Jaguar PhotoJT (2)

Chapitre 42 Capharnaüm

Bernard de Cosneil commençait à trouver le temps long. Cela faisait plusieurs fois qu’il tentait de joindre Charles sur son portable, mais sans succès. Il avait essayé de tromper son inquiétude en feuilletant un luxueux album de vénerie qui rassemblait toutes les plaques de garde et les poires à poudre collectées au siècle dernier par un amateur éclairé du Nivernais, mais ses pensées ne parvenaient pas à se fixer sur les pages du livre ; elles tourbillonnaient sans interruption autour d’une unique attente : le moment où Charles répondrait de sa voix mâle et assurée aux sollicitations de son oncle…

De rage, il lança son téléphone sur une table basse et cria à Mimose, qui se trouvait dans une pièce contiguë, de le rejoindre à l’instant.

D’habitude si sûr de lui, il éprouvait une sensation étrange. Une préoccupation lancinante qui trouvait son origine à la fois dans la fuite de Victoire et dans le fait que son neveu restait injoignable.

— Mimose ! s’exclama-t-il en l’apercevant trottiner de ses petits pas de souris dans le couloir. Il faut absolument qu’on les retrouve, l’un et l’autre ! ab-so-lu-ment !

— Elle, introuvable ; lui, introuvable : vous voyez qu’ils soient partis ensemble ? Il en aurait donc pincé pour la jolie rousse ? Il faut dire qu’elle a un joli c…, la vache !

— Taisez-vous ! Ce que vous insinuez est ridicule et insultant ! Je vous tolère à mes côtés, ne l’oubliez pas ! Estimez- vous heureuse aussi que les circonstances troublées que nous connaissons en ce moment m’occupent davantage l’esprit que vos perfidies ! Cela vous sauve la vie…

 

Sur place, un indescriptible capharnaüm sonore et lumineux embolisait la route, coupée dans les deux sens depuis bientôt une heure. De nombreux intervenants en tenues barrées de bandes rétro-réfléchissantes, ignifugées ou non, allaient en tous sens selon l’ordre préétabli d’une partition qui se déroulait sans accroc. Le tout, dans un impressionnant ballet de gyrophares et d’avertisseurs deux ou trois tons. Les pompiers avaient investi les lieux de l’accident quelques minutes à peine après que le chauffeur du camion chargé de bouteilles de gaz les ait avertis. Il n’avait pas eu le temps de voir ce qui s’était passé, et encore moins d’en comprendre l’enchaînent tragique. La seule chose dont il se souvenait c’était qu’une Chevrolet roulant à très grande vitesse avait surgi d’un coup au détour d’un virage, suivie de près par une Audi, et que les deux véhicules avaient fait une embardée avant de prendre feu quelques dizaines de mètres plus bas.

Une demi-douzaine de fourgons de secours routiers, dont un équipé d’un bras élévateur articulé, avaient permis de sécuriser le périmètre pendant qu’un véhicule radio médicalisé s’était frayé un chemin au creux de la vallée et que deux camions citerne avec motopompes arrosaient abondamment les alentours pour éviter que les véhicules incendiés ne propagent leurs flammes à la végétation.

Les équipes de l’identité criminelle de la gendarmerie arrivèrent peu après. Rompus à ce genre de situations, les militaires se déployèrent rapidement pour réaliser les premières constatations. Le bilan était lourd -trois corps partiellement carbonisés- mais les circonstances de l’accident ne nécessitaient pas d’investigations trop poussées : deux voitures n’ayant pas respecté la limitation de vitesse, pourtant rappelée régulièrement, n’avaient pu maîtriser leur trajectoire et avaient fini dans le ravin, entraînant la mort de tous leurs occupants. Une épouvantable odeur de brûlé et de suie avait balayé les parfums habituels de la garrigue mais l’épaisse fumée noire avait maintenant cessé d’obscurcir le bel azur de cette journée ensoleillée. L’immatriculation des deux véhicules fournit assez rapidement l’identité des propriétaires : Charles de Cosneil pour l’un et Jeannine Couette pour l’autre. Le fichier révéla cependant que cette dernière, retraitée de soixante et onze ans domiciliée à Carcassonne, avait signalé une semaine plus tôt le vol de son Audi. L’affaire, si simple en apparence, commençait à se compliquer. Mais grâce au professionnalisme des gendarmes, elle prit un cours différent :

— Chef, chef s’écria l’un d’eux en se dirigeant vers l’adjudant- chef Siegfried, celui que Richard avait rencontré à Couiza, regardez ce que l’on vient de trouver dans la boîte à gants de l’une des voitures !

Il lui tendit alors un paquet de photographies prises au téléobjectif qui avaient miraculeusement échappé à l’incendie.

— Ça ne serait pas le type qui est venu l’autre jour pour nous signaler la disparition de sa femme ? reprit l’homme, visiblement convaincu d’avoir mis au jour un élément de nature à orienter différemment une enquête qui ne s’annonçait que de routine…

— Tu as raison, c’est lui ! répondit l’adjudant-chef en reconnaissant au premier coup d’oeil Richard Louvrier.

— Il y a quelque chose qui cloche…

— On retourne à la caserne ! Il faut le retrouver coûte que coûte, il est peut-être en danger…

 

Victoire était épuisée, essoufflée, trempée de sueur. Mais elle continuait à pédaler. Désespérée de ne rencontrer ni hameau ni âme qui vive -du moins une de celles qui ne lui voudraient pas de mal- elle avait fini par rejoindre une petite route entre les vignes, consciente des risques qu’elle prenait. Soudain, comme dans un cauchemar surgissant d’un nuage de poussière, elle croisa un 4 X 4 qui roulait à vive allure. Mimose Corbière était au volant, préoccupée par les derniers événements. À peine eut-elle croisé la bicyclette qu’elle reconnut la jeune femme, pila et fit un dérapage contrôlé malgré l’étroitesse de la chaussée pour se retrouver dans le sens contraire.

Aussitôt, elle écrasa du pied droit l’accélérateur dans un vrombissement effrayant pour se lancer à la poursuite de Victoire. Puisant une énergie invraisemblable dans ses dernières ressources, celle-ci essaya de filer aussi vite que possible mais apercevant à l’horizon un autre véhicule qui venait en face, elle comprit qu’à défaut d’un miracle elle ne s’en sortirait plus désormais… Elle freina brusquement, sauta du vélo, se blessant à la jambe au passage, puis dévala le talus en contrebas, sans réfléchir, comme l’aurait fait une bête traquée en pleine chasse à courre. À peine deux secondes plus tard, le 4 X 4 percuta la bicyclette, l’écrasant sous ses roues. L’autre véhicule qui arrivait en sens inverse, croyant à un accident de la route, stoppa net. Une femme affolée en descendit, empêchant par là même Mimose de se lancer à la poursuite de la fugitive. Elle gesticulait en tous sens, s’écriant qu’il fallait aussitôt prévenir les secours et qu’elle ne partirait pas tant que la victime ne serait pas saine et sauve. Plus l’une s’agitait et plus l’autre trouvait dans les tréfonds de son âme perverse le calme impénétrable et déterminé qui la conduirait un peu plus sur les voies de l’Enfer… Reprenant le dessus, Mimose tenta de la rassurer et lui proposa d’appeler elle-même les pompiers.

Elle lui tendit son sac à main et lui demanda de le tenir, le temps pour elle de retrouver son téléphone. Alors que la femme esquissait enfin un sourire d’apaisement, Mimose sortit du sac un cran d’arrêt qu’elle lui planta dans la gorge. L’autre se débattit, essaya de crier, tentant en vain d’endiguer la plaie béante à la base de son cou par laquelle s’échappaient des flots de sang puis s’effondra sur le sol, le corps agité de soubresauts de plus en plus espacés.

Quand elle cessa de bouger définitivement, Mimose poussa la dépouille en contrebas de la route avant d’incendier la voiture restée sur le bas-côté et de remonter dans la sienne.

La respiration saccadée, les vêtements couverts de sang et de poussière, elle renonça à poursuivre Victoire, ne songeant qu’à fuir. Une fois au volant, elle appela Bernard de Cosneil pour l’avertir mais elle fut accueillie par un homme aux abois qui ne lui laissa pas en placer une. Il hurlait dans le combiné, vociférant qu’il venait de recevoir un appel de la gendarmerie l’informant du décès de son neveu dans un accident de la circulation.

— Il faut la retrouver, il faut la retrouver !... répétait-il en sanglotant.

Mimose, bouleversée par l’annonce de la mort de Charles, essaya de le réconforter en lui apprenant qu’elle avait retrouvé la trace de la jeune femme. Il changea alors du tout au tout, passant des pleurs à la fermeté, de la peine la plus émouvante à la résolution la plus déterminée.

— Où est-elle !

— Tout près de Moux ! (petite ville de l’Aude, entre Capendu et Lézignan-Corbières, à l’Est de Carcassonne et de Trèbes)

— Vas-y tout de suite et retrouve-la, j’arrive !

De retour à la gendarmerie, l’adjudant-chef Siegfried aperçut le médecin du groupe qui s’était rendu sur les lieux de l’accident.

— Alors toubib : classique, je suppose ? Perte de contrôle, sortie de route et embrasement du véhicule…

— Oui, sauf que…

— Sauf que quoi ?

— Sauf que les pompiers sont arrivés très vite sur place et qu’ils ont empêché les corps et les voitures d’être réduits en cendres…

— Et alors ? Où est le problème ?

— Ça m’embête d’en parler avant l’autopsie mais je suis quasiment certain qu’ils ont tous été tués…

— Bah, évidemment, tomber de cette hauteur ne leur laissait pas beaucoup de chances d’en réchapper…

— Ce n’est pas ce que je veux dire…

— Soyez plus clair, toubib !

— Les conducteurs des deux véhicules ont pris chacun une bastos dans le cigare !

— Quoi ! s’écria le gendarme en s’appuyant sur le chambranle de la porte, stupéfait par cet élément inattendu. Une balle dans la tête ? Mais pourquoi auraient-ils été exécutés après l’accident ?

— En fonction de ce que j’ai vu là-bas, je dirais plutôt qu’ils ont été abattus juste avant. Et c’est pour cette raison que l’Audi et la Chevrolet sont sorties de la route. À cet endroit, le virage n’est pas aussi étroit que cela et ce n’est pas le camion qui les aurait empêchés de passer. Non, je pense qu’un tireur les a dégommés à quelques dixièmes de secondes d’intervalle depuis le dessus de la corniche.

Guillaume Siegfried en restait bouche bée.

— Et j’ajouterais même qu’à cette distance et avec la vitesse des voitures, c’est du travail de professionnel…

à suivre...