2A3ADF9F-A702-4CBB-A423-15245684045A

La Pastorale des santons de mon village : le cornac et son éléphant

Ce qui frappe au premier abord, c’est son sourire. Un sourire permanent, naturel et spontané qui dit la joie de vivre et le bonheur d’aller à la rencontre de l’Autre. Si peu en phase avec les mines fermées des habitants du Village… En même temps, l’hiver est présent et le temps qu’il fait ne prédispose pas à l’extériorisation des épanchements intérieurs. Là non plus, à le voir, on ne dirait pas que la saison n’est pas celle des beaux jours. Il faut dire qu’il est presque dévêtu, à demi-nu s’exclameraient avec un dégoût mêlé de gourmandise quelques villageoises peu habituées à un tel étalage de peau resplendissante en pleine lumière. À peine habillé d’un gilet découvrant une poitrine musclée, d’un large sarouel immaculé et d’une ceinture rouge-sang, il dissimule tant bien que mal un corps en pleine santé que le froid ne parvient pas à flétrir.

Couronné d’un épais turban aux reflets de safran, il déambule ainsi dans les ruelles du Village accompagné de son éléphant, un pachyderme à la cuirasse couleur de cendre qui avance d’un pas aussi majestueux que nonchalant, jetant ici ou là un regard étonné qui perce sous son petit œil noir. L’étonnement se lit sur les traits des deux compères mais si celui de l’animal exprime avant tout la peur, celui du cornac révèle à l’inverse une curiosité plutôt joyeuse. Celle de croiser des hommes et des femmes, surtout des femmes, étrangement vêtus, à l’air toujours triste ou contrarié, celle de voir la rapidité avec laquelle ils cherchent la plupart du temps à esquiver les conversations plutôt qu’à les provoquer, celle enfin de lire dans les pensées des désirs enfouis, inavoués, refoulés. Tout le contraire de sa vie à lui ! Attentif au moindre besoin de son éléphant –ils se connaissent depuis des années et des années- il n’a d’autre préoccupation que celle de veiller à ce qu’il se sente bien dans ce pays inconnu au climat si dur. Il ne vit que par, pour et avec son éléphant. C’est la vie d’un cornac, tout simplement. Et il n’en voudrait pas d’autre pour rien au monde. Tout ce qui vient en plus n’est que bonheur, plaisir à cueillir tel quel : une jolie fleur, le sourire avenant d’une belle femme, le clapotis d’une fontaine ou l’oscillation d’un bouquet d’arbres sous la caresse du vent. 

Il a traversé une partie de la Terre avec sa bête dans le sillage des Rois Mages pour venir à la rencontre de Celui que l’étoile annonçait. Il a vaincu mille périls pour parvenir jusqu’ici mais sans peur ni regrets car tout ce qui lui est donné à voir le comble d’aise. Ils font une drôle de paire, lui et son éléphant ! Lorsqu’il repartira, il emportera avec lui des souvenirs inoubliables. Mais son sourire radieux laissera lui aussi chez les habitants une trace ineffaçable. Ils ont appris un nouveau mot, cornac et ont admiré une monstrueuse beauté de la Nature, l’éléphant. Le cornac et son éléphant, un petit miracle comme ils n’en verront pas de sitôt au Village…

 

À suivre...