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Chapitre 43 La salle des massacres

Installé dans la salle dite des massacres de son manoir Languedocien, Cornélius Douze-Janvier devisait paisiblement avec le docteur Busczok. Cet endroit tirait son étrange appellation d’une des passions du comte de Loudenhove : la chasse. Les bordures des murs et le centre de la pièce étaient occupés par un amoncellement invraisemblable d’animaux empaillés, “naturalisés” reprenait toujours le comte en entendant cette dénomination impropre qui l’agaçait, au milieu desquels il aimait se recueillir pendant des heures en scrutant silencieusement ces passeurs immobiles à la jonction du monde des vivants et des morts. Pour méditer plus sereinement, il avait fait aménager un coin salon au cœur même de cette arche de Noé pétrifiée.

Son fauteuil et celui de son interlocuteur, deux sièges en hêtre doré et sculpté époque Premier Empire à crosses ornées de feuilles de lauriers et de dieux égyptiens, étaient séparés par deux cratères grecs authentiques de très grosse taille dans les tons noir et ocre figurant des représentations dionysiaques. Et tout autour, quantité d’animaux de tous les pays, de tous les continents, qu’il avait tués lui-même ou qu’il s’était procuré auprès des chasseurs professionnels les plus prestigieux de la planète. Gibbon, buffle du Cap, grue couronnée, caracal, oryx, léopard, springbok, impala, phacochère, zèbre, autruche, lion, babouin, cerf, renards, harfangs des neiges, grand-duc de Sibérie, maki catta, ibis rouge, pygargue, guépard, manchot de Magellan, ara Macao, associant sous les corniches d’inspiration romaine un mélange morbide et savant de peaux tannées, de plumes collées et de crânes sciés.

— Nous tenterons une expérience nouvelle cette nuit, murmura le médecin. J’ai mis la main sur deux jeunes filles, des jumelles, qui me semblent être particulièrement réceptives aux vibrations de l’Égrégore…

— Je ne serai pas des vôtres ce soir, je prends l’avion pour Paris.

— Une réunion au Jockey-Club ?

— Non, pas cette fois. Le Dîner du Siècle, place de la Concorde.

— Ah, la fine fleur de l’élite française… s’exclama, admiratif et envieux, le docteur.

— J’y ai mes entrées. C’est l’endroit qu’il faut fréquenter pour nouer des contacts avec les hommes politiques en vue ou les artistes en recherche de mécènes.

— Ainsi que les présentateurs de télévision et les jeunes actrices !

— Oui, aussi. Mais aucun de ceux-là n’occupera jamais la place des premiers : nous savons tous qu’ils ne font que de la figuration en société. Et passagère, de surcroît ! Les véritables acteurs, c’est nous !

Oswald entra.

— Alors ?

— C’est fait, monsieur le Comte.

— Bien, bien…

— Un de nos hommes, placé en contrebas au cas où il aurait fallu les achever, a même réussi à récupérer cette enveloppe dans la Chevrolet avant qu’elle ne prenne feu.

Il la tendit à Cornélius qui la lut à haute voix.

— “J’ai la carte, prouvez-moi que Victoire est en vie et je vous la remettrai en échange”. La carte ! répéta à plusieursreprises le comte, les yeux embrasés d’une lueur inhabituelle.Fais prévenir Nator ; il me la faut coûte que coûte.Tu m’as compris Oswald ?

— Bien sûr, monsieur le Comte…

Il quitta la pièce, laissant Cornélius à ses folles espérances.

Au loin, à l’étage supérieur peut-être, Bogdana jouait du violon. Le comte de Loudenhove savourait, les yeux mi-clos, les notes de musique qui parvenaient jusqu’à lui, étouffées par les parquets et les tentures qui le séparaient de sa dulcinée ténébreuse et mélomane.

— C’est une grande musicienne, fit le docteur Busczok avec un air inspiré.

— Elle manie l’archet avec autant de virtuosité que le divin luthier quand il a réglé l’âme de cet instrument. C’est un Stradivarius.

— Cadeau ?

— Oui. Ecoutez cette manière qu’elle a de faire chanter les cordes, cette faculté qu’elle a d’arracher avec volupté aux éclisses et aux ouies une émotion unique qui mêle ardeur et langueur… La musique, c’est sa deuxième voix. Mais sans accent. Pure. Un vocabulaire universel et sensuel qui me plonge à chaque instant dans une extase qu’aucune caresse, qu’aucun paradis artificiel ne saurait me faire goûter. J’ai découvert cette félicité la première fois en l’écoutant jouer la Havanaise de Saint-Saëns. Depuis, je ne peux plus m’en passer. Et nul commerce charnel, quel qu’il soit, ne saurait désormais m’en détourner…

La mélodie s’interrompit quelques instants, puis repartit de plus belle. Le docteur Busczok parut surpris.

— C’est normal, la partition l’exige ! reprit Cornélius avec condescendance. La Lontananza nostalgica utopica futura de Luigi Nono, un morceau difficile… Pour en revenir à Saunière, que pensez-vous des derniers rebondissements ?

— Vous voulez parler de cette carte qu’a mentionnée Oswald tout à l’heure ?

— Entre autres…

— Excusez mon ignorance, mais de quelle carte s’agit-il ?

— Un document inédit que Nator va nous décrypter à coup sûr. Nous n’avons jamais été aussi près du but !

— Le ciel vous tienne en joie !

— Dans votre bouche, c’est plutôt surprenant. Mais bon, passons. Un cognac ?

Le médecin acquiesça.

— Êtes-vous amateur de ce breuvage ? demanda le Comte.

— C’est un bien grand mot.

— Le cognac ne se boit pas comme n’importe quel alcool. C’est un rituel qui ne peut s’accomplir qu’à la condition d’en respecter chacun des préceptes. Avant tout, bannissez le verre ballon, contrairement à ce que vous pouvez entendre ou lire un peu partout. Le contenant obligerait alors à verser un volume d’eau-de-vie bien trop grand pour une dégustation réussie. Sans compter que la forme de ces verres entraverait la bonne perception des arômes. Non, ce qu’il faut, c’est un verre normal.

Cornélius versa du cognac dans deux verres de cristal.

— Tout d’abord, reprit-il, observez attentivement sa couleur. Regardez comme celui-ci oscille entre un or cuivré et un ambre vieilli… Placez-le ensuite sous votre nez afin de le humer longuement, tout en langueur, sans précipitation. La phase olfactive est importante, ne l’oubliez pas. Ne tournez pas votre verre, ce n’est pas un vin. Maintenant, portez-le en bouche par petites touches. Mais avalez vite, l’eau-de-vie ne le pardonnerait pas à vos papilles et réduirait leurs sensations à néant…

— C’est tout un art !

— Quel bonheur que de sentir cette liqueur divine se prolonger dans l’écrin du palais… soupira le comte de Loudenhove en fermant les yeux. Au loin, la plainte langoureuse du violon venait de cesser.

à suivre...