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Chapitre 40 Dans la tourmente révolutionnaire

Est de la France, 1790-1793

Un vent de liberté incontrôlable soufflait sur le pays. Le royaume tout entier s’abandonnait à la déraison d’une folie contagieuse où violence et férocité se disputaient le rôle d’émonctoire collectif.

Les représentants de la Nation, assemblés à Paris, prirent assez vite conscience que le plus grand danger résidait moins dans le réveil d’une monarchie vacillante que dans le risque de chaos qui menaçait en tous lieux. Il fallait un retour à l’ordre, seul garant de cette liberté héritée des Lumières. Canaliser la Révolution…

C’est ainsi que fleurirent dans toutes les Provinces ces professions de foi patriotiques qu’on appela les Fédérations. Partout, des foules ignorantes et bigarrées, fortes de leur seule aspiration pour l’égalité citoyenne, accouraient pour apercevoir les gardes nationaux jurer fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi au pied de temples de la liberté érigés en souvenir des vainqueurs de la Bastille.

La ville de Nancy organisa sa Fédération le 18 avril 1790. Le 24 mai, Bar-le-Duc lui emboîta le pas. Au son des tambours et des fifres, plusieurs dizaines de milliers de curieux ou d’exaltés se dirigèrent vers le mont Frumières, un peu à l’écart de la ville, à l’appel des gardes nationales de la Meuse et des autres départements lorrains pour partager jusque tard dans la nuit une folle communion laïque au cours de laquelle l’ensemble du corps municipal prêta le serment civique en gage d’allégeance à la Nation toute entière.

Pendant ce temps, un convoi de huit voitures de grains dont on ignorait la provenance fut aperçu à proximité, sur la route de Toul. Même si les difficultés d’approvisionnement n’étaient plus les mêmes qu’en 1789, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, lançant les derniers Barisiens qui ne participaient pas aux réjouissances révolutionnaires à sa poursuite.

Cette diversion intentionnelle laissa passer inaperçu un autre convoi qui pénétra discrètement, à la tombée de la nuit, par une des portes de la ville, momentanément abandonnée en raison des festivités républicaines et de cette chasse aux grains survenue à point nommé. À la tête d’une cohorte de chariots entièrement bâchés, deux hommes chevauchaient en silence. Le premier, sur un béarnais à la robe immaculée, tricorne noir à lisière dorée sur la tête et longue cape rouge sur les épaules, tapotait de temps à autre le fourneau en racine de bruyère de sa pipe sur la cuirasse d’acier qui lui protégeait la poitrine pour raviver le tabac incandescent.

À ses côtés, un second personnage à l’allure mystérieuse, ressemblant davantage à un noble ou à un ecclésiastique qu’à un hobereau, avec ses longs cheveux bouclés sur les épaules, jetait un regard attentif aux alentours, le poing serré sur la garde du sabre qui pendait à son flanc. Le seul point commun entre ces deux hommes était la chevalière gravée d’une croix occitane avec les branches cléchées et pommetées d’or qu’ils portaient à l’index.

Leur long périple touchait enfin à son terme. Partis plusieurs semaines auparavant de Rennes-le-Château, ils distinguaient désormais avec soulagement la haute silhouette de l’église Saint-Pierre, resplendissante sous la lumière glacée de la lune. Ils étaient parvenus contre toute attente à parcourir sans encombre des centaines de kilomètres dans un pays révolté. Un vrai miracle que ne pouvait expliquer la seule présence de la trentaine d’hommes chargés d’assurer la sécurité du convoi. Pour ne pas éveiller l’attention, ils portaient presque tous des braies tenues par des bretelles surmontées d’une carmagnole, courte veste qu’il était de bon ton d’arborer en plus du bonnet phrygien et de la redoutable pique. De vrais révolutionnaires ! Des véritables sans-culottes ! Ce qu’ils n’étaient pas, évidemment…

Chacun d’eux était prêt à sacrifier sa vie au nom de l’Église pour protéger les innombrables coffres de bois cerclés de fer et recouverts de cuir clouté qu’ils escortaient depuis le Razès Cathare…

Les lettres patentes de Louis XVI autorisant dès 1782 la translation des dépouilles des Princes de la Maison de Bar de la vénérable collégiale Saint-Maxe vers l’église Saint-Pierre étaient restées sans effet. Trop préoccupés par leur quotidien, les chanoines n’avaient guère envie de se jeter dans une telle entreprise ! Jusqu’à ce que la révolution vienne les y contraindre. Chaque jour qui passait amenait son lot de menaces et d’incertitudes pour le lendemain.

Les piliers même de la société -clergé et noblesse- vacillaient dangereusement. L’indolence laissait la place à la peur et la contemplation à la précipitation. C’est ainsi que le 10 juin 1790, à peine plus de quinze jours après la Fédération de Bar-le-Duc, craignant un déferlement de violence incontrôlée, les chanoines décidèrent de procéder au transfert des ossements des princes dès le soir même.

Si les augustes restes mortels furent rassemblés et immédiatement acheminés vers leur nouvelle sépulture, seuls trois monuments funéraires furent démontés en hâte afin de les y accompagner : le tombeau d’Henri IV, celui de sa femme Iolande de Flandre, ainsi que le Transi de Ligier Richier.

Les souverains allaient pouvoir enfin goûter à un repos supposé éternel dans la crypte creusée sous le transept de Saint-Pierre, à la verticale des trois mausolées. Pas pour longtemps cependant…

Si les mois qui suivirent semblèrent marqués par un calme relatif, tout bascula à nouveau fin 1792 avec le décret de la Convention exigeant “la destruction des emblèmes de la royauté et de la féodalité placés dans les églises”.

En 1793, une compagnie qui tenait garnison dans la ville des ducs de Bar, le 8e bataillon de la première levée de Paris, dévasta le lieu de culte avec l’aide de quelques habitants complaisants. Les statues de la façade furent jetées à bas puis brisées ; une fois parvenus à l’intérieur, ils saccagèrent les autels et les vitraux, vandalisèrent le grand orgue et le baldaquin en bois doré, fracassèrent l’intégralité du mobilier liturgique avant de s’acharner sur les tombeaux transférés en 1790. Pris d’une folie que plus rien n’arrêtait, pas même la raison révolutionnaire, ils firent éclater les gisants de Henri IV et de Iolande à coups de sabre, de mousquets et de barres de fer, certains ramassant des morceaux de marbre pour justifier de leur zèle, d’autres pour les vendre au poids de la pierre.

Seul le Transi échappa de peu à la destruction, perdant néanmoins dans la tourmente sa main gauche…

à suivre...