Les livres de Jérôme Thirolle

18 mars 2019

Chapitre 40 Dans la tourmente révolutionnaire

A l'abordage Hergé PhotoJT

 

Chapitre 40 Dans la tourmente révolutionnaire

Est de la France, 1790-1793

Un vent de liberté incontrôlable soufflait sur le pays. Le royaume tout entier s’abandonnait à la déraison d’une folie contagieuse où violence et férocité se disputaient le rôle d’émonctoire collectif.

Les représentants de la Nation, assemblés à Paris, prirent assez vite conscience que le plus grand danger résidait moins dans le réveil d’une monarchie vacillante que dans le risque de chaos qui menaçait en tous lieux. Il fallait un retour à l’ordre, seul garant de cette liberté héritée des Lumières. Canaliser la Révolution…

C’est ainsi que fleurirent dans toutes les Provinces ces professions de foi patriotiques qu’on appela les Fédérations. Partout, des foules ignorantes et bigarrées, fortes de leur seule aspiration pour l’égalité citoyenne, accouraient pour apercevoir les gardes nationaux jurer fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi au pied de temples de la liberté érigés en souvenir des vainqueurs de la Bastille.

La ville de Nancy organisa sa Fédération le 18 avril 1790. Le 24 mai, Bar-le-Duc lui emboîta le pas. Au son des tambours et des fifres, plusieurs dizaines de milliers de curieux ou d’exaltés se dirigèrent vers le mont Frumières, un peu à l’écart de la ville, à l’appel des gardes nationales de la Meuse et des autres départements lorrains pour partager jusque tard dans la nuit une folle communion laïque au cours de laquelle l’ensemble du corps municipal prêta le serment civique en gage d’allégeance à la Nation toute entière.

Pendant ce temps, un convoi de huit voitures de grains dont on ignorait la provenance fut aperçu à proximité, sur la route de Toul. Même si les difficultés d’approvisionnement n’étaient plus les mêmes qu’en 1789, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, lançant les derniers Barisiens qui ne participaient pas aux réjouissances révolutionnaires à sa poursuite.

Cette diversion intentionnelle laissa passer inaperçu un autre convoi qui pénétra discrètement, à la tombée de la nuit, par une des portes de la ville, momentanément abandonnée en raison des festivités républicaines et de cette chasse aux grains survenue à point nommé. À la tête d’une cohorte de chariots entièrement bâchés, deux hommes chevauchaient en silence. Le premier, sur un béarnais à la robe immaculée, tricorne noir à lisière dorée sur la tête et longue cape rouge sur les épaules, tapotait de temps à autre le fourneau en racine de bruyère de sa pipe sur la cuirasse d’acier qui lui protégeait la poitrine pour raviver le tabac incandescent.

À ses côtés, un second personnage à l’allure mystérieuse, ressemblant davantage à un noble ou à un ecclésiastique qu’à un hobereau, avec ses longs cheveux bouclés sur les épaules, jetait un regard attentif aux alentours, le poing serré sur la garde du sabre qui pendait à son flanc. Le seul point commun entre ces deux hommes était la chevalière gravée d’une croix occitane avec les branches cléchées et pommetées d’or qu’ils portaient à l’index.

Leur long périple touchait enfin à son terme. Partis plusieurs semaines auparavant de Rennes-le-Château, ils distinguaient désormais avec soulagement la haute silhouette de l’église Saint-Pierre, resplendissante sous la lumière glacée de la lune. Ils étaient parvenus contre toute attente à parcourir sans encombre des centaines de kilomètres dans un pays révolté. Un vrai miracle que ne pouvait expliquer la seule présence de la trentaine d’hommes chargés d’assurer la sécurité du convoi. Pour ne pas éveiller l’attention, ils portaient presque tous des braies tenues par des bretelles surmontées d’une carmagnole, courte veste qu’il était de bon ton d’arborer en plus du bonnet phrygien et de la redoutable pique. De vrais révolutionnaires ! Des véritables sans-culottes ! Ce qu’ils n’étaient pas, évidemment…

Chacun d’eux était prêt à sacrifier sa vie au nom de l’Église pour protéger les innombrables coffres de bois cerclés de fer et recouverts de cuir clouté qu’ils escortaient depuis le Razès Cathare…

Les lettres patentes de Louis XVI autorisant dès 1782 la translation des dépouilles des Princes de la Maison de Bar de la vénérable collégiale Saint-Maxe vers l’église Saint-Pierre étaient restées sans effet. Trop préoccupés par leur quotidien, les chanoines n’avaient guère envie de se jeter dans une telle entreprise ! Jusqu’à ce que la révolution vienne les y contraindre. Chaque jour qui passait amenait son lot de menaces et d’incertitudes pour le lendemain.

Les piliers même de la société -clergé et noblesse- vacillaient dangereusement. L’indolence laissait la place à la peur et la contemplation à la précipitation. C’est ainsi que le 10 juin 1790, à peine plus de quinze jours après la Fédération de Bar-le-Duc, craignant un déferlement de violence incontrôlée, les chanoines décidèrent de procéder au transfert des ossements des princes dès le soir même.

Si les augustes restes mortels furent rassemblés et immédiatement acheminés vers leur nouvelle sépulture, seuls trois monuments funéraires furent démontés en hâte afin de les y accompagner : le tombeau d’Henri IV, celui de sa femme Iolande de Flandre, ainsi que le Transi de Ligier Richier.

Les souverains allaient pouvoir enfin goûter à un repos supposé éternel dans la crypte creusée sous le transept de Saint-Pierre, à la verticale des trois mausolées. Pas pour longtemps cependant…

Si les mois qui suivirent semblèrent marqués par un calme relatif, tout bascula à nouveau fin 1792 avec le décret de la Convention exigeant “la destruction des emblèmes de la royauté et de la féodalité placés dans les églises”.

En 1793, une compagnie qui tenait garnison dans la ville des ducs de Bar, le 8e bataillon de la première levée de Paris, dévasta le lieu de culte avec l’aide de quelques habitants complaisants. Les statues de la façade furent jetées à bas puis brisées ; une fois parvenus à l’intérieur, ils saccagèrent les autels et les vitraux, vandalisèrent le grand orgue et le baldaquin en bois doré, fracassèrent l’intégralité du mobilier liturgique avant de s’acharner sur les tombeaux transférés en 1790. Pris d’une folie que plus rien n’arrêtait, pas même la raison révolutionnaire, ils firent éclater les gisants de Henri IV et de Iolande à coups de sabre, de mousquets et de barres de fer, certains ramassant des morceaux de marbre pour justifier de leur zèle, d’autres pour les vendre au poids de la pierre.

Seul le Transi échappa de peu à la destruction, perdant néanmoins dans la tourmente sa main gauche…

à suivre...


15 mars 2019

Chapitre 39 Des idées d’onze heures du soir

Vivières

Chapitre 39 Des idées d’onze heures du soir

Château de Vivières, 1912

Les yeux mi-clos, Henry Bataille avait rapproché son fauteuil de l’immense cheminée sculptée qui occupait la partie centrale du salon bleu de son château de Vivières.

C’était là, aux confins de la forêt de Villers-Cotterêts, qu’il venait se réfugier chaque fois qu’il fuyait Paris. Moins tant pour échapper à l’ère insouciante et frivole de la capitale que pour y trouver le calme nécessaire à l’écriture. La chaleur de l’âtre lui procurait avec artifice la carnation dont la nature l’avait dépourvu et atténuait la maladive sensibilité qu’on lui connaissait dans les milieux littéraires. Le craquement des bûches sous la caresse des flammes accompagnait mollement ses rêveries d’une mélodie saccadée mais discrète. Même loin du monde, il sacrifiait aux exigences d’une esthétique vestimentaire compliquée de peur que la Mort ne vienne un jour le surprendre sans s’annoncer. Il portait une jaquette sombre, une cravate retenue par une perle, des pantalons clairs et des bottines dont le cuir lustré avec application par d’obscurs domestiques s’animait d’ombres mystérieuses sous l’effet du rougeoiement ondoyant des braises.

Berthe Bady, la compagne du poète, fit soudain irruption dans la pièce.

— Henry, mon cher Henry, cela n’a que trop duré ! Si vous ne faites rien, je brise vos collections de porcelaine de Chine !

— En voilà des idées d’onze heures du soir, par exemple ! fit-il en tournant la tête dans sa direction avec nonchalance. Que me vaut cet accès de déraison ?

— Vous le savez pertinemment, mon ami. Trop, c’est trop.

— Eclairez-moi, je vous en prie…

— C’est au sujet de cet ecclésiastique méridional que vous aidez financièrement et dont je ne veux plus entendre parler ! Ce procès avec Rome est du plus mauvais effet !

— Je m’en fiche comme de colin tampon !

— Epargnez-moi au moins les inutiles cancans que ce soutien provoque dans le beau monde !

— Ah, le beau monde…

— Ne vous moquez pas, Henry, je suis sérieuse ! Je vous demande solennellement -et pour la dernière fois- d’abandonner ce prêtre au sort qu’il mérite.

à suivre...

12 mars 2019

Chapitre 38 Le pendentif

 

Pègre PhotoJT

Chapitre 38 Le pendentif

Alors que les premiers rayons du soleil ravivaient de leur caresse mordorée les toitures assoupies du village, Richard émergeait péniblement d’une nuit qui passait sans conviction le relais au jour. Il était en nage. Les heures s’étaient écoulées sans qu’il ne parvienne à trouver vraiment le sommeil malgré la fatigue. Et plus le temps passait, plus l’horizon lui paraissait s’assombrir. Il flottait désormais entre deux eaux, comme un poisson moribond dans une rivière sans oxygène. Ses pensées erraient dans les méandres de son esprit à l’image de spectres évanescents ballottés au gré de crises d’angoisse de plus en plus fréquentes. Il hésitait entre ne plus se laver et passer des heures sous le jet brûlant de la douche. Il agissait en homme perdu. Mais tous ses questionnements ne parvenaient finalement qu’à une seule et même conclusion : à quoi bon ? À quoi bon se battre, se préserver sans cesse pour finir - seule certitude - au fond d’un trou. Comme tout le monde.

Deux coups brefs sur la porte l’extirpèrent soudain de sa toile d’idées noires.

Sénher Louvrier, séhner Louvrier…

Il reconnut la voix de Sigismond Tournebouix.

— J’ai trouvé ce matin sur mon comptoir une enveloppe qui vous est destinée, fit-il en essayant de ne pas parler trop fort. Je vous la glisse sous la porte. Je n’arrive pas à comprendre par quel sortilège elle a pu arriver là ! Quand le dernier client est rentré hier soir, assez tard, il n’y avait rien, j’en suis sûr ! Et quand je me suis levé ce matin, le premier comme d’habitude, elle était là ! Bon, je vous laisse, j’ai à faire en bas…

Richard ramassa l’enveloppe et l’ouvrit. Une angoisse épouvantable lui enserrait le cœur à mesure que ses doigts écartaient les deux côtés de la mystérieuse missive. En apercevant dans un repli de papier le pendentif de Victoire, il crut défaillir et en resta tétanisé. Il recula alors de quelques pas et se laissa tomber assis sur le lit, serrant très fort le bijou dans le creux de sa paume et se frappant le front du poing à plusieurs reprises, cadençant ses pensées par ce rythme lourd et lent qui exprimait mieux que des mots les regrets qu’il éprouvait. Qui l’éprouvaient aussi.

Il n’y avait rien d’autre dans l’enveloppe, pas un mot, pas même un ultimatum. Seule une chaîne solitaire qui traduisait plus que tout au monde la détresse de sa femme.

Malgré la douleur, il devinait le jeu des ravisseurs : compter sur son désespoir pour le pousser à leur remettre des documents qu’il ne possédait pas de toute façon…

— Ces salopards veulent me terroriser ! s’écria-t-il soudain. Mais qu’ils touchent un seul de ses cheveux et je leur arrache les yeux et le reste !

Il ne devait pas se laisser abattre ! La vie de Victoire était en jeu ! Il n’y avait donc qu’une solution : retourner voir Thomas Lherbier, l’homme du commissariat de police. Il prit son portable et l’appela. Le jeune homme, peu habitué à se déplacer de si bonne heure maugréa puis finit par lui donner rendez-vous sur une place excentrée de Couiza.

Alors que Richard s’apprêtait à quitter sa chambre, la sonnerie du téléphone retentit. Il hésita à décrocher, craignant qu’il ne s’agisse de Thomas Lherbier qui se serait ravisé. Dans le doute, il prit quand même l’appel. Il eut alors un tout autre interlocuteur au bout du fil…

— Monsieur Louvrier ?

— Lui-même…, répondit-il avec hésitation.

— Vous avez le pendentif ?

— Qu’avez-vous fait à Victoire ? s’écria Richard.

— Ta femme voudrait nous faire croire que tu es en possession d’un document un peu particulier… Tu as jusqu’à onze heures pour le déposer dans la poubelle qui se trouve à côté du bureau de Poste. Onze heures dernier délai !

— Mais…

— Onze heures ! Sinon, on vous bute tous les deux.

— Attendez…

L’homme avait déjà raccroché. Bouleversé, Richard attrapa son blouson et fila rejoindre le policier. Moins de vingt minutes plus tard, ils se faisaient face. Il lui décrivit alors dans le détail le dernier rebondissement de la tragédie qu’il vivait depuis plusieurs jours maintenant en insistant sur cette ultime menace qui lui glaçait encore les sangs. Il était si nerveux que Thomas avait du mal à suivre ses explications. Et dieu sait pourtant que ce dernier était habitué aux témoignages embrouillés et aux situations compliquées.

— Monsieur Louvrier, calmez-vous et essayez de rassembler vos souvenirs. Réfléchissez au moindre détail, à un bruit inhabituel, à un événement qui vous a paru insignifiant sur le coup mais qui prendrait une toute autre dimension maintenant.

— Non, je ne vois pas… Je vous ai tout dit.

— Vous êtes vraiment certain qu’il n’y a rien d’autre ?

Richard soupira puis révéla à son interlocuteur l’existence de la lettre et de la carte postale, précisant qu’il ne connaissait pas l’abbé Saunière avant de recevoir ce maudit pli.

Le jeune policier l’écouta attentivement puis le regarda droit dans les yeux.

— Pas un mot de tout ceci à qui que ce soit au sein du commissariat !

— C’est entendu…

— Je ne plaisante pas ! On ne sait jamais. Les chercheurs de trésor sont des gens bien organisés et je ne réponds pas de tous nos hommes. À commencer par le premier d’entre eux, notre capitaine, mais pour d’autres raisons.

— Ce n’est pas la première fois que votre institution ne prend pas au sérieux mes alarmes et vous vous souvenez comment ça s’est terminé ?...

— Oui, monsieur Louvrier, je m’en souviens et j’en suis sincèrement désolé. Mais cette fois, je suis là, moi, et je ferai tout mon possible pour sortir votre épouse de cette mauvaise passe.

Richard le regardait sans savoir s’il pouvait lui faire confiance.

— Pour l’instant, les pistes manquent, c’est le moins que l’on puisse dire. Il nous faut encore gagner un peu de temps pour en trouver au moins une. Avez-vous des amis de confiance sur place ?

— Des amis, c’est un bien grand mot mais j’ai fait la connaissance de deux antiquaires parisiens à l’hôtel avec lesquels j’ai noué quelques liens, surtout depuis la disparition de Victoire.

— Vous permettez que je note leurs noms dans mon carnet, au cas où ?

— Maximilien Lamort-Lecrabe et Jacques Girafe.

— Parfait. Demandez-leur de vous accompagner dès que vous entrerez en contact avec les ravisseurs !

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

— Monsieur Louvrier, faites-moi confiance. J’ai l’expérience de ces situations délicates. Montrez aux hommes qui la détiennent que vous êtes moins vulnérable qu’ils ne le pensent !

— Facile à dire…

— Je sais, mais le vocabulaire de ces malfrats est souvent poussé à l’extrême pour impressionner… Je ne dis pas qu’il ne faut pas se méfier mais je pense qu’il ne faut rien exagérer non plus quant à leur détermination.

— Non, c’est hors de question.

— Mais enfin, vous voulez la retrouver oui ou merde ! s’écria-t-il en tapant du poing sur la table.

Richard sursauta.

— Ecoutez, reprit Richard posément, je ne demanderai rien à Maximilien ou à Jacques. C’est à la fois trop personnel et trop dangereux pour que je les mêle à cette affaire.

J’irai seul au bureau de Poste.

— Soit, déplora-t-il, les bras allongés devant lui et la tête inclinée de dépit.

Richard sortit alors de sa poche un morceau de papier, une enveloppe et un stylo. Il commença à rédiger quelques mots.

— Qu’écrivez-vous ?

Il ne répondit pas et continua à tracer lentement en gros caractères un message très court. Habitué à lire à l’envers, Thomas déchiffra sans peine le billet : “J’ai la carte, prouvez-moi que Victoire est en vie et je vous la remettrai en échange”.

— La carte ?

— La carte…

— La carte postale ?

— Non, la carte ! Un plan, quoi !

— Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Vous m’avez dit tout à l’heure que vous n’aviez rien d’autre !

— Je sais, mais c’était faux.

Thomas tombait des nues.

— Attendez, je ne vous suis plus, là ! Un coup vous n’avez rien, le coup d’après vous avez une carte… Comment voulez-vous que je vous aide si vous vous foutez de moi !

Richard n’aurait pas pu expliquer pourquoi il venait d’inventer l’existence de cette carte. Ça lui était venu soudainement, comme une évidence. Il pressentait à son tour que seuls les mensonges le protégeraient.

— Où est-elle ?

— À l’hôtel.

— À l’hôtel ? Mais vous êtes fou, ils vont la trouver !

— Là où elle est, ça m’étonnerait… répondit Richard d’un air énigmatique.

— Ne sous-estimez pas vos adversaires, monsieur Louvrier, c’est un conseil de professionnel. Nous n’avons pas affaire à des enfants de chœur ! À votre place, je retournerais immédiatement à l’hôtel pour m’assurer qu’elle est toujours là : la vie de votre femme en dépend, je vous le rappelle !

Richard acquiesça puis rebroussa chemin sans dire un mot. Quand il y parvint quelques minutes plus tard, Maximilien Lamort-Lecrabe et Jacques Girafe discutaient ensemble près de la porte. Un peu comme s’ils l’attendaient.

— Tu deviens parano mon pauvre vieux, se dit Richard en les apercevant.

Ils n’échangèrent que peu de paroles. Les deux antiquaires semblaient pressés de savoir d’où il venait et s’il avait du nouveau mais Richard leur expliqua qu’il était fatigué et qu’il préférait rester seul pour le moment. Il remonta dans sa chambre sous les regards des deux parisiens et de Sigismond Tournebouix qui était assis dans la sala de mangar.

À bonne distance, Jay et Diego observaient également la scène. Les ordres du Chef étaient clairs : ils ne devaient pas lâcher le jeune homme d’une semelle. Une nouvelle  erreur leur serait fatale cette fois…

à suivre...

 

11 mars 2019

Le forçat

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La Pastorale des santons de mon Village : Le forçat

_ Comment ça, vous ne voulez pas d’avocat ? Mais la procédure le prévoit ! Et puis, comment voulez-vous être défendu si vous n’avez pas d’avocat ?...

_ A quoi bon être défendu puisque je suis déjà condamné ?…

_ L’un n’empêche pas l’autre ! Et la Justice, qu’en faites-vous de la Justice ?...

Oh, la Justice, il y a bien longtemps que le forçat n’y croit plus. Ni au reste, d’ailleurs. Ce n’est ni de la colère ni de la violence qu’on lit sur son visage. Simplement de la résignation…

Il a vu son père mourir au travail, de même que son plus jeune frère, et sa sœur a été renvoyée de la minoterie où elle était employée en raison d’une grossesse qu’elle ne parvenait plus à dissimuler aux yeux du monde.  « Pas de ça chez moi ! » s’est écrié le Directeur le jour où il l’a congédiée.  Le Directeur… Celui-là même qui l’a mise dans cet état au nom de je-ne-sais quel droit d’abuser de qui il veut quand il veut dès lors qu’il s’agit de son personnel. Ô blessure douloureuse de l’injustice qui laisse toujours des cicatrices à vif dans le cœur des hommes…

Aussi, lorsque sa propre mère a pris son courage à deux mains et qu’elle est allée voir le Directeur de la minoterie pour lui dire que sa fille n’était pas une trainée et qu’elle avait besoin de travailler, ne serait-ce que pour faire vivre cet enfant non désiré qui poussait au creux de son ventre, celui-ci lui a ri au nez et l’a priée de sortir séance tenante, sans ménagement. En lui manquant de respect, aussi. Et ça, notre homme ne l’a pas supporté. Il est allé attendre le Directeur à la sortie de l’usine, la rage à fleur de poings. Mais quand il a vu ce gros homme un peu rougeaud dans son gilet de satin brodé, il n’a pas osé. Il n’a pas osé lui planter dans le cœur le couteau de cuisine qu’il cachait dans le repli de son veste car tuer un homme ne va pas de soi, même quand il s’agit d’un être aussi abject que celui-là. Alors, il s’est contenté de le gifler. Une simple gifle qui se voulait une vengeance pour solde de tout compte, pour laver les affronts faits à sa mère et à sa sœur et à tous les offensés du passé et de l’avenir, une manière pour lui de dire «  C’est tout ce que vous méritez… ».

Les choses auraient pu en rester là mais c’était sans compter la réaction du Directeur. Comment un faquin de cette espèce, un homme de si basse condition, avait-il pu oser lever la main sur lui ? Ne pas réagir aurait abouti à ouvrir une brèche irréparable dans l’ordre social du Village. Il fallait donc le condamner, il fallait punir ce qui, vu de sa position, s’apparentait à rien moins qu’un crime. Et toute la mécanique implacable des coteries et des faux-semblants s’est mise en branle : gardien de la paix, juge…et avocat, maintenant. Quelle aide ce dernier pourrait-il lui apporter ? Il sait bien que son sort est scellé désormais. Après avoir bafoué son honneur et celui de toute sa famille, on va le priver de liberté. Il sait aussi qu’il ne pourra compter sur personne pour le soutenir car toutes et tous préféreront se taire plutôt que de se mettre à dos les édiles du Village. Il en va toujours ainsi. Ici comme ailleurs, hélas…

_ Et la Justice, qu’en faites-vous de la Justice ? reprit l’avocat.

Le forçat le regarda en souriant tristement.

Et puis, on l’a emmené. Où ? Personne ne le sait. Loin, très loin en tout cas. Pour combien de temps ? Aucune idée non plus.

En le voyant s’éloigner ainsi, sa mère s’est mise à pleurer. Elle sait, elle, qu’elle ne le reverra plus. Son fils n’est plus son fils, il n’est qu’un forçat

À suivre...

28 février 2019

Chapitre 37 La foudre épiscopale

Episcopal

 

Chapitre 37 La foudre épiscopale

Evêché de Carcassonne, vers 1906-1907

Le valet attendit d’avoir raccompagné les deux soldats que l’évêque venait de recevoir en audience dans son cabinet de travail pour introduire à sa demande insistante le vicaire général. Installé dans un haut fauteuil de velours vert à deux pas de l’immense cheminée de marbre brèche où flambaient vigoureusement quelques bûches bien épaisses, Paul-Félix Beuvain de Beauséjour parcourait du regard un rapport manuscrit rédigé par celui qui entrait à l’instant même. Un chat roux et gras était allongé sur un repli de la soutane cramoisie du prélat, l’échine confortablement calée sur sa cheville habillée de soie violette.

L’austère vicaire général, tout de noir vêtu, tranchait d’un point de vue vestimentaire avec ceux qu’il venait de croiser. À la fois les deux militaires, en grande livrée d’apparat avec le sabre pendant au côté, et le valet attaché au service de l’évêque dont la longue redingote bleu marine rehaussée de broderies d’or rappelait davantage l’Ancien régime que le XXe siècle balbutiant.

— Monseigneur, je viens vous entretenir à nouveau de ce prêtre qui nous causa déjà des tourments il y a une vingtaine d’année…

— L’abbé Saunière ?...

— Oui, monseigneur. Il est de mon devoir de vous alerter sur les mondanités insolites auxquelles il se livre désormais.

— J’ai lu votre rapport, fit l’évêque avec sévérité. Vos accusations sont graves…

— Ce ne sont que des faits, monseigneur. Nous avons procédé à un inventaire approximatif de ses possessions temporelles et il est indéniable que son patrimoine s’est considérablement enrichi depuis dix ans environ. Alphonse Mucha, le célèbre artiste autrichien vient même d’achever le décor du salon de la villa que l’abbé Saunière a construit au sein de ce qu’il appelle maintenant son domaine ! Tout ce luxe… fit le vicaire avec dégoût.

La remarque aurait pu paraître déplacée au cœur de cette pièce de l’évêché, elle-même richement meublée : le cartel de bronze doré qui surmontait le linteau de la cheminée était d’excellente facture, les murs regorgeaient de tableaux précieux et de tapisseries séculaires, les appliques rocaille Louis XV disputaient la lumière aux énormes lustres de cristal de Bohème, les sièges et les meubles étaient tous d’époque et non des pastiches Napoléon III. Mais pourtant, le grief était légitime. Le train de vie d’un prêtre ne pouvait égaler celui d’un prélat. Il n’était qu’un accessoire attaché à la fonction, une conséquence confortable, et non une fin en soi. Ni le vicaire ni l’évêque ne goûtaient d’ailleurs à ces pacotilles luxueuses qui, bien que faisant leur ordinaire, ne pouvaient que les détourner du droit chemin. Or c’est ce qui semblait se produire pour le curé de Rennes-le-Château. Il construisait, embellissait et régalait sans mesure. Pour les hommes d’église qui s’étaient penchés sur son cas, il en exhalait des effluves de péché et de compromission. L’évêque de Carcassonne s’imposait une discipline rigoureuse et entendait que ses serviteurs en fissent de même. Il ne partageait nullement la complaisance de son prédécesseur, monseigneur Billard, et voulait que son ministère soit exempt de tout reproche pontifical.

— Monseigneur, reprit le vicaire général, vous êtes le symbole de l’unité de l’Eglise et l’abbé Saunière, par son comportement outrancier, vient la fragiliser alors même que nous nous efforçons de combattre les idées laïques qui corrompent le monde chaque jour un peu plus! En organisant des réceptions plus fastueuses que les vôtres, il met à mal la hiérarchie ecclésiastique et défie le palais épiscopal.

— Ce qui me heurte véritablement, voyez-vous, c’est de le voir s’éloigner de la ligne que le Christ nous a tracée, répondit-il en faisant tourner lentement autour de son doigt l’anneau pastoral porteur du Chrisme. Un silence s’installa. Il regardait sans dire un mot le petit meuble vitré où étaient exposées sa croix pectorale, sa crosse et sa mitre, ainsi que les étagères ployant sous les missels, bréviaires, psautiers et autres graduels.

— Et que me conseillez-vous ? reprit-il en fixant de ses yeux perçants le vicaire général.

— Monseigneur, la lourde charge qui est la vôtre a fait de vous le Ministre de Dieu, le représentant de Jésus- Christ ici-bas. Nous ne pouvons accepter que cet homme d’Eglise se perde à ce point. Le laisser s’égarer ainsi reviendrait à cautionner ses errements. Je ne vois donc qu’une issue : qu’il fasse don de l’ensemble de ses biens, mobiliers et immobiliers, à la mense épiscopale.

— Et s’il s’y refuse ?

— Il vous restera alors le tribunal de l’Officialité…

Le prélat se leva de son fauteuil, veillant à ne pas bousculer le chat qui dormait à ses pieds, jeta les deux pages manuscrites dans l’âtre puis formula fermement sa résolution.

— Faites appeler mon secrétaire : je vais rédiger un mandement l’enjoignant de me faire parvenir le registre exhaustif de ses comptes afin qu’il puisse justifier de l’intégralité de ses ressources financières. Nous irons jusqu’à la suspense (sanction équivalant à l’excommunication et qui va jusqu’à priver celui qui en est frappé de sépulture religieuse) s’il le faut !

Le vicaire général s’inclina, un sourire ambigu de satisfaction sur les lèvres.

à suivre...


21 février 2019

Chapitre 36 Des rats ! (3/3)

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Chapitre 36 Des rats ! (3/3)

Victoire pédalait depuis quinze ou vingt minutes maintenant. Un court laps de temps qui lui paraissait pourtant une éternité. Elle essayait de mobiliser le peu d’énergie qui lui restait pour avancer. Le plus loin possible. Avancer sans s’arrêter. Elle était épuisée, affamée et elle avait froid. Elle ne savait pas où elle allait mais elle fuyait dans le noir à travers des chemins caillouteux, des talus et des terrains accidentés qui achevaient de lui briser les reins. Elle filait, en aveugle, sans rien pour la guider. Seule la lueur métallique du cercle lunaire daignait entrouvrir les ténèbres d’une luminosité glaciale et bleutée. N’en pouvant plus, elle décida malgré le danger de faire une pose au bord d’un chemin de terre battue. Sa poitrine se soulevait avec violence tant sa respiration était saccadée. Il n’y avait pas âme qui vive aux alentours. Le hululement d’un rapace nocturne troublait à peine l’obscurité. Elle en profita pour sortir le téléphone portable de son sac à main. Elle allait enfin pouvoir appeler Richard d’abord et la police ensuite ! Sa délivrance en dépendait. Mais catastrophe ! Elle s’aperçut que la carte SIM et la batterie avaient été retirées ! Elle fondit en larmes, reprochant pour la première fois à Dieu de ne rien faire pour elle et de l’avoir abandonnée définitivement.

De rage, elle jeta l’appareil au loin. Soudain, à une très grande distance, elle entendit comme un claquement qui résonna dans la nuit. Elle n’en était pas certaine, mais tout lui laissait penser qu’il s’agissait d’un coup de feu. Prise de terreur, elle remonta sur son vélo et reprit la fuite dans l’espoir d’aller aussi loin que ses forces l’autoriseraient…

Ce qu’elle ne savait pas, c’était que Charles de Cosneil était rentré quelques minutes plus tôt. En ne trouvant personne dans la maison et en entendant appeler à l’aide depuis le sous-sol, il s’était précipité vers le cachot et en avait délivré Triplet. Ce dernier, ivre de rage vis-à-vis de la jeune femme et de terreur tout à la fois tant il était conscient d’avoir commis une imprudence majeure, supplia le neveu du libraire de lui laisser une heure.

— Une heure et je la retrouve la rouquine ! Je lui casserai les jambes, je lui arracherai les dents à cette salope !

Elle a bousillé mes montres, fit-il en montrant son bras couvert d’ecchymoses.

Charles était étonnamment calme. Il regardait Triplet avec un air détaché, presque amusé.

— Dans moins d’une heure, je vous la ramène ici, monsieur Charles, je m’y engage. Je vais la retrouver !

— À condition qu’elle soit en enfer…, fit le jeune de Cosneil en s’éloignant de quelques pas.

— Pourquoi en enfer ? demanda Triplet, surpris par cette remarque.

Pour toute réponse, Charles se retourna, sortit un révolver de sa poche et abattit le geôlier d’une balle dans la poitrine. L’homme essaya de freiner sa chute en tentant de s’agripper désespérément au mur mais le sol se dérobait déjà sous ses pieds. Le sang qui jaillissait de sa bouche ne lui permettait plus de prononcer de mots audibles. Il avait beau lutter, ses paupières, plus lourdes que des blocs de béton, étaient en train de se refermer à jamais. Contre sa volonté, il glissait peu à peu vers le néant…

Averti par son neveu, Bernard de Cosneil regagna rapidement les lieux qu’il avait délaissés une heure plus tôt, avec Victoire enfermée au fond d’un cachot sous la surveillance étroite de son fidèle Triplet. Tout avait changé depuis : la jeune femme avait disparu et son homme de main était mort.

— Nous réglerons cela plus tard, dit-il à Charles en enjambant le corps. Il nous faut la retrouver coûte que coûte. Puis, s’adressant à Jabbah qui était de retour également :

— On va te la ramener et je t’autorise, je t’ordonne, de lui faire payer la mort de Triplet ! Mais en attendant, reste ici au cas où ! Ouvre l’œil, elle est plus dangereuse qu’il n’y parait…

Jabbah poussait des hurlements déchirants. Moins pour pleurer la disparition tragique de son complice que pour regretter de n’avoir pas pu éventrer de son pieu de chair cette créature pâle à la chevelure de feu. Il se promit de la faire souffrir comme il n’avait jamais fait souffrir personne…

Bernard de Cosneil et son neveu sautèrent dans un gros 4 X 4, tous phares allumés. Un puissant projecteur sur le toit balayait de sa lumière crue la campagne environnante.

— Même traquée, elle est intelligente : elle a dû éviter la route. On va prendre le petit chemin qui coupe à travers champs. Mes moustaches vibrent : c’est par là qu’elle est allée, je le sens !

À peine quelques minutes plus tard, Charles aperçut en bordure du sentier le téléphone de Victoire.

— Vous aviez raison, mon oncle, elle ne doit plus être bien loin…

Victoire distingua au loin la lueur des phares avant même d’entendre le bruit du moteur. Ils avaient déjà retrouvé sa trace ! Paniquée, elle se précipita instinctivement avec son vélo dans un épais fourré en contrebas du chemin.

Vers trois heures du matin, la mâchoire serrée, Bernard de Cosneil décida de stopper les recherches. Mieux valait attendre le petit jour. Visiblement, son instinct n’était plus aussi efficace qu’auparavant. Elle demeurait introuvable. Il était donc inutile de s’épuiser sans succès à pourchasser Victoire dans la nuit.

— On va rentrer. Je reviendrai avec Mimose. Appelle son mari à la première heure. Tu iras récupérer l’enveloppe dans la poubelle du bureau de Poste un peu après onze heures. Mais fais attention à ne pas être vu ! Et ne t’inquiète pas pour la rouquine : elle va me le payer. Cher, très cher…

à suivre...

20 février 2019

Mireille, l'humble servante

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La Pastorale des santons du Village : Mireille, l'humble servante

Elle ne sait pas si elle doit en sourire ou en pleurer. Elle, c’est Mireille, la petite servante du grand Saint Vincent, le Patron des vignerons. Celui qu’on fête tous les 22 du mois de janvier. Cela fait déjà de nombreuses années qu’elle vit dans l’ombre du saint homme et elle n’a pas à s’en plaindre, c’est elle qui l’a voulu. Si elle ne craignait pas un sacrilège, elle pourrait dire d’ailleurs que c’est l’homme de sa vie, mais Vincent n’est pas vraiment un homme, disons qu’il est beaucoup plus que cela, et sa vie à elle, elle ne compte pas au regard de celui qu’elle sert avec humilité et dévouement.

N’allez pas croire ceux qui vous disent que ce Saint Vincent a vécu au IVème siècle de notre ère dans je ne sais quel pays lointain, il est bien vivant et bien d’ici ! Il habite au Village et si quelqu’un peut en témoigner, c’est bien  elle. Mireille n’est pas du genre à se faire remarquer, au contraire. Elle est plutôt discrète et effacée. Si effacée qu’elle en devient la plupart du temps presque transparente. Il faut dire qu’elle a délibérément choisi de se placer dans l’ombre d’un personnage hors-norme, au-dessus du commun des mortels. Un de ces êtres d’exception que vous ne rencontrez qu’une fois dans une vie et qui vous marque à tout jamais. Et elle, l’humble Mireille, elle a eu l’honneur non seulement de pouvoir l’approcher mais même de se dissoudre dans sa propre existence, en toile de fond, dans le décor de sa vie à lui. Elle prépare ses repas, s’occupe de son linge, entretient sa maison, le libérant ainsi de toutes les tâches matérielles ou domestiques qui pourraient un tant soit peu le détourner de ses préoccupations supérieures. Elle ne serait rien sans lui mais elle sait bien que lui serait le même sans elle. Elle fait partie de ces gens de peu dont l’Histoire ne retient jamais le nom, pas plus que les existences… Des êtres interchangeables, sans caractéristiques propres, qui n’ont apparemment pour seule raison d’être que celle de servir ceux dont on se souviendra plus tard. Peu lui importe à elle qu’on la reconnaisse ou qu’elle laisse une race de son passage sur Terre, pourvu que le saint homme soit satisfait de ce qu’elle fait pour lui. Oh, bien sûr, si elle se laissait aller à une certaine futilité, elle aimerait bien qu’il fasse un tout petit peu plus attention à elle mais elle sait que c’est péché que d’avoir une pensée pareille. Servir un Saint est déjà en soi un tel privilège, un tel bienfait, qu’elle devrait s’en satisfaire, sans rien espérer d’autre. Pourtant, les jours où le vague à l’âme l’emporte sur son abnégation quotidienne, elle se prête à rêver d’une autre vie où Vincent aurait été un homme comme les autres, et elle une femme comme il en existe tant. Peut-être alors aurait-il un regard pour elle ? Car elle sait que les hommes ont parfois de telles attentions pour les représentantes de l’autre sexe…Mais elle sait que jamais ce jour ne viendra et qu’elle restera jusqu’à la mort, jusqu’à sa mort, l’humble servante de Saint Vincent. Elle en est tellement convaincue qu’elle a même renoncé à sa condition de femme. Elle n’a jamais apprêté son visage d’aucun fard, elle laisse s’affaisser petit à petit une poitrine qui n’a de toute façon jamais été généreuse et se contente de brosser ses cheveux chaque matin sans nourrir ni espoir ni envie de séduction. Pour séduire qui, d’ailleurs ? Le seul homme qui occupe ses pensées est celui qu’elle sert consciencieusement de l’aube au crépuscule. Elle n’ose pas se l’avouer mais elle le fait avec… amour. Oh, pas un de ces désirs dégoûtants que les hommes et les femmes entretiennent parfois, non. Quelque chose de plus pur, de plus limpide pour qui sait deviner le vrai du faux, le beau du laid, l’éternel de l’éphémère. Jamais elle n’entretiendra aucun commerce avec celui qu’elle s’est donnée pour maître, elle le sait, mais elle n’éprouve ni regret ni frustration. Elle a renoncé à sa propre existence depuis longtemps et ne vit qu’au travers du quotidien de Vincent. Elle ne ressent pas de plus grand bonheur sur cette Terre que celui de contenter un homme qui consacre sa vie à son prochain, sans rien vouloir d’autre que de suivre le chemin tracé par le Très-Haut Elle ne le sait pas, mais Mireille est peut-être l’une des plus belles âmes du Village. Après Saint Vincent, bien sûr…

À suivre...

Le boiteux du parc Sainte-Marie - Le Coeur des écorchés

Le boiteux du parc Sainte-Marie (3)

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Le boiteux du parc Sainte-Marie

et

Le Coeur des écorchés

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Chapitre 36 Des rats ! (2/3)

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Chapitre 36 Des rats ! (2/3)

Comme une bête traquée, elle se hasarda dans un couloir puis dans l’enfilade des pièces du rez-de-chaussée, affolée à l’idée de tomber nez à nez avec Jabbah.

Dans sa fuite éperdue, elle aperçut son sac à main, son téléphone et sa montre posés sur un meuble bas. Elle glissa le tout dans le sac et s’enfuit aussi vite qu’elle put.

Trouvant enfin la porte principale, elle sortit. Il faisait nuit. Elle se mit à longer le mur en courant mais trébucha sur quelque chose. Elle ne voyait rien avec l’obscurité. Sa jambe saignait. La peur et la précipitation l’emportaient cependant sur la douleur. Elle se releva en haletant et réalisa que c’était un vélo, un VTT plus exactement. Elle l’enfourcha et trouva encore la force de s’enfuir. Terrorisée.

À l’intérieur, malgré ses blessures, Triplet frappait à la porte en hurlant. Il appelait à l’aide. Sans succès.

Au même moment, Richard Louvrier avait fini par s’assoupir, sans savoir que sa femme avait enfin recouvré la liberté. À peu de distance de là, Mimose Corbière somnolait également dans sa voiture, tous feux éteints. Elle attendait que la nuit soit plus avancée pour accomplir sa mission.

Un peu plus loin encore, à la même heure, le Chef retrouvait son équipe. Il était en colère.

— Bande d’imbéciles ! J’ai eu confirmation de source sûre que la voiture que vous avez laissée filer était un véhicule de location payé en liquide ! Donc autant dire que ce n’est pas la peine de chercher à identifier le conducteur ! À cause de vous, on risque de perdre très gros dans cette affaire ! Ne me décevez plus, c’est un conseil ! fit-il d’une voix plus menaçante que jamais. Débrouillez-vous comme vous voulez, mais collez-moi ce Louvrier au train ! ajouta-t-il furieux, avant de repartir. Vous ne commettrez pas la même erreur deux fois, croyez-moi…

Vers une heure du matin, alors que la petite ville de Couiza était plongée dans une somnolence nocturne qui apaisait enfin la touffeur du jour, une silhouette se faufila sans bruit le long de la Salz puis dans d’étroites ruelles avant de pénétrer à l’intérieur de l’hôtel tenu par Sigismond Tournebouix. Mimose déposa sur le comptoir une enveloppe à l’attention de Richard puis, déjouant habilement la vigilance des clochettes entourées de brins de jasmin qui surmontaient la porte d’entrée, repartit comme elle était venue : en toute discrétion…

à suivre...

19 février 2019

Chapitre 36 Des rats ! (1/3)

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Chapitre 36 Des rats ! (1/3)

Dans la torpeur glacée de son enfermement, et malgré la peur, Victoire restait attentive au moindre mouvement, au moindre bruit. Peu après la tombée de la nuit, elle entendit des voix, des claquements de portières puis un premier bruit de moteur. Quelques minutes plus tard, un second véhicule démarra avant de s’éloigner. Instinctivement, elle comprit qu’il ne devait plus rester grand monde à l’étage. Tout s’enchaîna dans son esprit en un éclair. La fenêtre de tir comme disent les artilleurs était très étroite mais elle avait le mérite fugace d’exister. La chance ne repasse pas deux fois. Il lui fallait donc saisir cette opportunité unique, et peut-être ultime. Victoire se releva d’un bond et se mit à pousser des cris stridents. L’énergie inouïe qui parvenait à s’extraire de son corps affaibli et meurtri dépassait l’entendement. L’imminence de la mort et l’instinct ancestral de survie que tout être humain recèle au plus profond de lui-même lançaient un défi à l’inéluctable supplice que les de Cosneil, oncle et neveu, lui avaient promis.

Elle poussa des hurlements si puissants que Triplet, qui s’était assoupi devant la télévision, en tomba de sa chaise. Légèrement groggy, il descendit jusqu’au cachot et s’arrêta derrière la lourde porte pour la questionner.

— Que se passe-t-il ?

— Aaaah !... Au secours ! Au secours !

— Qu’y a-t-il ?

— Un rat ! Un rat m’a mordue ! Je saigne ! Aidez-moi, faites-le sortir ! Aaaah !... Au secours ! J’ai mal ! Débarrassez- moi de cette bête !... Je vous en supplie, aidez-moi !...

Elle criait à s’en déchirer les cordes vocales. La seule évocation de cet animal répugnant le fit tressaillir. Triplet détestait les rats. Cette phobie lui était curieusement venue fort tard, après la lecture du célèbre 1984 de Georges Orwell où Winston, le héros du livre, se voit menacé d’avoir le visage enfermé dans une cage contenant des rats affamés pour le contraindre à obéir aveuglément au parti au pouvoir et ce, au détriment de celle qu’il aime. Triplet n’éprouvait aucun sentiment pour Victoire, encore que le peu qu’il avait vu d’elle ne lui déplaisait pas, physiquement s’entend, mais il ne pouvait se résoudre à imaginer les dents incisives de cette vermine à quatre pattes taillader la chair ensanglantée de la jeune femme, prisonnière de l’obscurité de sa cellule et dans l’incapacité la plus totale d’échapper aux épouvantables morsures d’un rat, fut-il noir -Rattus rattus- ou d’égout –Rattus norvegicus-. Et plus elle criait, plus il s’en voulait de ne pas mettre un terme à un supplice devenu insupportable. Sans rien voir, il devinait déjà le sang répandu, les tissus dévorés, l’os apparent peut-être et la terreur de la victime ne pouvant plus lutter contre la folie frénétique de l’animal ténébreux.

N’écoutant pas les recommandations qui lui avaient pourtant été faites, il se précipita à l’étage pour récupérer le tisonnier de la cheminée puis dévala l’escalier à nouveau en criant à Victoire de s’écarter. La jeune femme se dissimula le long des marches.

— Où est-il ? Où est-il ? hurlait Triplet

Au moment où il s’avança après avoir ouvert la porte, Victoire lui attrapa le genou gauche et le tira vers elle de toutes ses forces. Déséquilibré et surpris tout à la fois, le geôlier lâcha le tisonnier et tomba lourdement sur le sol.

Elle se saisit aussitôt de la barre d’acier et frappa l’homme à terre à plusieurs reprises. Alors qu’il cherchait à protéger son visage avec son avant-bras, ses trois montres explosèrent sous les coups redoublés de celle qui regagnait sa liberté dans une violence salvatrice. Ivre de fureur, Triplet parvint cependant à lui arracher des mains cette arme improvisée et essaya de la frapper à son tour. Il visait la tête. Tout se passait très vite. Elle tenta d’esquiver le coup et y échappa par miracle en se jetant en arrière, laissant échapper un gémissement de douleur en heurtant le mur. Voyant qu’elle s’était elle-même coupée toute issue, il fonça dans sa direction en poussant un cri de rage effrayant. Elle s’écarta in extremis au moment où la masse de cet homme en furie allait la broyer, le laissant s’écraser pitoyablement contre la paroi humide du cachot dans un bruit sourd. Mue par l’énergie dite du désespoir, elle le contourna puis remonta les marches quatre à quatre, sans réfléchir.

Alors qu’elle allait atteindre le palier, des doigts ensanglantés lui attrapèrent la cheville et la tirèrent violemment en contrebas. De son autre main, Triplet cherchait à ramasser la barre de fer pour en finir avec la prisonnière. Il s’imaginait déjà brandir son corps désarticulé comme un trophée avant de l’achever.

— Aidez-moi Seigneur, supplia la jeune femme, je suis perdue…

Ecartelé entre Victoire et le tisonnier, le geôlier perdit soudain l’équilibre, desserrant un instant son étreinte. Elle en profita aussitôt pour dégager sa jambe et s’élança dans l’escalier. Son cœur battait à tout rompre. Une fois en haut, elle se glissa dans l’ouverture puis referma la porte derrière elle en actionnant les deux puissants verrous qui la traversaient de part en part.

à suivre...