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Chapitre 31 L’horizon s’assombrit

Allongé sur le lit de sa chambre d’hôtel, Richard somnolait. Il entrouvrait de temps à autre les yeux, histoire de vérifier que le lustre du plafond n’avait pas changé de place, puis retombait irrémédiablement dans la léthargie poisseuse qui l’engluait. Jamais une de leurs disputes n’avait eu de telles conséquences dans le passé ! Mon Dieu qu’il regrettait de s’être emporté ce matin-là. Elle ne faisait rien de mal après tout. Juste quelques recherches sur cet ancêtre qu’il s’était découvert un peu tard par le plus grand des hasards. Il n’avait pas su la comprendre et s’en voulait d’avoir réagi de cette façon. À sa décharge, il avait traversé des moments compliqués au niveau professionnel et la tension qu’ils entraînaient avait inévitablement rejailli sur sa vie privée. On ne devrait jamais laisser le travail prendre le pas sur l’individu car, quand le travail a disparu, seul l’individu demeure. Avec ses blessures et ses espérances déçues. Il allait s’enfoncer à nouveau dans un demi-sommeil agité quand la sonnerie de son téléphone portable retentit.

Il se leva d’un bond, trébucha sur le pied du lit, manquant par la même occasion de se rompre le cou, et attrapa la petite chose grisâtre qui émettait un bruit strident à intervalles réguliers. C’était Victoire, il en était sûr ! Elle l’appelait, enfin ! L’écran rétro éclairé du téléphone était cependant moins formel : “numéro inconnu”. Richard hésita une seconde, surpris de ne pas y voir apparaître les appellations habituelles “Vicky portable”, “Vicky agence” ou “Vicky appart”, puis prit l’appel avec appréhension.

— Allo ? Allo ?

Il n’obtint aucune réponse.

— Allo ? Allo ? C’est toi ?...

— Monsieur Louvrier ? Richard Louvrier ? fit une voix gutturale et sans chaleur.

— Oui ?... répondit-il avec hésitation.

— Je n’irai pas par quatre chemins, monsieur Louvrier. Nous détenons votre épouse. Si vous souhaitez la revoir en vie, mettez tous les documents de l’abbé Saunière en votre possession dans une enveloppe et déposez-la sur le comptoir du café derrière votre hôtel. Demain, à douze heures tapantes.

Richard n’eut pas le temps d’ajouter un mot ni de poser une question. Son interlocuteur avait raccroché. Il se laissa tomber sur le lit, abasourdi. Victoire avait été enlevée ! Kidnappée ! Elle n’était pas partie pour un autre homme ! Ni avec un autre homme ! Elle ne l’avait pas quitté ! Elle avait été enlevée… Malgré le choc, il essaya de rassembler ses pensées. Qu’avait dit l’inconnu ? Demain, à midi, une enveloppe, le café derrière l’hôtel. Mais de quels documents parlait-il ? Dans quel guêpier s’était-elle donc fourrée ? Elle était en danger ! Il ne fallait plus perdre une seule minute ! Poussé par une agitation soudaine, il sortit de la chambre en courant, dévala les escaliers, bousculant au passage le pauvre Sigismond Tournebouix qui traversait le hall, et fonça directement au commissariat.

À son arrivée au bureau de police, il tomba nez à nez avec le lieutenant qui l’avait reçu la première fois.

— Inspecteur, Inspecteur !

L’homme resta interloqué un instant puis se remémora leur rencontre. Il reconnut le jeune parisien…

— Lieutenant. Vous avez la tête dure, vous…

— Si vous voulez, mais c’est très urgent, il y a du nouveau !

_Ça y est, vous l’avez retrouvée votre Pomponnette ?

— Elle a été enlevée ! Elle a été enlevée ! répétait-il dans un état d’excitation intense.

— Calmez-vous, monsieur, je ne comprends rien ! Qui a été enlevé ?

— Mais ma femme ! (il se contint de ne pas ajouter un pauvre con ! légitime en pareilles circonstances). Elle a été kidnappée !

— Par qui ?

— Je n’en sais rien !...

— Alors, comment savez-vous qu’elle a été enlevée ?

Richard lui raconta l’appel sur le portable en omettant toutefois de préciser la nature de la rançon exigée.

— Elle a été enlevée, je vous dis ! Le type m’a parlé au téléphone !...

Il était bouleversé. D’autant que la police était son seul salut. La conversation qu’il avait eue avec Victoire après leur premier dîner à Couiza en compagnie des deux antiquaires lui revint alors en mémoire : “certains chercheurs de trésor tueraient père et mère pour un nouvel indice, une nouvelle piste…” et il en eut un frisson de terreur.

— Aidez-moi, aidez-moi ! supplia-t-il.

— Monsieur Favrier…

— Louvrier…

— Oui, Louvrier, pensez-vous qu’il soit nécessaire d’inventer de telles calembredaines pour expliquer le départ de votre épouse ? Elle est partie, un point c’est tout ! C’est un moment difficile à passer, je vous le concède, fit-il avec l’accent du midi, mais vous savez ce qu’on dit : une de perdue, …

— Mais, vous n’y êtes pas du tout… balbutia Richard.

— Je suis désolé, mais nous ne pouvons rien faire pour vous. Elle est partie ! Avec un homme, avec une femme, il faut s’attendre à tout avec les temps qui courent…

Piqué au vif, Richard se mit à hurler. Il poussa un cri stupéfiant dans l’entrée du commissariat.

Le lieutenant l’arrêta tout net.

— Vous allez vous calmer, monsieur ! Le ton de sa voix était désormais lourd de menaces. Après tout, qui me dit que vous avez réellement reçu cet appel ? Vous avez relevé le numéro ?

— Non, c’était un numéro masqué et dans ma précipitation, j’ai dû faire une mauvaise manipulation, j’ai effacé le journal d’appels…

— Evidemment… fit le policier avec ironie. Et je devrais être convaincu de l’existence d’un appel dont vous avez perdu la trace et qui, de plus, reste impossible à identifier ?

— Mais c’est la vérité !

— Ça, c’est vous qui le dites ! Moi, j’ai besoin de preuves, de bonnes vieilles preuves bien concrètes. Et ne vous mettez pas à hurler car je vous fais interner sur le champ ! C’est facile à mon niveau, vous savez…

— Mais elle a disparu !...

— Justement… Vous auriez pu la tuer après une dispute, accidentellement on va dire, et une fois que vous vous êtes débarrassé du corps, vous êtes venu nous déclarer sa disparition. Ça c’est déjà vu !...

— Mais vous êtes fou !

— Mesurez vos paroles, monsieur Chambrier !

— Louvrier !

— Mesurez vos paroles ! Je suis officier de police judiciaire et vous êtes le premier suspect dans cette affaire…

Richard était pétrifié par ce qu’il venait d’entendre. Il se disait, la mort dans l’âme, que pour la seconde fois la police ne ferait rien pour lui venir en aide. Bien au contraire.

Il sortit du commissariat en proie à une intense déréliction. Il retourna à sa voiture et resta, les deux mains sur le volant, immobile, le regard vide et la bouche tombante.

Soudain, il vit Thomas Lherbier sortir du bureau de police et pousser la porte d’un petit restaurant chinois à l’angle de la rue. Sans réfléchir, il décida de lui emboîter le pas et y entra à son tour. Il se dirigea aussitôt vers la table du jeune policier, tira une chaise et s’assit en face de lui. Il ne prêta guère attention aux multiples lanternes rouge et or qui encadraient un vaste décor mural de plâtre peint figurant un port où accostaient une douzaine de conques parmi des nuées d’oiseaux exotiques. Seul un énorme poisson exposé près de la porte d’entrée, gueule ouverte, avait arrêté son regard. En apercevant Richard, Thomas Lherbier soupira. Il tenta de le raisonner, lui expliquant que son épouse était peut-être partie, tout simplement, mais rien n’y fit. Richard attendit patiemment qu’il eût terminé pour lui expliquer qu’elle avait bel et bien été enlevée et qu’il fallait impérativement mobiliser toutes les équipes disponibles pour la retrouver. Ses explications troublèrent un peu le jeune policier mais ce dernier lui fit comprendre que rien ne serait possible tant que son supérieur n’en serait pas convaincu. Il lui rappela ses coordonnées personnelles en lui précisant qu’il devrait le prévenir dès qu’il aurait du nouveau. Touché cependant par le désespoir évident de ce Parisien en vacances, il lui proposa de partager son repas - omelette aux crevettes en entrée, poulet au sel et au poivre, nouilles sautées et bière chinoise - mais Richard déclina l’invitation. Il n’avait pas faim.

C’est parfois au manque d’appétit qu’on mesure la véritable détresse, la tristesse authentique. Il suffit d’assister aux repas qui suivent les enterrements pour s’en convaincre…

Richard regagna l’hôtel, le pas lourd et l’âme en peine. Il lui semblait que les heures s’égrenaient irrémédiablement, comme de minuscules grains de sable au cœur d’un sablier de verre, sans qu’il puisse agir le moins du monde sur le cours des choses.

Victoire était en danger et il ne pouvait rien faire pour l’en sortir ! De quels documents voulait parler cet homme au téléphone ? Ceux de l’abbé Saunière ? C’était Victoire qui les avait ! Et il avait tout examiné dans la chambre, jusqu’au carnet de vacances, page par page, sans rien trouver ! Il ne restait donc qu’une solution : se rendre au café derrière l’hôtel le lendemain à midi et expliquer aux ravisseurs que les Louvrier n’avaient jamais rien possédé d’autre que la carte et la lettre…

Maximilien Lamort-Lecrabe et Jacques Girafe convièrent ce soir-là le pauvre Richard à leur table pour dîner. Il leur raconta l’appel téléphonique, la confirmation de l’enlèvement de Victoire et sa démarche inutile auprès de la police. Il ne dit cependant pas un mot sur les documents tant convoités. Les deux hommes essayèrent de lui remonter le moral et cherchèrent à l’aider en décryptant le moindre détail de cette sombre affaire.

— Ils n’ont pas demandé de rançon ? s’inquiéta Maximilien Lamort-Lecrabe.

— Non…

— N’auraient-ils pas demandé ou exigé autre chose, alors ? renchérit Jacques Girafe. Nous ne voulons pas être indiscrets mais nous voudrions tellement vous aider…

— La voix vous était-elle inconnue ?

— Totalement…

— Et il n’y avait pas un bruit de fond particulier, un élément auquel vous n’auriez pas prêté attention au premier abord mais qui vous reviendrait maintenant en mémoire ?

— Non, aucun, soupira Richard. Je ne la reverrai pas…

— Ne dites pas de bêtises, reprit Jacques Girafe en lui tapant sur l’épaule. Nous allons tout faire pour la retrouver. Mais vous êtes certain que le ravisseur ne vous a rien demandé ?

Richard resta évasif. Yaourt, le chien de Jacques, jappait à intervalles réguliers, percevant l’angoisse diffuse qui émanait de la tablée.

— Richard, avez-vous essayé de contacter cette jeune femme en fauteuil roulant dont vous nous avez parlé l’autre jour et dont le nom m’échappe à l’instant ?

— Sixtine.

— Oui. Elle pourrait peut-être vous aider ? C’est quand même une des dernières personnes à avoir côtoyé votre épouse avant son enlèvement…

— Non, cela ne servirait à rien.

— Et la police, êtes-vous vraiment certain qu’ils ne sont pas sur le point d’ouvrir une enquête ? ajouta Jacques. Peut-être n’ont-ils pas voulu trop en dire devant vous pour ne pas vous inquiéter davantage ?

— C’est plutôt le contraire ! Ils sont allés jusqu’à me faire remarquer que je pouvais être à l’origine de sa disparition et que je l’avais peut-être tuée, alors…

— Je comprends tout à fait votre réaction, reprit-il, mais vous rendre seul à ce rendez-vous me parait imprudent.

— Ai-je une autre solution ?

— Votre femme a tout de même été enlevée ; on ne sait pas de quoi ces hommes sont capables ! Vous devriez faire attention à vous…

Maximilien Lamort-Lecrabe se rapprocha de lui et lui parla à voix basse, comme si ce qu’il avait à lui dire ne devait être entendu de personne.

— Nous pourrions vous y accompagner, même de loin ?...

— Non, ce n’est pas une bonne idée : c’est à moi et à moi seul de régler le problème. Je n’aurais jamais dû la quitter comme je l’ai fait…

— Vous voir esseulé dans ce guet-apens ne me rassure pas !

— Ne vous en faites pas, je suis plus costaud qu’il n’y parait…

Le regard d’acier de Maximilien Lamort-Lecrabe fut traversé l’espace d’une seconde par un étonnement amusé. L’adjectif costaud n’était pas celui qu’il aurait utilisé instinctivement pour parler de Richard…

— C’est comme vous voulez, mais réfléchissez-y !

Le mari de Victoire déclina poliment la proposition, salua ses interlocuteurs et leur confia qu’il était temps pour lui d’aller se coucher. Il savait qu’il ne trouverait pas le sommeil mais il avait besoin de se reposer ; la journée du lendemain allait être longue.

Richard était à peine sorti de table que Sigismond Tournebouix vint l’accoster au pied de l’escalier qui menait aux chambres.

Sénher Louvrier, je vous ai observé toute la soirée : vous me paraissez bien éprouvé. Remarquez, on le serait à moins ! fit-il en fourrageant fébrilement ses doigts dans sa barbe épaisse. Richard s’en aperçut mais ne lui en voulut pas pour autant. Il n’était plus à un réconfort près ! Tout le monde voulait l’aider ce soir. Il n’avait cependant pas la force de s’exaspérer de tant de sollicitude. La seule chose qui comptait à ses yeux, c’était de retrouver sa femme. Il avait la sensation que la boule qui lui comprimait l’estomac finissait par l’empêcher de respirer normalement. Une angoisse sourde qui lui pesait, moralement et physiquement, et qui captait désormais chacune de ses pensées, un peu comme un trou noir qui attire à lui toutes les particules qui l’approchent avant de les faire disparaître. Elle était loin l’image du jeune banquier parisien, égoïste et suffisant. Il n’y avait plus qu’un homme las, quasi brisé, qui se sentait glisser lentement vers un abîme sans nom.

— Ces deux messieurs ont-ils pu vous venir en aide ? Ils connaissent beaucoup de monde ici. Il y a peut-être quelqu’un parmi leurs relations qui aurait pu apercevoir donà Victoire ? Vous savez, je n’ai pas voulu vous importuner cet après-midi quand vous avez dévalé l’escalier et que vous avez failli me renverser mais pour tout vous dire, j’ai pensé que, Dieu merci, vous aviez enfin retrouvé votre épouse…

— Hélas, non ! Je filais au commissariat…

— Du nouveau de ce côté-là ?

— Non… répondit Richard avec un petit sourire ironique et empreint d’infiniment de lassitude.

— ?

— J’avais reçu un appel.

— De la police ?

— J’aurais préféré… Un inconnu m’a téléphoné pour me dire que Victoire avait été enlevée !

— Quoi ? s’écria Sigismond Tournebouix en baissant le ton aussitôt après pour ne pas attirer l’attention des autres clients. Quoi ? fit-il à voix basse. Enlevée ?

— Enlevée…

— Ici ? Dans mon ostel ? Il tira une chaise à lui et s’assit, comme assommé. J’en ai connu des vertes et des pas mûres, j’en ai croisé des tordus, j’en ai vu passer ici des illuminés en tout genre ! J’ai assisté à des bagarres mémorables et à des orgies que le cinéma italien des années 70 n’aurait même pas osé imaginer ! Mais un enlèvement, dans mes murs, alors là, jamais ! Jamais !…

— …

— Et la police ? Elle dit quoi la police ?

— Comme d’habitude...

L’hôtelier se ragaillardit en entendant cette réponse pourtant peu rassurante, songeant peut-être que son établissement serait à l’abri du scandale si aucune enquête ne se déclenchait. Il raccompagna Richard à sa chambre.

Sénher Louvrier, un conseil : ne contrariez pas les ravisseurs, c’est la seule façon de retrouver donà Victoire. Mais faites attention à vous tout de même !

à suivre...