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La Pastorale des santons de mon Village : Le forçat

_ Comment ça, vous ne voulez pas d’avocat ? Mais la procédure le prévoit ! Et puis, comment voulez-vous être défendu si vous n’avez pas d’avocat ?...

_ A quoi bon être défendu puisque je suis déjà condamné ?…

_ L’un n’empêche pas l’autre ! Et la Justice, qu’en faites-vous de la Justice ?...

Oh, la Justice, il y a bien longtemps que le forçat n’y croit plus. Ni au reste, d’ailleurs. Ce n’est ni de la colère ni de la violence qu’on lit sur son visage. Simplement de la résignation…

Il a vu son père mourir au travail, de même que son plus jeune frère, et sa sœur a été renvoyée de la minoterie où elle était employée en raison d’une grossesse qu’elle ne parvenait plus à dissimuler aux yeux du monde.  « Pas de ça chez moi ! » s’est écrié le Directeur le jour où il l’a congédiée.  Le Directeur… Celui-là même qui l’a mise dans cet état au nom de je-ne-sais quel droit d’abuser de qui il veut quand il veut dès lors qu’il s’agit de son personnel. Ô blessure douloureuse de l’injustice qui laisse toujours des cicatrices à vif dans le cœur des hommes…

Aussi, lorsque sa propre mère a pris son courage à deux mains et qu’elle est allée voir le Directeur de la minoterie pour lui dire que sa fille n’était pas une trainée et qu’elle avait besoin de travailler, ne serait-ce que pour faire vivre cet enfant non désiré qui poussait au creux de son ventre, celui-ci lui a ri au nez et l’a priée de sortir séance tenante, sans ménagement. En lui manquant de respect, aussi. Et ça, notre homme ne l’a pas supporté. Il est allé attendre le Directeur à la sortie de l’usine, la rage à fleur de poings. Mais quand il a vu ce gros homme un peu rougeaud dans son gilet de satin brodé, il n’a pas osé. Il n’a pas osé lui planter dans le cœur le couteau de cuisine qu’il cachait dans le repli de son veste car tuer un homme ne va pas de soi, même quand il s’agit d’un être aussi abject que celui-là. Alors, il s’est contenté de le gifler. Une simple gifle qui se voulait une vengeance pour solde de tout compte, pour laver les affronts faits à sa mère et à sa sœur et à tous les offensés du passé et de l’avenir, une manière pour lui de dire «  C’est tout ce que vous méritez… ».

Les choses auraient pu en rester là mais c’était sans compter la réaction du Directeur. Comment un faquin de cette espèce, un homme de si basse condition, avait-il pu oser lever la main sur lui ? Ne pas réagir aurait abouti à ouvrir une brèche irréparable dans l’ordre social du Village. Il fallait donc le condamner, il fallait punir ce qui, vu de sa position, s’apparentait à rien moins qu’un crime. Et toute la mécanique implacable des coteries et des faux-semblants s’est mise en branle : gardien de la paix, juge…et avocat, maintenant. Quelle aide ce dernier pourrait-il lui apporter ? Il sait bien que son sort est scellé désormais. Après avoir bafoué son honneur et celui de toute sa famille, on va le priver de liberté. Il sait aussi qu’il ne pourra compter sur personne pour le soutenir car toutes et tous préféreront se taire plutôt que de se mettre à dos les édiles du Village. Il en va toujours ainsi. Ici comme ailleurs, hélas…

_ Et la Justice, qu’en faites-vous de la Justice ? reprit l’avocat.

Le forçat le regarda en souriant tristement.

Et puis, on l’a emmené. Où ? Personne ne le sait. Loin, très loin en tout cas. Pour combien de temps ? Aucune idée non plus.

En le voyant s’éloigner ainsi, sa mère s’est mise à pleurer. Elle sait, elle, qu’elle ne le reverra plus. Son fils n’est plus son fils, il n’est qu’un forçat

À suivre...