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Chapitre 47 Le Friendship Laboratory

 

Sans hésiter une seconde, Victoire s’élança en direction du Combi Volkswagen de couleur jaune, sorti tout droit apparemment de la période la plus hippie des seventies.

Avant même que le véhicule n’eût eu le temps de redémarrer, elle tambourina violemment à la vitre arrière, suppliant l’homme et les deux femmes qui étaient à son bord de lui ouvrir la porte coulissante latérale. Surpris sur le moment par cette apparition inattendue, ils firent aussitôt glisser la portière pour accueillir cette jeune inconnue en détresse. N’importe quel autre conducteur confronté à la même situation aurait, sous le coup d’un réflexe sécuritaire bien compréhensible, tenté de s’enfuir pour échapper à un possible guet-apens comme on en voit parfois dans les journaux à sensations. Mais pas eux. L’irruption soudaine de la jeune femme les avait étonnés mais ne leur faisait pas peur. L’idée même d’une agression ne leur avait pas traversé l’esprit… Contrairement à la plupart de nos semblables, et encore plus de nos jours où perte des repères et perspectives pessimistes sur l’évolution du monde viennent bouleverser les relations interhumaines, du moins dans les sociétés dites développées, il n’y avait chez eux aucune méfiance naturelle envers autrui. Ils nourrissaient au contraire une pleine confiance dans l’humanité de l’autre, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. Une philosophie d’ouverture et de partage, sans militantisme aucun cependant, qu’ils mettaient en pratique au sein d’un mouvement utopique idéaliste cherchant à recréer les conditions d’une société meilleure et plus équitable : le Friendship Laboratory, rattaché (encore que le terme ne soit évidemment pas adapté) à la mouvance internationale de la Rainbow Family of Love and Living Light, autrement dit la Famille Arc-en-ciel, de l’Amour et de la Lumière vivante. Une forme de groupement hippie moderne, apolitique et décomplexé.

Au moment de l’apparition de Victoire, le conducteur, vêtu d’une ample tunique blanche qui faisait ressortir à la fois la carnation de sa peau légèrement hâlée et sa courte barbe rappelant les épaisses boucles noires de sa chevelure - un peu dans le style des portraits du Fayoum du nom donné à ces représentations picturales funéraires peintes sur des sarcophages de la fin de l’Egypte antique - ainsi que les deux passagères, l’une très blonde et certainement d’origine scandinave, l’autre telle qu’on s’imagine Esméralda en plus ébouriffée, regagnaient leur campement à proximité de Rennes-le-Château. Ils y étaient arrivés trois jours plus tôt après avoir séjourné dans un autre rassemblement initié par un mouvement concurrent de la Rainbow Family sur le Pic de Bugarach, à l’endroit même où quelques illuminés en mal de sensations fortes avaient décidé d’attendre la fin du monde prétendument annoncée par on-ne-sait quel calendrier maya opportunément interprété il y a peu.

Malgré leur apparence décontractée et leur mode de vie communautaire, les membres du Friendship Laboratoty ne souhaitaient être assimilés ni à des teuffeurs écumant régulièrement les raves sauvages, adeptes de drogues en tous genres et de musique techno, ni aux Jah-Jah, héritiers modernes des ex-soixante-huitards revus à la sauce altermondialiste, imprégnés de reggae et de bons sentiments mais d’obédience rastafarienne. Ils prenaient systématiquement les choses comme elles venaient en ayant soin de ne meurtrir ni être vivant ni végétal, traitant toujours les hommes et les femmes, quels qu’ils soient, comme des frères et des sœurs.

Dans sa précipitation, Victoire leur expliqua en avalant un mot sur deux qu’elle avait été enlevée, qu’elle s’était échappée et que ses ravisseurs la poursuivant désormais, elle devait téléphoner à son mari au plus vite.

L’épuisement et la panique évidente qui émanait ce spectre féminin blessé et balbutiant enlevaient une grande part de compréhension à son discours. Affaiblie au plus haut point, elle se contenta de leur lancer un regard interrogateur d’une intensité rare quand elle eut fini de parler.

L’homme et les deux femmes se regardèrent et comprirent d’instinct qu’il fallait la protéger même s’ils n’avaient pas entendu grand-chose à l’histoire incompréhensible qu’elle avait tenté de leur raconter.

— Monte, petite sœur, fit l’une des deux passagères en lui tendant la main. La deuxième l’aida à s’asseoir dans le minibus et referma la portière latérale tandis que le conducteur reprenait la route en direction de leur campement.

Au même moment, le Combi Volkswagen croisa les deux véhicules de Mimose Corbière et de Bernard de Cosneil. Il ne s’en était fallu que de quelques secondes pour qu’ils retrouvassent - enfin - sa piste. Victoire tremblait et continuait à débiter un flot de paroles de moins en moins intelligibles. Un contrecoup certainement à ce qu’elle venait de vivre depuis plusieurs jours maintenant. Une des jeunes femmes la prit contre elle et, après lui avoir humecté les lèvres avec un peu d’eau fraîche, lui caressa lentement les cheveux en entonnant un chant doux et apaisant. Les soubresauts incontrôlés de Victoire se firent moins nombreux et elle finit par s’endormir contre le giron accueillant de cette salvatrice providentielle.

Allongé sur son lit, les yeux dans le vague, Richard regardait depuis vingt minutes environ une petite araignée qui tissait une toile à l’angle du plafond avec une minutie remarquable. Lorsque sa montre indiqua 18 heures, il se leva, se redonna un coup de peigne devant le miroir puis quitta la chambre. En apercevant Sigismond Tournebouix à la réception, il se dirigea vers lui et l’interpella poliment. Non pour lui signaler la présence inopportune de l’arachnide, comme il l’aurait fait auparavant en pareilles circonstances - les malheurs qui le frappaient depuis ces derniers temps lui faisaient relativiser beaucoup de griefs ou de constatations désormais anodines - mais pour lui demander plus simplement si Maximilien Lamort-Lecrabe ou si Jacques Girafe étaient sortis. L’hôtelier répondit qu’ils étaient partis et qu’il ne savait pas quand ils rentreraient. Sans le regarder.

L’air grave et inhabituel de l’Ogre de Couiza, comme l’avait appelé Victoire à leur arrivée, le surprit. Là aussi, le jeune banquier parisien avait perdu de sa superbe avec tout ce qui lui était tombé sur la tête. En temps normal, il n’aurait prêté aucune attention aux misères d’autrui mais à ce moment précis, et malgré sa propre anxiété, il voulut s’enquérir de ce qui perturbait si visiblement son hôte. Sigismond, esquissant tout de même un demi-sourire, lui répondit qu’il avait appris une mauvaise nouvelle dans l’après-midi, ce qui expliquait son air maussade. Il ajouta néanmoins qu’il ferait tout son possible d’ici la soirée pour chasser les idées noires qui lui encombraient l’esprit et qu’il retrouverait à coup sûr dans la chaleur tonitruante de ses cuisines l’enthousiasme qui lui manquait à l’instant présent…

à suivre...