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Chapitre 36 Des rats ! (1/3)

Dans la torpeur glacée de son enfermement, et malgré la peur, Victoire restait attentive au moindre mouvement, au moindre bruit. Peu après la tombée de la nuit, elle entendit des voix, des claquements de portières puis un premier bruit de moteur. Quelques minutes plus tard, un second véhicule démarra avant de s’éloigner. Instinctivement, elle comprit qu’il ne devait plus rester grand monde à l’étage. Tout s’enchaîna dans son esprit en un éclair. La fenêtre de tir comme disent les artilleurs était très étroite mais elle avait le mérite fugace d’exister. La chance ne repasse pas deux fois. Il lui fallait donc saisir cette opportunité unique, et peut-être ultime. Victoire se releva d’un bond et se mit à pousser des cris stridents. L’énergie inouïe qui parvenait à s’extraire de son corps affaibli et meurtri dépassait l’entendement. L’imminence de la mort et l’instinct ancestral de survie que tout être humain recèle au plus profond de lui-même lançaient un défi à l’inéluctable supplice que les de Cosneil, oncle et neveu, lui avaient promis.

Elle poussa des hurlements si puissants que Triplet, qui s’était assoupi devant la télévision, en tomba de sa chaise. Légèrement groggy, il descendit jusqu’au cachot et s’arrêta derrière la lourde porte pour la questionner.

— Que se passe-t-il ?

— Aaaah !... Au secours ! Au secours !

— Qu’y a-t-il ?

— Un rat ! Un rat m’a mordue ! Je saigne ! Aidez-moi, faites-le sortir ! Aaaah !... Au secours ! J’ai mal ! Débarrassez- moi de cette bête !... Je vous en supplie, aidez-moi !...

Elle criait à s’en déchirer les cordes vocales. La seule évocation de cet animal répugnant le fit tressaillir. Triplet détestait les rats. Cette phobie lui était curieusement venue fort tard, après la lecture du célèbre 1984 de Georges Orwell où Winston, le héros du livre, se voit menacé d’avoir le visage enfermé dans une cage contenant des rats affamés pour le contraindre à obéir aveuglément au parti au pouvoir et ce, au détriment de celle qu’il aime. Triplet n’éprouvait aucun sentiment pour Victoire, encore que le peu qu’il avait vu d’elle ne lui déplaisait pas, physiquement s’entend, mais il ne pouvait se résoudre à imaginer les dents incisives de cette vermine à quatre pattes taillader la chair ensanglantée de la jeune femme, prisonnière de l’obscurité de sa cellule et dans l’incapacité la plus totale d’échapper aux épouvantables morsures d’un rat, fut-il noir -Rattus rattus- ou d’égout –Rattus norvegicus-. Et plus elle criait, plus il s’en voulait de ne pas mettre un terme à un supplice devenu insupportable. Sans rien voir, il devinait déjà le sang répandu, les tissus dévorés, l’os apparent peut-être et la terreur de la victime ne pouvant plus lutter contre la folie frénétique de l’animal ténébreux.

N’écoutant pas les recommandations qui lui avaient pourtant été faites, il se précipita à l’étage pour récupérer le tisonnier de la cheminée puis dévala l’escalier à nouveau en criant à Victoire de s’écarter. La jeune femme se dissimula le long des marches.

— Où est-il ? Où est-il ? hurlait Triplet

Au moment où il s’avança après avoir ouvert la porte, Victoire lui attrapa le genou gauche et le tira vers elle de toutes ses forces. Déséquilibré et surpris tout à la fois, le geôlier lâcha le tisonnier et tomba lourdement sur le sol.

Elle se saisit aussitôt de la barre d’acier et frappa l’homme à terre à plusieurs reprises. Alors qu’il cherchait à protéger son visage avec son avant-bras, ses trois montres explosèrent sous les coups redoublés de celle qui regagnait sa liberté dans une violence salvatrice. Ivre de fureur, Triplet parvint cependant à lui arracher des mains cette arme improvisée et essaya de la frapper à son tour. Il visait la tête. Tout se passait très vite. Elle tenta d’esquiver le coup et y échappa par miracle en se jetant en arrière, laissant échapper un gémissement de douleur en heurtant le mur. Voyant qu’elle s’était elle-même coupée toute issue, il fonça dans sa direction en poussant un cri de rage effrayant. Elle s’écarta in extremis au moment où la masse de cet homme en furie allait la broyer, le laissant s’écraser pitoyablement contre la paroi humide du cachot dans un bruit sourd. Mue par l’énergie dite du désespoir, elle le contourna puis remonta les marches quatre à quatre, sans réfléchir.

Alors qu’elle allait atteindre le palier, des doigts ensanglantés lui attrapèrent la cheville et la tirèrent violemment en contrebas. De son autre main, Triplet cherchait à ramasser la barre de fer pour en finir avec la prisonnière. Il s’imaginait déjà brandir son corps désarticulé comme un trophée avant de l’achever.

— Aidez-moi Seigneur, supplia la jeune femme, je suis perdue…

Ecartelé entre Victoire et le tisonnier, le geôlier perdit soudain l’équilibre, desserrant un instant son étreinte. Elle en profita aussitôt pour dégager sa jambe et s’élança dans l’escalier. Son cœur battait à tout rompre. Une fois en haut, elle se glissa dans l’ouverture puis referma la porte derrière elle en actionnant les deux puissants verrous qui la traversaient de part en part.

à suivre...