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Chapitre 46 Le temps n’est plus à la gaudriole !

La nouvelle fut accueillie par un silence si pesant que le salon du manoir parut soudain encore plus vaste qu’une cathédrale.

— Jay et Diego sont morts !

Après avoir lâché ces cinq mots, le Chef s’était affalé dans le canapé couleur crème. Il se taisait mais son regard noir et ses poings serrés en disaient long sur ce qu’il éprouvait. Les secondes qui s’écoulaient avaient des allures d’éternité.

La tension était également si palpable et si aiguë que Sixtine, pourtant d’habitude bravache et même plutôt cash, n’osa prendre la parole. Sans s’en rendre compte, elle avait laissé ses mains glisser jusque sur les roues de son fauteuil, comme si elle se préparait à amorcer un mouvement de recul afin de se protéger d’une violence qui tardait à éclater. Un peu plus loin, Morgane se tenait debout, silencieuse et tremblante. À ses côtés, Hilario ressemblait plus que jamais à l’Epouvantail à qui on l’assimilait souvent. Sa silhouette dégingandée en devenait presque transparente.

Tous les regards étaient tournés vers le Chef. On ne voyait plus que lui. Soudain, accompagnant le geste d’un cri douloureusement inouï, il projeta du bout du pied droit les piles de livres d’art moderne et de photographie qui étaient rangées sur la table basse en granite et en verre fumé. Les ouvrages volèrent à travers la pièce comme des oiseaux trop lourds et déjà morts. Le hurlement monta jusqu’aux quatre mètres du plafond avant de retomber en tous points du salon comme des feux de Bengale incontrôlables. Pour la première fois de sa vie, Sixtine eut peur.

Le Chef releva ensuite lentement la tête, passa ses mains à plusieurs reprises dans ses cheveux presque frénétiquement, puis soupira.

— Ils sont morts, reprit-il. Deux de mes meilleurs hommes…

— On sait ce qui s’est passé ? osa Morgane avec crainte.

— Pas vraiment… lâcha-t-il après quelques secondes. Je les ai eus au téléphone juste avant l’accident. Ils venaient de prendre en chasse le type qui avait récupéré l’enveloppe du parisien.

— Accident alors ? murmura Sixtine qui cherchait à s’extirper de la paralysie psychologique qui lui gagnait paradoxalement le reste du corps.

— Apparemment, oui…

— Pourquoi apparemment ? fit-elle en avançant d’un tour de roue vers le Chef.

— C’est la gendarmerie qui s’occupe de l’enquête et pas la police, je n’ai donc aucune information. Mais à voir les allées et venues des uns et des autres, je me demande si les circonstances de l’accident sont aussi claires qu’il n’y paraît…

— Vous pensez à quoi ?

— À rien de précis... Les deux voitures se suivaient, on suppose à grande vitesse, sur une route de montagne et après une embardée ou un tête-à-queue, je ne sais pas, elles ont fini par franchir le parapet, direction le ravin !

— Et l’autre type ?

— Mort, aussi.

Un silence se fit à nouveau, rompu quelques secondes plus tard par le Chef qui s’emporta soudainement.

— Et quand je pense que ces deux couillons ont fait tout foirer ! Mais quels cons ! J’aurais dû me méfier, la première fois déjà ils s’étaient fait avoir comme des bleus ! Là, tous au tapis ! Et par la même occasion, on perd l’enveloppe, l’émissaire des ravisseurs et l’occasion de leur mettre la main dessus ! J’en ai assez de cet amateurisme à deux balles ! Ce qu’il me faut, ce sont des professionnels, des vrais, pas des branquignols ! Il se leva d’un bond et regarda Hilario, Morgane et Sixtine les uns après les autres.

— J’ai trop à perdre et tout à gagner dans cette histoire. La rouquine qui a été enlevée a mis la main sur la clé du trésor. Un trésor à faire pâlir d’envie les plus nantis de cette terre ! Alors, de deux choses l’une : ou vous êtes avec moi, ou vous êtes contre moi ! Si vous êtes contre moi, barrez-vous tout de suite ! Si vous êtes avec moi, faites-en sorte de ne pas me décevoir. De toute façon, dans tous les cas, je vous retrouverai, soyez-en sûrs !

Le message était on ne peut plus clair.

Sixtine reprit la parole la première.

— Chef, c’est moi qui ai fait la connaissance de Victoire la première. Je vais la retrouver, laissez-m ’en le temps…

— Le temps ? Tu rigoles ? l’interrompit-il brutalement. Le sablier arrive à la fin, ma belle ! Et que crois-tu pouvoir faire avec tes roulettes, hein ?

La remarque la blessa plus qu’elle ne le laissât paraître.

— Je pourrais me rapprocher de son mari ! Je sais m’y prendre avec les hommes…

— Je crois qu’il n’a pas la tête à ça en ce moment…

— Qui a parlé de la tête ? Ce n’est pas par-là que je les attrape d’habitude !...

La répartie fit sourire Morgane malgré elle.

— Rien n’est plus facile à séduire qu’un homme désespéré, reprit-elle. Et je sais de quoi je parle.

— Le temps n’est plus à la gaudriole ! Il nous faut mettre la main sur la fille et sur ses ravisseurs ! Et vite ! Pour le reste, tu fais ce que tu veux avec ton cul, ce n’est pas mon problème. En revanche, tâche d’être efficace pour une fois, je ne te le redirai pas…

Il s’en alla sans saluer personne, les laissant dans une expectative silencieuse mêlée d’angoisse.

à suivre...