. Ses dangers aussi. À faible dose, tel végétal séché pouvait guérir des ennuis de cœur. Une quantité à peine plus élevée entraînait en revanche la mort. D’où l’art consommé d’un mariage subtil entre les essences et les principes actifs.

Bérenger avait enseigné patiemment à Marie Denarnaud les secrets d’une science qu’elle maîtrisait désormais. Il reprit donc la tasse fumante entre ses mains après avoir refermé le carnet dans lequel il consignait chaque jour ce qui lui paraissait digne d’y être mentionné. Ce qu’il avait inscrit ce jour-là était un peu plus sibyllin qu’à l’accoutumée. Il s’agissait d’un commentaire qui surmontait un collage qu’il avait effectué à partir de découpes dans une des revues qu’il lisait : “L’année 1891 portée dans l’éternité avec le fruit dont on parle ci-dessous” suivi d’une gravure représentant Jésus entouré des trois Rois Mages. Une crèche. Emerveillée…

Quelques mois plus tard, l’abbé Saunière fit installer dans un jardinet à proximité de l’entrée de l’église un des deux piliers qui soutenaient l’autel à son arrivée. Celui qui était gravé et sculpté de multiples entrelacs dits wisigoths - carolingiens en réalité - et au creux duquel il avait découvert les premiers parchemins qui l’avaient mis sur la piste du trésor. Il transforma ce bloc de pierre millénaire en simple socle et le fit surmonter d’une statue de la Vierge. Un aménagement somme toute classique mais qui présentait pourtant deux particularités : d’une part il y fit graver les mots Mission 1891 et d’autre part il veilla à ce que le pilier soit installé à l’envers. À l’un des ouvriers qui avait fait brusquement irruption dans le presbytère pendant un cours de catéchisme et qui, affolé, s’était écrié : “Mon Père, mon Père, nous nous sommes trompés, le pilier est à l’envers !”, il avait répondu calmement avec un petit sourire énigmatique :

— Rassurez-vous, c’est ma volonté, mon fils….

à suivre...