Monsieur Pinceaux PhotoJT

La Pastorale des santons de mon village : Monsieur Pinceaux

« Monsieur Pinceaux ». Ce sont les enfants qui l’ont appelé ainsi au début et, depuis, ce surnom lui est resté. Il aurait pu s’en irriter mais il trouve que cela lui va bien finalement. En tout cas, il préfère ce sobriquet à celui dont on l’affublait dans le passé : le rouquin. Comme si la couleur de ses cheveux ou de sa barbe en faisait un homme à part... Alors que « Monsieur Pinceaux », ça sonne bien et il n’y a derrière ces deux mots aucune malveillance, aucune stigmatisation, juste le résultat d’une observation : un homme qui parcourt les environs du village en veston bleu, une palette à la main.

 

Il est tombé amoureux des paysages environnants un jour où, éconduit par celle qu’il cherchait à séduire à l’issue d’une fête patronale, il s’était retrouvé à errer, l’âme en peine, en pleine campagne. Quelques verres d’un mauvais vin avalés rapidement à la taverne lui avait laissé croire que le joli brin de fille qui avait posé pour lui quelques semaines plus tôt n’était pas insensible à sa froideur apparente et, au moment de lui remettre son portrait, alors que la fête patronale se terminait doucement, il s’était enhardi à lui déclarer sa flamme. Sur l’instant, aidé par les effets de l’alcool, il s’était senti presque invincible, armé de tous les courages et plein d’un enthousiasme qu’il ne se connaissait pas. Sa déclaration fut accueillie...par un éclat de rire. Un énorme éclat de rire, aussi coupant qu’une lame de sabre, aussi bruyant qu’une pyramide de verres en cristal qui se brisent d’un coup, s’effondrant sur eux-mêmes dans un fracas épouvantable et douloureux. Ainsi s’était terminée dans les larmes -les siennes- sa première et unique déclaration d’amour. Il n’en avait conservé aucune haine, pas même pour la jeune fille blonde, juste un peu de honte. Quelques jours plus tard, après avoir arpenté les coteaux des alentours pour chercher un endroit tranquille où il pourrait se pendre, il avait découvert la beauté authentique d’un lever de soleil sur l’horizon, la palette infinie des couleurs de la Nature dont les nuances varient selon l’heure du jour ou la direction du vent et le chant des oiseaux à la tombée du soir...

 

Il s’était alors promis de ne plus jamais immortaliser sur la toile ses semblables et de se consacrer à peindre uniquement l’immuable grandeur des environs du Village.

 

Le temps a passé. « Monsieur Pinceaux » a vieilli, son poil roux flamboyant s’est affadi, la jeune fille blonde s’est mariée puis est morte en couches l’année suivante, un petit matin gris de printemps. Ce jour-là, parvenu sur une hauteur rocailleuse surplombant un enchevêtrement vertigineux de roches déchiquetées, il mêla ses propres larmes à ses couleurs pour donner à sa peinture des nuances uniques et désespérées. De retour chez lui, il brûla la toile, livrant à l’éternité ce qu’il avait saisi de l’instant. Il en prit l’habitude par la suite et livra systématiquement à la flamme le produit de son art une fois rentré. Il crée puis efface. Sans relâche. Sans regrets non plus. Il a trouvé dans cet étrange équilibre sa destinée. Il n’est plus jamais triste et sourit à qui veut bien le croiser. Les enfants d’abord, ceux qui lui ont donné en premier le surnom de « Monsieur Pinceaux », intrigués par cet homme souvent couvert de poussière et de taches colorées, les villageois ensuite qui ne prêtent plus guère attention à cet original préférant barbouiller des toiles au lieu de travailler.

 

Il n’est pas rare non plus qu’une âme charitable aille déposer devant sa porte un panier de légumes, un poulet ou des galettes de blé. Sans rien attendre en retour. Par pure charité. Simplement pour s’assurer qu’il ne manque de rien...

 

La peinture est en effet une maîtresse exigeante mais à voir ses traits doux et apaisés, « Monsieur Pinceaux » est certainement un homme heureux...

 

À suivre...