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Chapitre 38 Le pendentif

Alors que les premiers rayons du soleil ravivaient de leur caresse mordorée les toitures assoupies du village, Richard émergeait péniblement d’une nuit qui passait sans conviction le relais au jour. Il était en nage. Les heures s’étaient écoulées sans qu’il ne parvienne à trouver vraiment le sommeil malgré la fatigue. Et plus le temps passait, plus l’horizon lui paraissait s’assombrir. Il flottait désormais entre deux eaux, comme un poisson moribond dans une rivière sans oxygène. Ses pensées erraient dans les méandres de son esprit à l’image de spectres évanescents ballottés au gré de crises d’angoisse de plus en plus fréquentes. Il hésitait entre ne plus se laver et passer des heures sous le jet brûlant de la douche. Il agissait en homme perdu. Mais tous ses questionnements ne parvenaient finalement qu’à une seule et même conclusion : à quoi bon ? À quoi bon se battre, se préserver sans cesse pour finir - seule certitude - au fond d’un trou. Comme tout le monde.

Deux coups brefs sur la porte l’extirpèrent soudain de sa toile d’idées noires.

Sénher Louvrier, séhner Louvrier…

Il reconnut la voix de Sigismond Tournebouix.

— J’ai trouvé ce matin sur mon comptoir une enveloppe qui vous est destinée, fit-il en essayant de ne pas parler trop fort. Je vous la glisse sous la porte. Je n’arrive pas à comprendre par quel sortilège elle a pu arriver là ! Quand le dernier client est rentré hier soir, assez tard, il n’y avait rien, j’en suis sûr ! Et quand je me suis levé ce matin, le premier comme d’habitude, elle était là ! Bon, je vous laisse, j’ai à faire en bas…

Richard ramassa l’enveloppe et l’ouvrit. Une angoisse épouvantable lui enserrait le cœur à mesure que ses doigts écartaient les deux côtés de la mystérieuse missive. En apercevant dans un repli de papier le pendentif de Victoire, il crut défaillir et en resta tétanisé. Il recula alors de quelques pas et se laissa tomber assis sur le lit, serrant très fort le bijou dans le creux de sa paume et se frappant le front du poing à plusieurs reprises, cadençant ses pensées par ce rythme lourd et lent qui exprimait mieux que des mots les regrets qu’il éprouvait. Qui l’éprouvaient aussi.

Il n’y avait rien d’autre dans l’enveloppe, pas un mot, pas même un ultimatum. Seule une chaîne solitaire qui traduisait plus que tout au monde la détresse de sa femme.

Malgré la douleur, il devinait le jeu des ravisseurs : compter sur son désespoir pour le pousser à leur remettre des documents qu’il ne possédait pas de toute façon…

— Ces salopards veulent me terroriser ! s’écria-t-il soudain. Mais qu’ils touchent un seul de ses cheveux et je leur arrache les yeux et le reste !

Il ne devait pas se laisser abattre ! La vie de Victoire était en jeu ! Il n’y avait donc qu’une solution : retourner voir Thomas Lherbier, l’homme du commissariat de police. Il prit son portable et l’appela. Le jeune homme, peu habitué à se déplacer de si bonne heure maugréa puis finit par lui donner rendez-vous sur une place excentrée de Couiza.

Alors que Richard s’apprêtait à quitter sa chambre, la sonnerie du téléphone retentit. Il hésita à décrocher, craignant qu’il ne s’agisse de Thomas Lherbier qui se serait ravisé. Dans le doute, il prit quand même l’appel. Il eut alors un tout autre interlocuteur au bout du fil…

— Monsieur Louvrier ?

— Lui-même…, répondit-il avec hésitation.

— Vous avez le pendentif ?

— Qu’avez-vous fait à Victoire ? s’écria Richard.

— Ta femme voudrait nous faire croire que tu es en possession d’un document un peu particulier… Tu as jusqu’à onze heures pour le déposer dans la poubelle qui se trouve à côté du bureau de Poste. Onze heures dernier délai !

— Mais…

— Onze heures ! Sinon, on vous bute tous les deux.

— Attendez…

L’homme avait déjà raccroché. Bouleversé, Richard attrapa son blouson et fila rejoindre le policier. Moins de vingt minutes plus tard, ils se faisaient face. Il lui décrivit alors dans le détail le dernier rebondissement de la tragédie qu’il vivait depuis plusieurs jours maintenant en insistant sur cette ultime menace qui lui glaçait encore les sangs. Il était si nerveux que Thomas avait du mal à suivre ses explications. Et dieu sait pourtant que ce dernier était habitué aux témoignages embrouillés et aux situations compliquées.

— Monsieur Louvrier, calmez-vous et essayez de rassembler vos souvenirs. Réfléchissez au moindre détail, à un bruit inhabituel, à un événement qui vous a paru insignifiant sur le coup mais qui prendrait une toute autre dimension maintenant.

— Non, je ne vois pas… Je vous ai tout dit.

— Vous êtes vraiment certain qu’il n’y a rien d’autre ?

Richard soupira puis révéla à son interlocuteur l’existence de la lettre et de la carte postale, précisant qu’il ne connaissait pas l’abbé Saunière avant de recevoir ce maudit pli.

Le jeune policier l’écouta attentivement puis le regarda droit dans les yeux.

— Pas un mot de tout ceci à qui que ce soit au sein du commissariat !

— C’est entendu…

— Je ne plaisante pas ! On ne sait jamais. Les chercheurs de trésor sont des gens bien organisés et je ne réponds pas de tous nos hommes. À commencer par le premier d’entre eux, notre capitaine, mais pour d’autres raisons.

— Ce n’est pas la première fois que votre institution ne prend pas au sérieux mes alarmes et vous vous souvenez comment ça s’est terminé ?...

— Oui, monsieur Louvrier, je m’en souviens et j’en suis sincèrement désolé. Mais cette fois, je suis là, moi, et je ferai tout mon possible pour sortir votre épouse de cette mauvaise passe.

Richard le regardait sans savoir s’il pouvait lui faire confiance.

— Pour l’instant, les pistes manquent, c’est le moins que l’on puisse dire. Il nous faut encore gagner un peu de temps pour en trouver au moins une. Avez-vous des amis de confiance sur place ?

— Des amis, c’est un bien grand mot mais j’ai fait la connaissance de deux antiquaires parisiens à l’hôtel avec lesquels j’ai noué quelques liens, surtout depuis la disparition de Victoire.

— Vous permettez que je note leurs noms dans mon carnet, au cas où ?

— Maximilien Lamort-Lecrabe et Jacques Girafe.

— Parfait. Demandez-leur de vous accompagner dès que vous entrerez en contact avec les ravisseurs !

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

— Monsieur Louvrier, faites-moi confiance. J’ai l’expérience de ces situations délicates. Montrez aux hommes qui la détiennent que vous êtes moins vulnérable qu’ils ne le pensent !

— Facile à dire…

— Je sais, mais le vocabulaire de ces malfrats est souvent poussé à l’extrême pour impressionner… Je ne dis pas qu’il ne faut pas se méfier mais je pense qu’il ne faut rien exagérer non plus quant à leur détermination.

— Non, c’est hors de question.

— Mais enfin, vous voulez la retrouver oui ou merde ! s’écria-t-il en tapant du poing sur la table.

Richard sursauta.

— Ecoutez, reprit Richard posément, je ne demanderai rien à Maximilien ou à Jacques. C’est à la fois trop personnel et trop dangereux pour que je les mêle à cette affaire.

J’irai seul au bureau de Poste.

— Soit, déplora-t-il, les bras allongés devant lui et la tête inclinée de dépit.

Richard sortit alors de sa poche un morceau de papier, une enveloppe et un stylo. Il commença à rédiger quelques mots.

— Qu’écrivez-vous ?

Il ne répondit pas et continua à tracer lentement en gros caractères un message très court. Habitué à lire à l’envers, Thomas déchiffra sans peine le billet : “J’ai la carte, prouvez-moi que Victoire est en vie et je vous la remettrai en échange”.

— La carte ?

— La carte…

— La carte postale ?

— Non, la carte ! Un plan, quoi !

— Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Vous m’avez dit tout à l’heure que vous n’aviez rien d’autre !

— Je sais, mais c’était faux.

Thomas tombait des nues.

— Attendez, je ne vous suis plus, là ! Un coup vous n’avez rien, le coup d’après vous avez une carte… Comment voulez-vous que je vous aide si vous vous foutez de moi !

Richard n’aurait pas pu expliquer pourquoi il venait d’inventer l’existence de cette carte. Ça lui était venu soudainement, comme une évidence. Il pressentait à son tour que seuls les mensonges le protégeraient.

— Où est-elle ?

— À l’hôtel.

— À l’hôtel ? Mais vous êtes fou, ils vont la trouver !

— Là où elle est, ça m’étonnerait… répondit Richard d’un air énigmatique.

— Ne sous-estimez pas vos adversaires, monsieur Louvrier, c’est un conseil de professionnel. Nous n’avons pas affaire à des enfants de chœur ! À votre place, je retournerais immédiatement à l’hôtel pour m’assurer qu’elle est toujours là : la vie de votre femme en dépend, je vous le rappelle !

Richard acquiesça puis rebroussa chemin sans dire un mot. Quand il y parvint quelques minutes plus tard, Maximilien Lamort-Lecrabe et Jacques Girafe discutaient ensemble près de la porte. Un peu comme s’ils l’attendaient.

— Tu deviens parano mon pauvre vieux, se dit Richard en les apercevant.

Ils n’échangèrent que peu de paroles. Les deux antiquaires semblaient pressés de savoir d’où il venait et s’il avait du nouveau mais Richard leur expliqua qu’il était fatigué et qu’il préférait rester seul pour le moment. Il remonta dans sa chambre sous les regards des deux parisiens et de Sigismond Tournebouix qui était assis dans la sala de mangar.

À bonne distance, Jay et Diego observaient également la scène. Les ordres du Chef étaient clairs : ils ne devaient pas lâcher le jeune homme d’une semelle. Une nouvelle  erreur leur serait fatale cette fois…

à suivre...