Lame 13 PhotoJT

Chapitre 32 La treizième Lame

Au même moment, retiré à l’abri de ses ouvrages poussiéreux et de son bric-à-brac ésotérique, Nator transgressait une règle absolue : tirer les cartes à la nuit tombée. Il le savait et en éprouvait un mal-être profond. Attendre le lendemain lui était cependant impossible. Le trésor était là, à portée de main, tout près. Il le sentait. Il ne pouvait que braver l’interdiction. On n’interroge les arcanes ni quand le temps est orageux, ni quand le jour s’en est allé. C’est la loi du genre. Ne perce pas les secrets de la nature qui veut. Ni quand il veut. Nator écartait pourtant de son esprit embrouillé ces principes essentiels pour ne plus se concentrer que sur une seule tâche : élucider - enfin – le mystère de l’abbé Saunière. Il amena à lui le guéridon tripode, fit sortir Darwin, son chat, de la pièce et aligna seize cartes qu’il tira au hasard. Le tarot n’avait plus de secret pour lui. À force de manipuler ces rectangles cartonnés depuis plus de cinquante ans, il en connaissait les moindres détails, les moindres significations. Un jeu complet se compose de soixante-dix-huit cartes, appelées également lames. Cinquante-six d’entre elles forment les arcanes mineurs, dévolus aux mondes et aux sentiments inférieurs, eux-mêmes répartis en quatre groupes de quatorze cartes symbolisant les quatre couleurs du tarot : deniers, sceptres, épées et coupes. Les vingt-deux lames restantes forment les arcanes majeurs, en lien avec les mondes célestes et les idées. Chacune incarne un symbole particulier dont la portée est spécifique : le fol, le bateleur, la papesse, l’impératrice, l’empereur, le pape, l’amoureux, le chariot, la justice, l’ermite, la roue de fortune, la force, le pendu, la mort, la tempérance, le diable, la maison Dieu, l’étoile, la lune, le soleil, le jugement et le monde. Plus les arcanes majeurs sont nombreux dans un tirage et plus les événements annoncés seront lointains. À l’inverse, plus les arcanes mineurs sont représentés et plus les présages seront proches dans le temps.

À trois reprises, Nator pratiqua l’exercice divinatoire. Il tira seize cartes au hasard puis quatre parmi celles-ci. À chaque fois, il découvrit sur ces quatre cartes trois arcanes mineurs renversés, donc de moindre influence, et un arcane majeur dans le sens normal : la treizième lame. La mort. Le squelette. Les cartes ne pouvaient mentir ni tromper. Elles étaient claires et insistaient sur une réalité que l’abbé Saunière avait vraisemblablement découverte et qu’il avait cherché à faire connaître au travers de la carte postale représentant la sculpture de Ligier Richier. Le squelette de la carte postale, le squelette de l’arcane majeur : la clé était là mais il ne savait pas l’interpréter... Persuadé d’avoir entre les mains un indice exceptionnel, il se mit à sangloter en pensant qu’il était peut-être trop vieux désormais pour en percer le secret. Sans compter que ni le Chef d’un côté ni Cornélius Douze-Janvier de l’autre ne le laisseraient en profiter s’il parvenait à résoudre l’énigme...

La nuit était tombée depuis longtemps. Alors que la pleine lune irradiait de ses rayons bleutés l’allée d’arbres centenaires qui séparait le porche sécurisé du petit manoir, le chef descendit de son véhicule et rejoignit rapidement ses complices à l’intérieur. Sixtine s’était assoupie devant la télévision et Hilario était allongé sur le canapé, les pieds reposant sur la table de verre et de granit. À son arrivée, ils sursautèrent tous deux en même temps.

— Allez, réveillez-vous et écoutez-moi ! Je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je reparte dans cinq minutes.

Hilario, tiré brutalement de son demi-sommeil bailla bruyamment en s’étirant.

— Du nouveau ? parvint-il à articuler avec peine.

— Elle a été enlevée ! répondit le chef. Sixtine écarquilla les yeux.

— Vous m’avez bien entendu ! reprit-il. Enlevée ! Elle n’a pas simplement disparu, elle a été kidnappée !

— Mais par qui ? reprit Hilario, éberlué par ce qu’il venait d’entendre.

— Aucune idée ! Mais la vraie question à se poser, c’est pourquoi elle l’a été ! Elle a forcément parlé des papiers à quelqu’un !

Conscient de la gravité de la situation, Hilario se releva, silhouette dégingandée et penaude dans la pénombre de ce salon vaste et élégant.

— Sixtine, essaie de te souvenir, fit le chef. Quelque chose d’anormal ? Une voiture qui vous suit ? Un individu qui vous épie ?

— Non, non, je n’ai rien remarqué.

— Il y a pourtant forcément quelqu’un qui était au courant puisqu’elle a été enlevée ! s’écria-t-il avec colère. Il faut la retrouver ! La retrouver et la buter ! Il faut récupérer aussi les papiers ! Nator a été clair : seuls les originaux peuvent nous être utiles. Dites à Diego et à Jay de ne pas lâcher ce Richard d’une semelle. Même pour aller pisser ! Il nous conduira peut-être à sa femme. Sixtine, toi, tu restes à l’écart pour le moment. Au fait, c’est quoi cette couleur ? fit-il en regardant les cheveux de la jeune femme avec surprise.

— Blond vénitien... J’ai trouvé que ça faisait chic et glamour.

— Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle connerie ?

— J’avais déjà les taches de rousseur, alors des tons mi dorés, mi cuivrés, entre le blond et le roux, ça me donne un côté italienne de la Renaissance…

— Sur la tête ! Parce que dans le slip, c’est une autre histoire !...

— Ta gueule Hilario ! Tu t’es vu toi ? Sale con !

— Oh, moi, ce que j’en dis... Mais je préférais le noir corbeau.

— Et vous, vous en pensez quoi, chef ? C’est une bonne idée, non ? fit Sixtine.

— Les bonnes idées, c’est comme les rousses : il faut savoir reconnaître les fausses au premier coup d’œil pour éviter les déconvenues ! Bon, Hilario, tu vas voir le vieux pour savoir s’il a trouvé quelque chose. Le temps joue contre nous. Il faut qu’on mette la main sur cette fille avant qu’elle ne crache le morceau ! Allez, j’y vais.

Il repartit aussi discrètement qu’il était arrivé.

à suivre...