Les livres de Jérôme Thirolle

21 janvier 2019

Souvenir de 2013...

 

Antinouilh, de Jean Agone - Les livres de Jérôme Thirolle

Quand je me suis réveillé ce matin-là, plus rien n'était comme avant... En apparence, tout était pareil. Au début, je ne m'étais rendu compte de rien.

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11 janvier 2019

Chapitre 32 La treizième Lame

Lame 13 PhotoJT

Chapitre 32 La treizième Lame

Au même moment, retiré à l’abri de ses ouvrages poussiéreux et de son bric-à-brac ésotérique, Nator transgressait une règle absolue : tirer les cartes à la nuit tombée. Il le savait et en éprouvait un mal-être profond. Attendre le lendemain lui était cependant impossible. Le trésor était là, à portée de main, tout près. Il le sentait. Il ne pouvait que braver l’interdiction. On n’interroge les arcanes ni quand le temps est orageux, ni quand le jour s’en est allé. C’est la loi du genre. Ne perce pas les secrets de la nature qui veut. Ni quand il veut. Nator écartait pourtant de son esprit embrouillé ces principes essentiels pour ne plus se concentrer que sur une seule tâche : élucider - enfin – le mystère de l’abbé Saunière. Il amena à lui le guéridon tripode, fit sortir Darwin, son chat, de la pièce et aligna seize cartes qu’il tira au hasard. Le tarot n’avait plus de secret pour lui. À force de manipuler ces rectangles cartonnés depuis plus de cinquante ans, il en connaissait les moindres détails, les moindres significations. Un jeu complet se compose de soixante-dix-huit cartes, appelées également lames. Cinquante-six d’entre elles forment les arcanes mineurs, dévolus aux mondes et aux sentiments inférieurs, eux-mêmes répartis en quatre groupes de quatorze cartes symbolisant les quatre couleurs du tarot : deniers, sceptres, épées et coupes. Les vingt-deux lames restantes forment les arcanes majeurs, en lien avec les mondes célestes et les idées. Chacune incarne un symbole particulier dont la portée est spécifique : le fol, le bateleur, la papesse, l’impératrice, l’empereur, le pape, l’amoureux, le chariot, la justice, l’ermite, la roue de fortune, la force, le pendu, la mort, la tempérance, le diable, la maison Dieu, l’étoile, la lune, le soleil, le jugement et le monde. Plus les arcanes majeurs sont nombreux dans un tirage et plus les événements annoncés seront lointains. À l’inverse, plus les arcanes mineurs sont représentés et plus les présages seront proches dans le temps.

À trois reprises, Nator pratiqua l’exercice divinatoire. Il tira seize cartes au hasard puis quatre parmi celles-ci. À chaque fois, il découvrit sur ces quatre cartes trois arcanes mineurs renversés, donc de moindre influence, et un arcane majeur dans le sens normal : la treizième lame. La mort. Le squelette. Les cartes ne pouvaient mentir ni tromper. Elles étaient claires et insistaient sur une réalité que l’abbé Saunière avait vraisemblablement découverte et qu’il avait cherché à faire connaître au travers de la carte postale représentant la sculpture de Ligier Richier. Le squelette de la carte postale, le squelette de l’arcane majeur : la clé était là mais il ne savait pas l’interpréter... Persuadé d’avoir entre les mains un indice exceptionnel, il se mit à sangloter en pensant qu’il était peut-être trop vieux désormais pour en percer le secret. Sans compter que ni le Chef d’un côté ni Cornélius Douze-Janvier de l’autre ne le laisseraient en profiter s’il parvenait à résoudre l’énigme...

La nuit était tombée depuis longtemps. Alors que la pleine lune irradiait de ses rayons bleutés l’allée d’arbres centenaires qui séparait le porche sécurisé du petit manoir, le chef descendit de son véhicule et rejoignit rapidement ses complices à l’intérieur. Sixtine s’était assoupie devant la télévision et Hilario était allongé sur le canapé, les pieds reposant sur la table de verre et de granit. À son arrivée, ils sursautèrent tous deux en même temps.

— Allez, réveillez-vous et écoutez-moi ! Je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je reparte dans cinq minutes.

Hilario, tiré brutalement de son demi-sommeil bailla bruyamment en s’étirant.

— Du nouveau ? parvint-il à articuler avec peine.

— Elle a été enlevée ! répondit le chef. Sixtine écarquilla les yeux.

— Vous m’avez bien entendu ! reprit-il. Enlevée ! Elle n’a pas simplement disparu, elle a été kidnappée !

— Mais par qui ? reprit Hilario, éberlué par ce qu’il venait d’entendre.

— Aucune idée ! Mais la vraie question à se poser, c’est pourquoi elle l’a été ! Elle a forcément parlé des papiers à quelqu’un !

Conscient de la gravité de la situation, Hilario se releva, silhouette dégingandée et penaude dans la pénombre de ce salon vaste et élégant.

— Sixtine, essaie de te souvenir, fit le chef. Quelque chose d’anormal ? Une voiture qui vous suit ? Un individu qui vous épie ?

— Non, non, je n’ai rien remarqué.

— Il y a pourtant forcément quelqu’un qui était au courant puisqu’elle a été enlevée ! s’écria-t-il avec colère. Il faut la retrouver ! La retrouver et la buter ! Il faut récupérer aussi les papiers ! Nator a été clair : seuls les originaux peuvent nous être utiles. Dites à Diego et à Jay de ne pas lâcher ce Richard d’une semelle. Même pour aller pisser ! Il nous conduira peut-être à sa femme. Sixtine, toi, tu restes à l’écart pour le moment. Au fait, c’est quoi cette couleur ? fit-il en regardant les cheveux de la jeune femme avec surprise.

— Blond vénitien... J’ai trouvé que ça faisait chic et glamour.

— Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle connerie ?

— J’avais déjà les taches de rousseur, alors des tons mi dorés, mi cuivrés, entre le blond et le roux, ça me donne un côté italienne de la Renaissance…

— Sur la tête ! Parce que dans le slip, c’est une autre histoire !...

— Ta gueule Hilario ! Tu t’es vu toi ? Sale con !

— Oh, moi, ce que j’en dis... Mais je préférais le noir corbeau.

— Et vous, vous en pensez quoi, chef ? C’est une bonne idée, non ? fit Sixtine.

— Les bonnes idées, c’est comme les rousses : il faut savoir reconnaître les fausses au premier coup d’œil pour éviter les déconvenues ! Bon, Hilario, tu vas voir le vieux pour savoir s’il a trouvé quelque chose. Le temps joue contre nous. Il faut qu’on mette la main sur cette fille avant qu’elle ne crache le morceau ! Allez, j’y vais.

Il repartit aussi discrètement qu’il était arrivé.

à suivre...

09 janvier 2019

Chapitre 31 L’horizon s’assombrit

Monstres PhotoJT

Chapitre 31 L’horizon s’assombrit

Allongé sur le lit de sa chambre d’hôtel, Richard somnolait. Il entrouvrait de temps à autre les yeux, histoire de vérifier que le lustre du plafond n’avait pas changé de place, puis retombait irrémédiablement dans la léthargie poisseuse qui l’engluait. Jamais une de leurs disputes n’avait eu de telles conséquences dans le passé ! Mon Dieu qu’il regrettait de s’être emporté ce matin-là. Elle ne faisait rien de mal après tout. Juste quelques recherches sur cet ancêtre qu’il s’était découvert un peu tard par le plus grand des hasards. Il n’avait pas su la comprendre et s’en voulait d’avoir réagi de cette façon. À sa décharge, il avait traversé des moments compliqués au niveau professionnel et la tension qu’ils entraînaient avait inévitablement rejailli sur sa vie privée. On ne devrait jamais laisser le travail prendre le pas sur l’individu car, quand le travail a disparu, seul l’individu demeure. Avec ses blessures et ses espérances déçues. Il allait s’enfoncer à nouveau dans un demi-sommeil agité quand la sonnerie de son téléphone portable retentit.

Il se leva d’un bond, trébucha sur le pied du lit, manquant par la même occasion de se rompre le cou, et attrapa la petite chose grisâtre qui émettait un bruit strident à intervalles réguliers. C’était Victoire, il en était sûr ! Elle l’appelait, enfin ! L’écran rétro éclairé du téléphone était cependant moins formel : “numéro inconnu”. Richard hésita une seconde, surpris de ne pas y voir apparaître les appellations habituelles “Vicky portable”, “Vicky agence” ou “Vicky appart”, puis prit l’appel avec appréhension.

— Allo ? Allo ?

Il n’obtint aucune réponse.

— Allo ? Allo ? C’est toi ?...

— Monsieur Louvrier ? Richard Louvrier ? fit une voix gutturale et sans chaleur.

— Oui ?... répondit-il avec hésitation.

— Je n’irai pas par quatre chemins, monsieur Louvrier. Nous détenons votre épouse. Si vous souhaitez la revoir en vie, mettez tous les documents de l’abbé Saunière en votre possession dans une enveloppe et déposez-la sur le comptoir du café derrière votre hôtel. Demain, à douze heures tapantes.

Richard n’eut pas le temps d’ajouter un mot ni de poser une question. Son interlocuteur avait raccroché. Il se laissa tomber sur le lit, abasourdi. Victoire avait été enlevée ! Kidnappée ! Elle n’était pas partie pour un autre homme ! Ni avec un autre homme ! Elle ne l’avait pas quitté ! Elle avait été enlevée… Malgré le choc, il essaya de rassembler ses pensées. Qu’avait dit l’inconnu ? Demain, à midi, une enveloppe, le café derrière l’hôtel. Mais de quels documents parlait-il ? Dans quel guêpier s’était-elle donc fourrée ? Elle était en danger ! Il ne fallait plus perdre une seule minute ! Poussé par une agitation soudaine, il sortit de la chambre en courant, dévala les escaliers, bousculant au passage le pauvre Sigismond Tournebouix qui traversait le hall, et fonça directement au commissariat.

À son arrivée au bureau de police, il tomba nez à nez avec le lieutenant qui l’avait reçu la première fois.

— Inspecteur, Inspecteur !

L’homme resta interloqué un instant puis se remémora leur rencontre. Il reconnut le jeune parisien…

— Lieutenant. Vous avez la tête dure, vous…

— Si vous voulez, mais c’est très urgent, il y a du nouveau !

_Ça y est, vous l’avez retrouvée votre Pomponnette ?

— Elle a été enlevée ! Elle a été enlevée ! répétait-il dans un état d’excitation intense.

— Calmez-vous, monsieur, je ne comprends rien ! Qui a été enlevé ?

— Mais ma femme ! (il se contint de ne pas ajouter un pauvre con ! légitime en pareilles circonstances). Elle a été kidnappée !

— Par qui ?

— Je n’en sais rien !...

— Alors, comment savez-vous qu’elle a été enlevée ?

Richard lui raconta l’appel sur le portable en omettant toutefois de préciser la nature de la rançon exigée.

— Elle a été enlevée, je vous dis ! Le type m’a parlé au téléphone !...

Il était bouleversé. D’autant que la police était son seul salut. La conversation qu’il avait eue avec Victoire après leur premier dîner à Couiza en compagnie des deux antiquaires lui revint alors en mémoire : “certains chercheurs de trésor tueraient père et mère pour un nouvel indice, une nouvelle piste…” et il en eut un frisson de terreur.

— Aidez-moi, aidez-moi ! supplia-t-il.

— Monsieur Favrier…

— Louvrier…

— Oui, Louvrier, pensez-vous qu’il soit nécessaire d’inventer de telles calembredaines pour expliquer le départ de votre épouse ? Elle est partie, un point c’est tout ! C’est un moment difficile à passer, je vous le concède, fit-il avec l’accent du midi, mais vous savez ce qu’on dit : une de perdue, …

— Mais, vous n’y êtes pas du tout… balbutia Richard.

— Je suis désolé, mais nous ne pouvons rien faire pour vous. Elle est partie ! Avec un homme, avec une femme, il faut s’attendre à tout avec les temps qui courent…

Piqué au vif, Richard se mit à hurler. Il poussa un cri stupéfiant dans l’entrée du commissariat.

Le lieutenant l’arrêta tout net.

— Vous allez vous calmer, monsieur ! Le ton de sa voix était désormais lourd de menaces. Après tout, qui me dit que vous avez réellement reçu cet appel ? Vous avez relevé le numéro ?

— Non, c’était un numéro masqué et dans ma précipitation, j’ai dû faire une mauvaise manipulation, j’ai effacé le journal d’appels…

— Evidemment… fit le policier avec ironie. Et je devrais être convaincu de l’existence d’un appel dont vous avez perdu la trace et qui, de plus, reste impossible à identifier ?

— Mais c’est la vérité !

— Ça, c’est vous qui le dites ! Moi, j’ai besoin de preuves, de bonnes vieilles preuves bien concrètes. Et ne vous mettez pas à hurler car je vous fais interner sur le champ ! C’est facile à mon niveau, vous savez…

— Mais elle a disparu !...

— Justement… Vous auriez pu la tuer après une dispute, accidentellement on va dire, et une fois que vous vous êtes débarrassé du corps, vous êtes venu nous déclarer sa disparition. Ça c’est déjà vu !...

— Mais vous êtes fou !

— Mesurez vos paroles, monsieur Chambrier !

— Louvrier !

— Mesurez vos paroles ! Je suis officier de police judiciaire et vous êtes le premier suspect dans cette affaire…

Richard était pétrifié par ce qu’il venait d’entendre. Il se disait, la mort dans l’âme, que pour la seconde fois la police ne ferait rien pour lui venir en aide. Bien au contraire.

Il sortit du commissariat en proie à une intense déréliction. Il retourna à sa voiture et resta, les deux mains sur le volant, immobile, le regard vide et la bouche tombante.

Soudain, il vit Thomas Lherbier sortir du bureau de police et pousser la porte d’un petit restaurant chinois à l’angle de la rue. Sans réfléchir, il décida de lui emboîter le pas et y entra à son tour. Il se dirigea aussitôt vers la table du jeune policier, tira une chaise et s’assit en face de lui. Il ne prêta guère attention aux multiples lanternes rouge et or qui encadraient un vaste décor mural de plâtre peint figurant un port où accostaient une douzaine de conques parmi des nuées d’oiseaux exotiques. Seul un énorme poisson exposé près de la porte d’entrée, gueule ouverte, avait arrêté son regard. En apercevant Richard, Thomas Lherbier soupira. Il tenta de le raisonner, lui expliquant que son épouse était peut-être partie, tout simplement, mais rien n’y fit. Richard attendit patiemment qu’il eût terminé pour lui expliquer qu’elle avait bel et bien été enlevée et qu’il fallait impérativement mobiliser toutes les équipes disponibles pour la retrouver. Ses explications troublèrent un peu le jeune policier mais ce dernier lui fit comprendre que rien ne serait possible tant que son supérieur n’en serait pas convaincu. Il lui rappela ses coordonnées personnelles en lui précisant qu’il devrait le prévenir dès qu’il aurait du nouveau. Touché cependant par le désespoir évident de ce Parisien en vacances, il lui proposa de partager son repas - omelette aux crevettes en entrée, poulet au sel et au poivre, nouilles sautées et bière chinoise - mais Richard déclina l’invitation. Il n’avait pas faim.

C’est parfois au manque d’appétit qu’on mesure la véritable détresse, la tristesse authentique. Il suffit d’assister aux repas qui suivent les enterrements pour s’en convaincre…

Richard regagna l’hôtel, le pas lourd et l’âme en peine. Il lui semblait que les heures s’égrenaient irrémédiablement, comme de minuscules grains de sable au cœur d’un sablier de verre, sans qu’il puisse agir le moins du monde sur le cours des choses.

Victoire était en danger et il ne pouvait rien faire pour l’en sortir ! De quels documents voulait parler cet homme au téléphone ? Ceux de l’abbé Saunière ? C’était Victoire qui les avait ! Et il avait tout examiné dans la chambre, jusqu’au carnet de vacances, page par page, sans rien trouver ! Il ne restait donc qu’une solution : se rendre au café derrière l’hôtel le lendemain à midi et expliquer aux ravisseurs que les Louvrier n’avaient jamais rien possédé d’autre que la carte et la lettre…

Maximilien Lamort-Lecrabe et Jacques Girafe convièrent ce soir-là le pauvre Richard à leur table pour dîner. Il leur raconta l’appel téléphonique, la confirmation de l’enlèvement de Victoire et sa démarche inutile auprès de la police. Il ne dit cependant pas un mot sur les documents tant convoités. Les deux hommes essayèrent de lui remonter le moral et cherchèrent à l’aider en décryptant le moindre détail de cette sombre affaire.

— Ils n’ont pas demandé de rançon ? s’inquiéta Maximilien Lamort-Lecrabe.

— Non…

— N’auraient-ils pas demandé ou exigé autre chose, alors ? renchérit Jacques Girafe. Nous ne voulons pas être indiscrets mais nous voudrions tellement vous aider…

— La voix vous était-elle inconnue ?

— Totalement…

— Et il n’y avait pas un bruit de fond particulier, un élément auquel vous n’auriez pas prêté attention au premier abord mais qui vous reviendrait maintenant en mémoire ?

— Non, aucun, soupira Richard. Je ne la reverrai pas…

— Ne dites pas de bêtises, reprit Jacques Girafe en lui tapant sur l’épaule. Nous allons tout faire pour la retrouver. Mais vous êtes certain que le ravisseur ne vous a rien demandé ?

Richard resta évasif. Yaourt, le chien de Jacques, jappait à intervalles réguliers, percevant l’angoisse diffuse qui émanait de la tablée.

— Richard, avez-vous essayé de contacter cette jeune femme en fauteuil roulant dont vous nous avez parlé l’autre jour et dont le nom m’échappe à l’instant ?

— Sixtine.

— Oui. Elle pourrait peut-être vous aider ? C’est quand même une des dernières personnes à avoir côtoyé votre épouse avant son enlèvement…

— Non, cela ne servirait à rien.

— Et la police, êtes-vous vraiment certain qu’ils ne sont pas sur le point d’ouvrir une enquête ? ajouta Jacques. Peut-être n’ont-ils pas voulu trop en dire devant vous pour ne pas vous inquiéter davantage ?

— C’est plutôt le contraire ! Ils sont allés jusqu’à me faire remarquer que je pouvais être à l’origine de sa disparition et que je l’avais peut-être tuée, alors…

— Je comprends tout à fait votre réaction, reprit-il, mais vous rendre seul à ce rendez-vous me parait imprudent.

— Ai-je une autre solution ?

— Votre femme a tout de même été enlevée ; on ne sait pas de quoi ces hommes sont capables ! Vous devriez faire attention à vous…

Maximilien Lamort-Lecrabe se rapprocha de lui et lui parla à voix basse, comme si ce qu’il avait à lui dire ne devait être entendu de personne.

— Nous pourrions vous y accompagner, même de loin ?...

— Non, ce n’est pas une bonne idée : c’est à moi et à moi seul de régler le problème. Je n’aurais jamais dû la quitter comme je l’ai fait…

— Vous voir esseulé dans ce guet-apens ne me rassure pas !

— Ne vous en faites pas, je suis plus costaud qu’il n’y parait…

Le regard d’acier de Maximilien Lamort-Lecrabe fut traversé l’espace d’une seconde par un étonnement amusé. L’adjectif costaud n’était pas celui qu’il aurait utilisé instinctivement pour parler de Richard…

— C’est comme vous voulez, mais réfléchissez-y !

Le mari de Victoire déclina poliment la proposition, salua ses interlocuteurs et leur confia qu’il était temps pour lui d’aller se coucher. Il savait qu’il ne trouverait pas le sommeil mais il avait besoin de se reposer ; la journée du lendemain allait être longue.

Richard était à peine sorti de table que Sigismond Tournebouix vint l’accoster au pied de l’escalier qui menait aux chambres.

Sénher Louvrier, je vous ai observé toute la soirée : vous me paraissez bien éprouvé. Remarquez, on le serait à moins ! fit-il en fourrageant fébrilement ses doigts dans sa barbe épaisse. Richard s’en aperçut mais ne lui en voulut pas pour autant. Il n’était plus à un réconfort près ! Tout le monde voulait l’aider ce soir. Il n’avait cependant pas la force de s’exaspérer de tant de sollicitude. La seule chose qui comptait à ses yeux, c’était de retrouver sa femme. Il avait la sensation que la boule qui lui comprimait l’estomac finissait par l’empêcher de respirer normalement. Une angoisse sourde qui lui pesait, moralement et physiquement, et qui captait désormais chacune de ses pensées, un peu comme un trou noir qui attire à lui toutes les particules qui l’approchent avant de les faire disparaître. Elle était loin l’image du jeune banquier parisien, égoïste et suffisant. Il n’y avait plus qu’un homme las, quasi brisé, qui se sentait glisser lentement vers un abîme sans nom.

— Ces deux messieurs ont-ils pu vous venir en aide ? Ils connaissent beaucoup de monde ici. Il y a peut-être quelqu’un parmi leurs relations qui aurait pu apercevoir donà Victoire ? Vous savez, je n’ai pas voulu vous importuner cet après-midi quand vous avez dévalé l’escalier et que vous avez failli me renverser mais pour tout vous dire, j’ai pensé que, Dieu merci, vous aviez enfin retrouvé votre épouse…

— Hélas, non ! Je filais au commissariat…

— Du nouveau de ce côté-là ?

— Non… répondit Richard avec un petit sourire ironique et empreint d’infiniment de lassitude.

— ?

— J’avais reçu un appel.

— De la police ?

— J’aurais préféré… Un inconnu m’a téléphoné pour me dire que Victoire avait été enlevée !

— Quoi ? s’écria Sigismond Tournebouix en baissant le ton aussitôt après pour ne pas attirer l’attention des autres clients. Quoi ? fit-il à voix basse. Enlevée ?

— Enlevée…

— Ici ? Dans mon ostel ? Il tira une chaise à lui et s’assit, comme assommé. J’en ai connu des vertes et des pas mûres, j’en ai croisé des tordus, j’en ai vu passer ici des illuminés en tout genre ! J’ai assisté à des bagarres mémorables et à des orgies que le cinéma italien des années 70 n’aurait même pas osé imaginer ! Mais un enlèvement, dans mes murs, alors là, jamais ! Jamais !…

— …

— Et la police ? Elle dit quoi la police ?

— Comme d’habitude...

L’hôtelier se ragaillardit en entendant cette réponse pourtant peu rassurante, songeant peut-être que son établissement serait à l’abri du scandale si aucune enquête ne se déclenchait. Il raccompagna Richard à sa chambre.

Sénher Louvrier, un conseil : ne contrariez pas les ravisseurs, c’est la seule façon de retrouver donà Victoire. Mais faites attention à vous tout de même !

à suivre...

08 janvier 2019

Monsieur Pinceaux

Monsieur Pinceaux PhotoJT

La Pastorale des santons de mon village : Monsieur Pinceaux

« Monsieur Pinceaux ». Ce sont les enfants qui l’ont appelé ainsi au début et, depuis, ce surnom lui est resté. Il aurait pu s’en irriter mais il trouve que cela lui va bien finalement. En tout cas, il préfère ce sobriquet à celui dont on l’affublait dans le passé : le rouquin. Comme si la couleur de ses cheveux ou de sa barbe en faisait un homme à part... Alors que « Monsieur Pinceaux », ça sonne bien et il n’y a derrière ces deux mots aucune malveillance, aucune stigmatisation, juste le résultat d’une observation : un homme qui parcourt les environs du village en veston bleu, une palette à la main.

 

Il est tombé amoureux des paysages environnants un jour où, éconduit par celle qu’il cherchait à séduire à l’issue d’une fête patronale, il s’était retrouvé à errer, l’âme en peine, en pleine campagne. Quelques verres d’un mauvais vin avalés rapidement à la taverne lui avait laissé croire que le joli brin de fille qui avait posé pour lui quelques semaines plus tôt n’était pas insensible à sa froideur apparente et, au moment de lui remettre son portrait, alors que la fête patronale se terminait doucement, il s’était enhardi à lui déclarer sa flamme. Sur l’instant, aidé par les effets de l’alcool, il s’était senti presque invincible, armé de tous les courages et plein d’un enthousiasme qu’il ne se connaissait pas. Sa déclaration fut accueillie...par un éclat de rire. Un énorme éclat de rire, aussi coupant qu’une lame de sabre, aussi bruyant qu’une pyramide de verres en cristal qui se brisent d’un coup, s’effondrant sur eux-mêmes dans un fracas épouvantable et douloureux. Ainsi s’était terminée dans les larmes -les siennes- sa première et unique déclaration d’amour. Il n’en avait conservé aucune haine, pas même pour la jeune fille blonde, juste un peu de honte. Quelques jours plus tard, après avoir arpenté les coteaux des alentours pour chercher un endroit tranquille où il pourrait se pendre, il avait découvert la beauté authentique d’un lever de soleil sur l’horizon, la palette infinie des couleurs de la Nature dont les nuances varient selon l’heure du jour ou la direction du vent et le chant des oiseaux à la tombée du soir...

 

Il s’était alors promis de ne plus jamais immortaliser sur la toile ses semblables et de se consacrer à peindre uniquement l’immuable grandeur des environs du Village.

 

Le temps a passé. « Monsieur Pinceaux » a vieilli, son poil roux flamboyant s’est affadi, la jeune fille blonde s’est mariée puis est morte en couches l’année suivante, un petit matin gris de printemps. Ce jour-là, parvenu sur une hauteur rocailleuse surplombant un enchevêtrement vertigineux de roches déchiquetées, il mêla ses propres larmes à ses couleurs pour donner à sa peinture des nuances uniques et désespérées. De retour chez lui, il brûla la toile, livrant à l’éternité ce qu’il avait saisi de l’instant. Il en prit l’habitude par la suite et livra systématiquement à la flamme le produit de son art une fois rentré. Il crée puis efface. Sans relâche. Sans regrets non plus. Il a trouvé dans cet étrange équilibre sa destinée. Il n’est plus jamais triste et sourit à qui veut bien le croiser. Les enfants d’abord, ceux qui lui ont donné en premier le surnom de « Monsieur Pinceaux », intrigués par cet homme souvent couvert de poussière et de taches colorées, les villageois ensuite qui ne prêtent plus guère attention à cet original préférant barbouiller des toiles au lieu de travailler.

 

Il n’est pas rare non plus qu’une âme charitable aille déposer devant sa porte un panier de légumes, un poulet ou des galettes de blé. Sans rien attendre en retour. Par pure charité. Simplement pour s’assurer qu’il ne manque de rien...

 

La peinture est en effet une maîtresse exigeante mais à voir ses traits doux et apaisés, « Monsieur Pinceaux » est certainement un homme heureux...

 

À suivre...

07 janvier 2019

Le bon moine

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La Pastorale des santons de mon village : Le bon moine

C’est au bruit de sa crosse battant le pavé qu’on le reconnaît. Pas une crosse d’évêque, bien sûr, mais plutôt un long bâton à l’extrémité recourbée comme ceux des pèlerins qui traversent le pays de lieux en lieux à la recherche d’une spiritualité qui semble leur échapper, au fur et à mesure qu’ils avancent. Comme l’horizon…

Les mauvaises langues diront que c’est aussi à son embonpoint mal sanglé dans sa robe de bure qu’on le reconnaît. Car celui qu’on appelle ici « le bon moine » a le coup de fourchette généreux ! Il fait honneur à toutes les tables, des plus modestes aux plus fastueuses, et ne rechigne jamais à accompagner son repas des libations les plus variées, du moment qu’elles lui sont offertes. Tout don est un don de Dieu, a-t-il coutume de répéter, et jamais une offrande ne se refuse, quand bien même viendrait-elle satisfaire des appétits qu’on pourrait qualifier de « terrestres ». Il est comme ça, « le bon moine ». Frère Edmond, devrait-on dire. Frère Edmond de C*** pour être exact. Mais il ne veut pas faire référence à ses origines familiales ni à la glorieuse Histoire de ses ancêtres, pourtant très implantés dans les environs. Pas par pudeur ou par modestie mais parce qu’il se veut « un homme simple », un simple homme et pas le produit d’un lignage. Il se veut homme de Dieu parcourant chemins et villages pour aller au-devant de ses « frères et sœurs ». Et pour prier. Pour eux et avec eux. Le mauvais temps, la poussière des routes ou les rencontres hasardeuses ne lui font pas peur car son moteur à lui, c’est sa foi. Celle qu’il puise dans l’idée qu’il se fait de Dieu et qu’il aime à découvrir chaque jour parmi ses semblables. N’allez pas croire que le monde n’est fait que de noirceur et d’infamies, au contraire. Il a croisé nombre d’hommes et femmes de bien au cours de ses pérégrinations et finalement assez peu d’âmes perdues.  Il peut le certifier !

Les habitants du Village l’apprécient car il ne vient jamais leur donner des leçons ou juger son prochain. Il s’efforce tout simplement de montrer la voie, à chacun de choisir ou pas de l’emprunter. Mais il faut en profiter car son séjour n’est jamais très long, quelques semaines tout au plus, toujours à cheval sur le changement d’année. Il arpente alors sans itinéraire prédéterminé les lieux principaux dits de sociabilité, saluant les uns, encourageant les autres de sa bouille toute ronde. La continuité de sa chevelure épaisse avec son collier de barbe fournie fait ressortir encore mieux ses yeux doux et pénétrants à la fois. Comme chacune des paroles qu’il sème sur son passage. Une sorte de Petit Poucet, le « bon moine ». Une figure de la Pastorale

A suivre…


05 janvier 2019

Chapitre 30 La faire parler…

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Chapitre 30 La faire parler…

La BMW X5 Security emprunta le petit chemin à faible allure et s’arrêta à proximité du bâtiment. Une véritable forteresse roulante dont chaque détail avait été pensé à grands renforts d’options aussi performantes que coûteuses. D’aspect semblable à un classique 4 X 4 à roues motrices, la X5 Security s’en distinguait cependant par toute une série d’innovations dont l’objectif affirmé était de protéger coûte que coûte ses occupants : pneus antidéjantage autoporteurs avec flans renforcés et roue interne en métal, réservoir enveloppé d’une couverture de nylon balistique pour l’empêcher de prendre feu, système de caméras avant et arrière avec écrans de contrôle sur le tableau de bord, vitres et pare-brise en verre sécurité de 22 mm d’épaisseur avec revêtement de polycarbonate protégeant l’habitacle contre l’intrusion d’éclats, panneaux blindés pare-balles résistant aux agressions et aux armes de poing jusqu’au calibre 357 magnum en composite spécial à fibres hautes performances.

Trois personnes descendirent de cette voiture puissante et racée. Des bruits et des bribes de voix tirèrent soudain Victoire de sa torpeur. Son cœur se mit à battre de plus en plus vite. Elle se sentait plus proche de l’animal traqué que de l’être humain. Quelqu’un s’approchait. Un léger silence se fit puis la porte s’ouvrit dans un grincement terrifiant. Elle se protégea le visage pour ne pas être aveuglée. L’ouverture était séparée du sol par quelques marches d’escalier. Un homme se tenait sur la plus haute de celles-ci. Il semblait contempler avec satisfaction cette chose prostrée à la chevelure défaite qui remuait péniblement.

Après plusieurs secondes d’immobilité, il descendit lentement dans sa direction. Victoire, peu à peu habituée à la lumière, brava sa peur et releva la tête. Elle essaya d’entrouvrir les paupières. Sa peau la brûlait. Elle avait mal. La silhouette s’avançait. L’homme ôta son chapeau et la regarda. Elle eut alors un mouvement de recul et poussa un cri !

— Vous ???

Elle venait de reconnaître Bernard de Cosneil, le propriétaire de la librairie-café de Couiza…

— Qu’est-ce qu’il m’arrive ? fit-elle d’une voix suppliante. Où suis-je ?

— Taisez-vous ! C’est moi qui pose les questions ici ! répondit Bernard de Cosneil avec brutalité. Je sais que vous possédez une lettre et une carte postale de l’abbé Saunière.

C’est tout ?

— … ?

— Répondez !

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler… Vous faites erreur, je vous assure…

— J’ai entendu votre conversation avec la jeune femme en fauteuil roulant l’autre jour, alors épargnez-moi ce petit numéro ! La carte, la lettre et puis ?

— Mais je n’ai rien d’autre…

— Tss tss… Ne soyez pas stupide ! C’est inutile et risqué. Très risqué, madame Louvrier… Vous me demandiez où vous étiez : eh bien je vais vous répondre. Dans un endroit perdu et inaccessible. Un endroit où personne ne vous retrouvera, alors soyez raisonnable, c’est un conseil. Et levez-vous quand je vous parle !

Victoire se redressa avec difficulté.

— Vous n’êtes pas la première à vouloir percer un secret qui n’a pas à l’être ! Si vous ne coopérez pas, vous paierez de votre vie votre obstination, que les choses soient claires ! La curiosité et la cupidité sont des péchés qu’il faut trancher par le glaive. Vous vous êtes aventurée sur des terres où vous n’auriez pas dû mettre les pieds. Qui d’autre est au courant de l’existence de ces documents ?

— Personne… murmura Victoire.

Bernard de Cosneil fit un signe à Triplet qui venait d’arriver. Alors que la jeune femme tournait le visage vers lui, l’homme lui donna une gifle d’une extrême violence. Elle s’affala, le nez en sang. Bien que la situation fût des plus critiques, elle ne s’attendait pas à cela. Elle se mit à trembler de plus en plus fort, réalisant que ces menaces n’étaient pas de simples intimidations. Du sang envahissait sa bouche et coulait en longs filets sur sa poitrine.

— Alors, fit le libraire, je vous ai posé une question ! Qui d’autre ?

Elle murmura un mot inaudible. Triplet lui asséna un coup de pied dans l’estomac. Sous le choc, elle se mit à suffoquer. Peinant à retrouver un semblant de souffle, elle parvint à articuler quelques mots en sanglotant :

— Mon mari…

— Et qui d’autre ?

— Personne…

— Qui d’autre ! Vous entendez, qui d’autre ?

— Personne…

— Relevez-vous, fit-il soudain d’une voix plus calme. Vous en êtes certaine ? Personne ?...

Au même moment, Triplet lui donna un violent coup de pied dans l’entrejambe. Pratique habituellement réservée aux hommes mais qui, même chez les femmes, provoque une souffrance atroce et immédiate. Elle s’effondra de douleur. Victoire réalisa qu’elle allait mourir. Le concept de mort est une notion qu’on connaît et qu’on pratique tout au long de la vie mais c’est à l’instant seulement où l’on côtoie l’imminence de sa survenue qu’on ouvre les yeux avec effroi sur le gouffre qui s’annonce. Généralement trop tard… Elle comprit qu’ils n’hésiteraient pas à la tuer s’ils avaient la conviction qu’il n’existait aucun autre document. Désemparée, elle balbutia des mots inintelligibles puis, rassemblant tout ce qui lui restait de forces, elle confessa qu’elle ne possédait qu’une partie des indices et que son mari, par sécurité, avait conservé le reste avec lui. Elle n’avait trouvé que cette solution pour rester en vie…

— Il est à Paris en ce moment, articula-t-elle avec peine.

— À Paris ? reprit Bernard de Cosneil en souriant. Tiens, ce n’est donc pas lui qui occupe votre chambre d’hôtel à Couiza ?... Vous mentez ! Je sais de source sûre qu’il est là…

Victoire le regardait sans comprendre. Avec son enlèvement et sa captivité, elle avait perdu la notion du temps. Richard était donc à sa recherche, comment n’y avait-elle pas pensé ?...

— Son numéro de portable !

Elle le lui donna sans résister.

— S’il veut vous revoir en vie… fit le libraire.

— Ou entière l’interrompit Triplet en sortant de la poche de son blouson un long couteau dont il caressa lentement la lame effilée…

— … Il va falloir qu’il nous ramène tout cela très vite ! acheva le premier.

Victoire s’en voulait d’avoir menti. Elle regrettait déjà d’avoir mis son mari en danger à son tour mais elle n’avait rien trouvé d’autre pour s’en sortir… Elle était tombée entre les mains de brutes sanguinaires qui, sous des dehors anodins et policés, n’hésiteraient pas à la liquider à la première occasion.

Les deux hommes quittèrent la pièce, laissant la jeune femme seule. Prostrée, meurtrie, couchée sur le sol. Ses pensées tournoyaient dans sa tête à une vitesse folle, elle finissait par ne plus ressentir de douleurs physiques, ni au nez, ni entre ses jambes. Son sang coagulé avait séché en se mêlant à ses larmes, maculant son pauvre corps tremblotant de taches organiques indéfinissables. Elle n’était plus qu’une douleur. C’est alors que, pensant être parvenue aux dernières limites de son existence sur Terre, elle se souvint qu’elle avait toujours porté autour du cou un petit crucifix d’or au bout d’une chaîne. Il lui avait été offert à l’occasion de sa première communion.

Elle parvint péniblement à faire bouger l’extrémité de sa main gauche. Elle n’était donc pas morte. Du moins, pas encore. Après les doigts, le bras. Au prix d’un effort surhumain, elle se contorsionna et ramena sa main jusqu’à sa poitrine. Son pendentif était toujours là ! Ces barbares le lui avaient laissé…

Paradoxalement, et bien que rien n’ait changé dans ce cachot sombre et ensanglanté, elle en éprouva un véritable réconfort. Un sentiment qui irradiait son corps jusqu’à l’extrémité de ses membres. Ce petit morceau de métal insignifiant, fût-il précieux, de peu de valeur au demeurant, auquel elle n’avait jamais vraiment prêté attention et qu’elle ne portait que comme un bijou parmi tant d’autres, revêtait subitement une toute autre signification. Elle retrouvait soudain le sens incommensurable de cette médaille qui n’était qu’espoir et amour. Jusqu’au don de soi. Elle songea à ce Christ gravé du bout des ongles par un condamné anonyme du camp d’Auschwitz-Birkenau, simple graffiti en apparence mais déchirure béante en réalité dans l’enfermement délétère de cet enfer carcéral. Merveilleux symbole de courage et de résistance à l’ignominie. À l’époque, le prêtre qui lui avait remis ce petit crucifix lui avait murmuré à l’oreille qu’elle trouverait plus de sincérité et de foi dans cette modeste image que dans les ors grandiloquents des palais pontificaux. Elle avait l’impression de l’entendre à nouveau, une trentaine d’années plus tard, malgré le battement sourd de son sang qui frappait ses tempes à une cadence soutenue. Les pensées de la jeune femme commencèrent alors à s’organiser différemment, à se polariser vers ce message d’espérance qui pendait au bout de sa chaîne. Elle se mit à prier. Un peu mécaniquement au début mais avec une ferveur que seule la douleur réfrénait. Elle repensa à Ingrid Betancourt, dont les médias avaient parlé abondamment, et qui s’en était sortie grâce à la foi qu’elle avait retrouvée dans l’épreuve. Tout comme le calvaire de l’otage recluse dans la jungle colombienne, la captivité de Victoire restaurait en elle un sentiment religieux que le confort et le train- train des jours heureux avaient relégué dans un recoin oublié de son existence.

Quand elle eut terminé de prier, Victoire ouvrit les yeux. Elle venait de comprendre qu’une femme pouvait livrer son intimité charnelle la plus secrète à un homme sans pour autant oser lui parler de cette religiosité qu’elle portait en elle. Par pudeur ou par crainte du ridicule. Toujours est-il que cette force qu’elle était parvenue à raviver au fond de son être opérait un basculement de la mort vers la vie. Elle ne voulait pas mourir et comptait faire tout son possible pour sortir de ce cauchemar…

La porte s’ouvrit à nouveau. Triplet apparut en haut des marches. D’un geste brusque, il lui jeta un morceau de pain et une bouteille d’eau en plastique.

— Allez, comme au bon vieux temps des oubliettes, au pain et à l’eau, la belle ! s’écria-t-il en riant avant de refermer la porte bruyamment.

À l’étage, Bernard de Cosneil retrouva son neveu, Charles, et une femme qui lui était entièrement dévouée, Mimose Corbière. Plutôt de petite taille, Mimose était aussi énergique qu’elle était menue. Elle avait un visage assez fin qu’elle maquillait cependant à outrance si bien que le rouge criard de ses lèvres allié au bleu électrique de son fard à paupières la vieillissait plus que de raison. Elle arborait en outre une coiffure très années Cinquante (qui ramenait ses cheveux noirs en une masse souvent informe à l’arrière de son crâne) et fumait cigarillo sur cigarillo, où qu’elle soit. Tentée dans sa prime jeunesse par une vocation religieuse, elle s’était orientée ensuite vers l’Education nationale pour les congés. Après quelques mois de pratique auprès de jeunes enfants, elle réalisa que ce qu’elle avait pris à l’origine pour une simple formalité quotidienne perdue au milieu des nombreuses périodes de vacances rythmant la vie scolaire était en réalité un véritable sacerdoce dont on ne pouvait s’acquitter correctement sans s’y investir à fond. Elle avait alors abandonné son poste un beau matin, sans prévenir personne, puis avait trouvé une place de dame de compagnie chez une baronne. C’est là qu’elle avait fait la connaissance de Bernard de Cosneil au moment où la vieille femme avait souhaité léguer la bibliothèque de feu son père, un ancien colonel, à “une institution respectable qui saurait entretenir aussi bien la mémoire du légataire que le cuir vénérable des reliures à elle léguées”. À l’époque, le libraire n’avait pas encore ouvert sa boutique. Il présidait aux destinées d’une association de défense du patrimoine culturel occitan à travers un réseau de plusieurs bibliothèques fédérées en une étrange union culturelle à vocation humaniste et non lucrative. À la mort de la vieille baronne, Mimose Corbière avait rejoint Bernard de Cosneil et ne l’avait plus quitté. Elle était devenue, chemin faisant, son âme damnée, son homme à tout faire, dépourvue de scrupules, déterminée et obéissante.

À ses côtés, dans un canapé un peu défraîchi, s’était installé Charles de Cosneil, le neveu du libraire de Couiza. La trentaine athlétique, beau comme un Christ post-moderne, arrogant et sûr de lui, Charles se redressa en voyant son oncle pénétrer dans la pièce. Il secoua d’un geste vif de la tête, de la gauche vers la droite, son abondante chevelure frisée - un tic dont il ne parvenait pas à se débarrasser malgré les efforts tarifés de son psychanalyste - et lança un regard interrogateur vers celui auprès duquel il avait grandi. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser au premier abord, Charles n’était pas orphelin. Enfant, ses parents voyageaient beaucoup et le confiait souvent à son oncle jusqu’à ce que son père finisse par délaisser l’instabilité géographique du foyer familial pour en fonder un autre quelque part en Chine avec une jeune assistante eurasienne sans tabou tandis que sa mère rejoignait de son côté une société de conseil en informatique aux environs de Denver, aux Etats-Unis. Aucun des deux ne donnait de nouvelles depuis bien longtemps, ni n’en demandait, d’ailleurs.

Charles s’était donc attaché à l’homme aux fameuses moustaches en guidon de vélo dont l’enracinement territorial contrastait avec le tropisme migratoire de ses géniteurs…

Bernard de Cosneil relata dans le détail les échanges qu’il venait d’avoir avec Victoire. Le jeune homme, attentif tout au long du récit, émit en revanche de sérieux doutes quant à la crédibilité de ce qu’il estimait être un grossier subterfuge destiné à faire gagner du temps à la captive.

— Ecoutez, mon oncle, nous avons récupéré les documents, c’est l’essentiel. Le pire est derrière nous maintenant. Débarrassons-nous de la fille ! Si on tarde à le faire, on va au-devant de probables ennuis…

Mimose, quant à elle, était hésitante. Pour une fois. La présence de Victoire Louvrier dans les entrailles du bâtiment constituait certes un danger potentiel mais ne prendraient- ils pas un risque supplémentaire en ne vérifiant pas ses dires ? Rien ne prouvait qu’il n’existât pas d’autres documents. Après tout, la lettre et la carte étaient inconnues de tous jusqu’à il y a peu, alors… Bernard de Cosneil les écouta mais resta silencieux. Il réfléchissait.

— Je peux me charger tout de suite de la fille et après, on n’en parle plus ! s’écria Charles en se levant.

Voyant qu’il se dirigeait vers la porte qui conduisait au sous-sol, Bernard de Cosneil frappa violemment l’accoudoir de son fauteuil en fronçant les sourcils.

Charles s’immobilisa aussitôt.

— Soyez réaliste, mon oncle : une lettre de l’abbé sans importance et une carte postale sans intérêt ! En votre possession, c’est l’essentiel. Il ne reste qu’à éliminer la fille…

— Ah oui ? fit-il avec ironie. Sois plus prudent, jeune présomptueux ! Cette carte représente le plus grand danger que j’ai jamais rencontré. En presque un siècle, l’éventualité de voir mis en péril ce que nous savons n’a jamais été aussi grande !

— Ce que vous savez ! reprit Charles avec un peu d’insolence.

— Oui, ce que je sais, répéta le libraire avec dureté. Et quand je vois avec quelle légèreté tu te laisses aller à tant d’imprudence, je ne suis pas certain de pouvoir faire de toi le légataire de ce que je sais…

— Vous ne me croyez donc pas digne de cette charge, mon oncle ?

— C’est plus qu’une charge, Charles. C’est un fardeau. Une croix…

— Alors, les interrompit Mimose, que fait-on ?

— On s’assure que le mari ne possède rien d’autre. Et après on les élimine tous les deux !

à suivre...

04 janvier 2019

Le cornac et son éléphant

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La Pastorale des santons de mon village : le cornac et son éléphant

Ce qui frappe au premier abord, c’est son sourire. Un sourire permanent, naturel et spontané qui dit la joie de vivre et le bonheur d’aller à la rencontre de l’Autre. Si peu en phase avec les mines fermées des habitants du Village… En même temps, l’hiver est présent et le temps qu’il fait ne prédispose pas à l’extériorisation des épanchements intérieurs. Là non plus, à le voir, on ne dirait pas que la saison n’est pas celle des beaux jours. Il faut dire qu’il est presque dévêtu, à demi-nu s’exclameraient avec un dégoût mêlé de gourmandise quelques villageoises peu habituées à un tel étalage de peau resplendissante en pleine lumière. À peine habillé d’un gilet découvrant une poitrine musclée, d’un large sarouel immaculé et d’une ceinture rouge-sang, il dissimule tant bien que mal un corps en pleine santé que le froid ne parvient pas à flétrir.

Couronné d’un épais turban aux reflets de safran, il déambule ainsi dans les ruelles du Village accompagné de son éléphant, un pachyderme à la cuirasse couleur de cendre qui avance d’un pas aussi majestueux que nonchalant, jetant ici ou là un regard étonné qui perce sous son petit œil noir. L’étonnement se lit sur les traits des deux compères mais si celui de l’animal exprime avant tout la peur, celui du cornac révèle à l’inverse une curiosité plutôt joyeuse. Celle de croiser des hommes et des femmes, surtout des femmes, étrangement vêtus, à l’air toujours triste ou contrarié, celle de voir la rapidité avec laquelle ils cherchent la plupart du temps à esquiver les conversations plutôt qu’à les provoquer, celle enfin de lire dans les pensées des désirs enfouis, inavoués, refoulés. Tout le contraire de sa vie à lui ! Attentif au moindre besoin de son éléphant –ils se connaissent depuis des années et des années- il n’a d’autre préoccupation que celle de veiller à ce qu’il se sente bien dans ce pays inconnu au climat si dur. Il ne vit que par, pour et avec son éléphant. C’est la vie d’un cornac, tout simplement. Et il n’en voudrait pas d’autre pour rien au monde. Tout ce qui vient en plus n’est que bonheur, plaisir à cueillir tel quel : une jolie fleur, le sourire avenant d’une belle femme, le clapotis d’une fontaine ou l’oscillation d’un bouquet d’arbres sous la caresse du vent. 

Il a traversé une partie de la Terre avec sa bête dans le sillage des Rois Mages pour venir à la rencontre de Celui que l’étoile annonçait. Il a vaincu mille périls pour parvenir jusqu’ici mais sans peur ni regrets car tout ce qui lui est donné à voir le comble d’aise. Ils font une drôle de paire, lui et son éléphant ! Lorsqu’il repartira, il emportera avec lui des souvenirs inoubliables. Mais son sourire radieux laissera lui aussi chez les habitants une trace ineffaçable. Ils ont appris un nouveau mot, cornac et ont admiré une monstrueuse beauté de la Nature, l’éléphant. Le cornac et son éléphant, un petit miracle comme ils n’en verront pas de sitôt au Village…

 

À suivre...

 

Chapitre 29 Pique-nuit

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Chapitre 29 Pique-nuit

Seul dans sa chambre, allongé sur son lit, Richard Louvrier était perdu dans ses pensées. Trop épuisé pour dormir et trop agité pour se reposer. Le regard fixé sur une photographie de Victoire posée sur le chevet, il contemplait celle dont l’absence désormais lui avait fait prendre conscience à quel point il l’aimait. On ouvre les yeux toujours trop tard ! À voir son sourire pétillant de vie et ses mèches rousses, il en ressentait un immense pincement au cœur. L’angoisse sourde qui s’était installée sournoisement au niveau de son plexus poursuivait son formidable travail de sape, envahissant chaque cellule de son corps, tissant sa toile intérieure pour mieux prendre le contrôle de sa raison. Un mal insidieux qui prenait petit à petit en otage ses entrailles et son esprit, asservissant la volonté d’un homme solide et droit qui ne vivait plus que de regrets et d’espoirs fanés. Terrible poison réconfortant de la nostalgie qui vous enferme dans les murs intérieurs d’un tombeau mémoriel alors que la vie exige d’aller de l’avant…

De multiples souvenirs lui revenaient en mémoire : leurs voyages à Malte ou à Chypre, leurs escapades aux quatre coins de l’Hexagone, leurs virées sur les côtes d’Azur ou d’Opale, leurs promenades le long des plages de Normandie… Et, peut-être plus que tout autre, le pique-nuit auquel elle l’avait invité, comme dans le film Eternel Sunshine of the spotlessmind. Un pique-nuit, autrement dit un pique-nique de nuit, sur un lac gelé. Original, authentique et romantique à souhait…

Richard était submergé par l’émotion. Et pour la seconde fois, il pleura.

à suivre...

03 janvier 2019

Chapitre 28 Retour sur le passé

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Chapitre 28 Retour sur le passé

 

Lettre de Henry Bataille à Yvonne Sarcey (1869-1950, fille du critique dramatique et journaliste Francisque Sarcey qui tint une chronique théâtrale dans le journal Le Temps de 1867 à 1899 et amie de Henry Bataille).

 

Paris, 31 décembre 1890

Ma bonne amie,

Chère Yvonne, ô très chère Yvonne, que le temps me parait long depuis notre dernière rencontre ! L’implacable hiver a déjà recouvert de son blanc manteau la rieuse nature que nous parcourûmes le coeur léger à la fin de l’été et je suis bien triste de ne point vous avoir revue. Votre sourire me manque, de même que l’odeur des thyms et de la lavande. Depuis que je suis rentré à Paris, je me suis mis au travail, suivant en tous points vos judicieux conseils ainsi que ceux de votre père. Et le miracle s’est produit ! Le directeur d’un théâtre que vous connaissez bien a accepté de monter ma première pièce. Peut-être votre père vous en a-t-il parlé ? Le cher homme nous a fait l’insigne honneur d’assister aux répétitions. Le succès n’est pas encore au rendez- vous mais l’accueil d’un jeune auteur -inconnu de surcroît- n’est pas chose facile, vous le savez bien. Je me mets à y croire… Et c’est bien la première fois que ce que j’écris me rapporte de l’argent plutôt que des ennuis ! Moi qui ai toujours cru que seuls mes dessins me survivraient… La Crèche émerveillée sera donnée jusque fin mars (cette première œuvre théâtrale de Henry Bataille, écrite sous pseudonyme, est rarement rattachée à sa biographie). J’espère avoir le plaisir de vous y voir ma bonne amie ! Je sors peu en ce moment car les drames qu’on donne à Paris me donnent la nausée, moi qui suis déjà si faible par nature. Il n’y est question que de séduction et de luxure grossière : je ne goûte pas cette décadence. À vous qui me connaissez bien, à vous qui ne fuyez pas ma sensibilité, je peux le dire sans souffrir aucunement : je n’éprouve que dégoût pour cette permissivité jouissive dont le théâtre actuel s’est épris. Je me plains, je vous tourmente mais je ne veux pas vous ennuyer avec mes états d’âme, d’autant que mon cœur est léger depuis quelques jours. En effet, j’ai fait - il y a peu - la connaissance dans le salon de votre cher Claude Debussy d’un prêtre singulier : je l’avais croisé il y a plusieurs années lors de l’inauguration d’une ligne ferroviaire sur les terres méridionales de mes ancêtres maternels mais ma jeunesse d’alors ne me permit point de l’aborder. C’est votre ami Letouzey, l’éditeur de cette affreuse Vie des Saints, qui me l’a présenté. Il y a dans cet homme une profondeur vertigineuse qui ravive en moi le goût du tombeau… Mais chut ! C’est mon secret, mon Grand secret…

Allez, ma bonne amie, je vous embrasse et m’en retourne à mes petits travaux. Et n’oubliez pas ma pièce, je vous y attends : la Crèche émerveillée…

Votre dévoué Henry

 

 

Rennes-le-Château, 1891

 

Comme à son habitude, Bérenger Saunière s’était fait servir une décoction de plantes sauvages de la garrigue. Un breuvage brûlant que lui préparait Marie et qui apaisait les maux dont son organisme souffrait parfois. Le dosage de chacun des ingrédients répondait à un ordre précis qu’il avait hérité de son père du temps où celui-ci était régisseur des terres du château de Montazels et qu’il arpentait sans relâche le vaste domaine du marquis de Casamajou. Chaque plante avait sa spécificité. Ses dangers aussi. À faible dose, tel végétal séché pouvait guérir des ennuis de cœur. Une quantité à peine plus élevée entraînait en revanche la mort. D’où l’art consommé d’un mariage subtil entre les essences et les principes actifs.

Bérenger avait enseigné patiemment à Marie Denarnaud les secrets d’une science qu’elle maîtrisait désormais. Il reprit donc la tasse fumante entre ses mains après avoir refermé le carnet dans lequel il consignait chaque jour ce qui lui paraissait digne d’y être mentionné. Ce qu’il avait inscrit ce jour-là était un peu plus sibyllin qu’à l’accoutumée. Il s’agissait d’un commentaire qui surmontait un collage qu’il avait effectué à partir de découpes dans une des revues qu’il lisait : “L’année 1891 portée dans l’éternité avec le fruit dont on parle ci-dessous” suivi d’une gravure représentant Jésus entouré des trois Rois Mages. Une crèche. Emerveillée…

Quelques mois plus tard, l’abbé Saunière fit installer dans un jardinet à proximité de l’entrée de l’église un des deux piliers qui soutenaient l’autel à son arrivée. Celui qui était gravé et sculpté de multiples entrelacs dits wisigoths - carolingiens en réalité - et au creux duquel il avait découvert les premiers parchemins qui l’avaient mis sur la piste du trésor. Il transforma ce bloc de pierre millénaire en simple socle et le fit surmonter d’une statue de la Vierge. Un aménagement somme toute classique mais qui présentait pourtant deux particularités : d’une part il y fit graver les mots Mission 1891 et d’autre part il veilla à ce que le pilier soit installé à l’envers. À l’un des ouvriers qui avait fait brusquement irruption dans le presbytère pendant un cours de catéchisme et qui, affolé, s’était écrié : “Mon Père, mon Père, nous nous sommes trompés, le pilier est à l’envers !”, il avait répondu calmement avec un petit sourire énigmatique :

— Rassurez-vous, c’est ma volonté, mon fils….

à suivre...

31 décembre 2018

Le cimetière

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La Pastorale des santons de mon village : le cimetière

Ne me demandez pas où se trouve le cimetière du Village, je n’en sais rien. Une vieille croix camarguaise en indique peut-être le chemin, là-bas, au-delà des dernières bâtisses vers la colline des Morts, mais rien n’est moins sûr. Car ici, dans le Village, on ne parle jamais de celles et ceux « qui ne sont plus ». On ne les oublie pas pour autant à mon avis, non, mais les regards se tournent davantage vers les vivants. Il n’y a donc peut-être que cette croix de fer forgé plantée sur un petit édicule de pierres qui en laisse deviner la direction, dans la poussière et les cyprès. Plus loin, très loin, quelque part.

La croix, associant à la fois l’ancre des pêcheurs, le cœur des Saintes Maries et les tridents des gardians, semble délimiter deux mondes, celui des êtres de chair et de sang et celui qui n’est plus rien d’autre qu’un brouillard de souvenirs. Les morts ne survivent que dans la mémoire des vivants. Il en va dans le Village comme partout ailleurs. Le Village est un monde de couleurs, de bruits et de mouvements ; le cimetière, s’il existe, doit n’être que silence, immobilité et cendres éparpillées à tous les vents. Rien à voir avec la caresse d’une peau soyeuse, le brillant mutin d’un œil indiscret, le galbe d’une anatomie généreuse ou encore le battement d’un cœur épris d’amour. Rien à voir avec une chevelure couleur de soleil, avec des muscles resplendissants en pleine lumière ou avec l’essoufflement d’un désir qui s’abandonne en plein après-midi. Les plis et replis y sont rois, les courbes y sont reines ; monarques d’un royaume de Vie qui tourne le dos sans hésiter à cet autre désert qu’est la Mort. Les pavés, ruelles et chemins du Village s’entremêlent donc jusqu’à ne plus faire qu’un sous l’azur, pelote noueuse d’un petit univers qui se protège comme il peut  du vide et du Temps.

Ne me demandez pas où se trouve le cimetière, je n’en sais rien mais, désormais, vous comprenez mieux pourquoi…

A suivre…