Les livres de Jérôme Thirolle

18 mai 2012

Esprit de gramophone

Ragondins PhotoJT

 

« Le véritable ennemi, c’est l’esprit de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment »

 George Orwell, Animal Farm

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15 mai 2012

La guerre...

Guerre PhotoJT

« C’est la guerre qui est perverse. Ça n’est pas celui qui ne veut pas la faire ! »

 Jean Vautrin, Adieu la vie Adieu l’amour. Quatre soldats français

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Mutineries de 1917

Gabard PhotoJT

1917. Plus de deux ans après le déclenchement des hostilités, les combats de la première guerre mondiale s’éternisent et s’enlisent chaque jour un peu plus. Il est loin le temps de 1914 où tout annonçait une guerre rapide et « joyeuse » ! Une usure bien compréhensible et un ras-le-bol perceptible a envahi les tranchées, contaminé les consciences. L’échec de l’offensive Nivelle et son apparente indifférence aux pertes humaines n’a rien arrangé, bien au contraire. Les conditions de vie au front sont épouvantables. Les conditions de mort aussi…

Longtemps occultées, les mutineries ainsi que l’exemplaire et sanglante répression qui les accompagnera parfois sont sorties peu à peu du statut de tabou et de blessure nationale qu’elles occupaient pour devenir un sujet d’étude à part entière.

J’ai souhaité ne pas taire cet épisode et le tisser avec la destinée (tragique) de plusieurs des personnages des Doigts d’or d’Elise.

Extrait du Chapitre XIV,  L’ombre de la Mort :

 

 * *

*

 

Année 1917 ; année terrible... Elle n’était cependant que l’aboutissement logique des tragédies qui se succédaient depuis 1915. Les rangs des tués, des blessés ou des prisonniers ne cessaient de grossir, des déluges de feu remplaçaient d’autres déluges de feu, les forts tombaient les uns après les autres avant d’être repris et les troupes avançaient ou reculaient de quelques dizaines de mètres à peine au prix de milliers de vies...

La récente défaite du chemin des Dames acheva d’abattre le moral d’une nation déjà exsangue. Dans les différents régiments, des bruits commençaient à courir, des rumeurs à se répandre.

Il se disait que certains ne voulaient plus se battre, ne plus mourir pour d’inutiles attaques coûteuses en vies humaines...

L’état-major ne perdit pas un instant. Sous la férule du général Pétain, il fut décidé que les mutineries seraient réprimées dans le sang. Pour l’exemple...

 

* *

*

 

Tandis qu’au loin grondait le canon ennemi, le général Barboint de Maugier fit venir dans son bureau les gradés de son régiment.

« Messieurs, je n’irai pas par quatre chemins ! Quand un membre est gangrené, on le coupe ! » Depuis quelque temps, la propagande allemande n’a cessé de pourrir le moral de nos compatriotes et de nos soldats. Ou du moins a tenté de le faire... Ici ou là, des mutins cherchent à rallier à leur cause de braves militaires qui ne demandent qu’à défendre leur patrie ! J’ai reçu hier un câble du ministère de la Guerre ; l’ordre est clair et sans ambiguïté aucune : les meneurs doivent être jugés, condamnés et exécutés ! Je vous réunirai donc dès demain en cours martiale…

« Mais, mon général, osa un lieutenant qui ne cachait pas sa surprise face à des propos aussi véhéments, nous n’avons pas de mutins dans nos rangs...

– Nous en avons ! répondit le général avec fermeté.

– Permettez-moi d’insister, mon général, mais je côtoie nos hommes nuit et jour depuis vingt-sept mois maintenant et je puis vous affirmer qu’aucun d’entre eux n’a eu d’attitude ou n’a tenu de propos équivoques...

– Il suffit ! Si vous poursuivez dans cette voie, Monsieur le petit lieutenant, j’en viendrai à la conclusion toute naturelle que vous cherchez intentionnellement à couvrir les faits et gestes de ceux qui veulent désorganiser notre armée !... »

Le général de Maugier resta silencieux pendant trois ou quatre secondes puis termina sa phrase en se lissant les moustaches :

« Et dans ce cas, bien entendu, c’est vous le premier que je ferai passer par les armes... »

L’officier devint blême, autant en raison de ce qu’il venait d’entendre que par l’inanité manifeste des accusations qui venaient d’être proférées... Il pensa alors à sa femme et à ses deux filles qui l’attendaient du côté de Saint-Sauveur-en- Puisaye... et se tut ! Comme tous les autres qui entouraient le général ce soir-là...

Un maréchal des logis prit la parole.

« À combien estimez-vous le nombre d’insoumis, mon général ?

– Je n’en sais foutre rien et peu m’importe d’ailleurs ! Nous ne procéderons qu’à une seule exécution. Manière de faire comprendre à cette bleusaille que la mort d’un pleutre est une sévérité nécessaire et que commander un régiment en temps de guerre requiert une rigueur indispensable...

– Comment allons-nous procéder ? hasarda un capitaine

– Je ne vois que le tirage au sort, répondit le maréchal des logis.

– Vous n’allez tout de même pas jouer la vie d’un homme sur un coup de dés ! reprit le lieutenant.

– Que croyez-vous que nous fassions chaque jour, mon lieutenant ? » interrogea le capitaine. Un peu à droite et vous êtes sauvés, un peu à gauche et vous prenez la balle en pleine tête...

Maintenant que le corps-à-corps n’existe plus, le hasard a pris les choses en main sur le champ de bataille...

Le terme même de « corps-à-corps » évoqua de délicieux souvenirs au général de Maugier, qui se laissa glisser quelques instants dans les doux entrelacs d’une rêverie polissonne... Il pensait à Mariette, à sa gorge généreuse et à sa croupe rebondie. Ce n’est pas qu’elle lui manquait mais il songeait avec nostalgie à la disponibilité infinie de cette domestique et à sa façon de le...

La voix forte du maréchal des logis le tira brusquement de ses pensées.

« Comment allons-nous choisir le condamné, mon général ?

– Vous irez chercher demain à l’aube le deuxième classe Julius Dindabeille !

– Dindabeille, mais pourquoi ? s’exclama le lieutenant.

– Vous préférez prendre sa place, répondit le général, excédé par les interventions de l’officier. Vous irez donc chercher ce Dindabeille et vous l’informerez qu’il sera jugé par la cour martiale le jour même.

– Mon général, comment avez-vous confondu ce traître ?

– Un de ses camarades m’a confié qu’il aurait murmuré : “j’veux pas crever” au moment où son bataillon montait en ligne...

– L’accusation est un peu légère, me semble-t-il, reprit tout

de même le lieutenant malgré tous les risques que ses interventions réitérées représentaient pour sa propre personne...

– Elles me sont suffisantes pourtant... Je commanderai moi-même le feu ! Quant à vous, lieutenant, vous lui... donnerez le coup de grâce ! Une bonne petite balle de revolver dans sa tête suppliante... Je vois d’ici le tableau... Vous n’aurez qu’à imaginer que vous abattez un chien ! »

Le jeune officier se mordit les lèvres pour ne pas protester davantage...

« Et vous conduirez personnellement l’assaut demain soir sur la côte Sainte-Catherine..., reprit le général.

– Quel assaut ? demanda le capitaine.

– Celui que je viens de décider pour demain soir...

– Mais mon général, la côte est imprenable depuis nos lignes, nos hommes vont se faire tirer comme des lapins avant d’avoir fait dix mètres... »

L’intervention du maréchal des logis était courageuse mais inutile.

« Le lieutenant ici présent conduira l’assaut demain soir sur la côte Sainte-Catherine avec une vingtaine d’hommes... Faut-il que je le répète encore une fois ou mon ordre a-t-il été enfin compris ? »

Le lendemain, un vent très frais balayait la campagne au moment où le soleil se levait… Engourdis par la nuit et le froid dans les replis boueux de leurs tranchées, les hommes s’éveillaient les uns après les autres. Ils furent soudain tirés de leur torpeur par l’avancée d’un détachement qui venait du boyau sud et qui stoppa net devant l’un des soldats. Celui-ci, comme à son habitude, écrivait une lettre à sa femme sur des cartes achetées à la coopérative du front. Il envoyait à sa famille restée à Chaumont une carte tous les deux jours. Une manière pour lui de supporter l’enfer qu’il vivait au quotidien... Ce qu’il ne savait pas, c’est que le général avait donné l’ordre au vaguemestre de lui remettre toutes les lettres que ce soldat pouvait écrire. Et tous les deux jours, il les brûlait sans même les ouvrir...

« Deuxième classe Julius Dindabeille ? »

Il acquiesça de la tête.

« Vous êtes en état d’arrestation... »

Hébété et surpris, il rangea la feuille de papier dans sa poche et suivit docilement les hommes qui étaient venus le chercher de si bon matin.

Le procès fut expédié en quelques minutes et l’acte d’accusation fut rédigé après que le verdict eut été rendu. En apprenant qu’un des leurs était condamné à mort, les soldats du régiment commencèrent à protester mais ils cessèrent à l’instant même où il leur fut expliqué que toute manifestation d’hostilité envers le général conduirait immédiatement son ou ses auteurs devant le peloton d’exécution.

Alors qu’il côtoyait la mort à chaque minute depuis trois ans maintenant, Julius Dindabeille poussa de terribles cris et se débattit autant que ses bras le permettaient pour échapper au trépas auquel il était désormais condamné.

Il fut traîné avec difficulté jusqu’au lieu de son supplice et attaché solidement au poteau. Le général l’y laissa deux heures durant avant de se rendre à son tour sur place. Il avait demandé que tout le régiment vienne regarder une dernière fois le soldat Dindabeille.

Alexandre-Stanislas Barboint de Maugier commanda le peloton, comme il l’avait décidé. Douze hommes furent tirés au sort pour exécuter le condamné.

Lorsque l’heure fut venue, le général ordonna à l’officier de service qu’on lui arrache la chemise.

« Visez le coeur, cria-t-il ! Et n’oubliez pas qu’en abattant un traître vous défendez un peu plus votre patrie... »

L’officier subalterne arriva à hauteur de Julius et déchira la chemise trempée de sueur.

Sa poitrine ainsi exhibée, tremblante et suffocante, laissa apparaître une étrange tache de naissance à hauteur du coeur. Une tache en forme d’arbre renversé...

On entendit encore le son du clairon qui couvrait les cris du deuxième classe Dindabeille puis le bruit de la fusillade.

Le général retourna ensuite à son campement, satisfait de sa journée.

Quelques jours plus tard, Églantine Dindabeille reçut un télégramme du ministère de la Guerre l’informant que son époux avait été passé par les armes pour tentative d’abandon de poste en présence de l’ennemi.

En moins de vingt-quatre heures, la nouvelle se répandit, on ne sait trop comment, dans tout Chaumont en général et à la ganterie en particulier.

Rapidement, les ouvrières n’adressèrent plus la parole à la veuve du «traître» dans les ateliers. Églantine ne parvenait pas à comprendre ce qui lui arrivait... Elle pensait vivre un cauchemar et tentait de se persuader qu’elle allait se réveiller...

 

* *

*

 

 

 

 

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14 mai 2012

Témoignage d'un négrier...

Côte PhotoJT

 

A l'occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage au Jardin du Luxembourg à Paris il y a quelques jours, la question de la Traite des Noirs et du commerce des esclaves s’est rappelée à notre souvenir. Ce thème mériterait à lui seul la rédaction de plusieurs romans pour traduire, au-delà des chiffres déshumanisés et des données purement historiques, la part vécue d’un drame épouvantable qui a traversé les siècles, les continents et les civilisations.

Je me suis modestement contenté pour ce qui me concerne de rédiger un texte court sous la forme du témoignage présumé d’un marin embarqué au XVIIème siècle sur un navire négrier, texte que j’ai intégré dans le corps du roman Le boiteux du parc Sainte-Marie.

Dans le récit, Yvon Ploumanac'h, l'ami du Directeur du Centenaire de l'Exposition de 1909, bibliothécaire de son état, évoque un document manuscrit qu'il a acheté dans une salle des ventes : Requiescat in pace. On y retrouve le long cheminement d'une forme de prise de conscience tardive et culpabilisatrice qui ronge un homme au soir de sa vie.

Le mieux est encore de vous livrer ce texte... :

 

 

" — Merci Yvon ! Au fait, je t’ai interrompu. Tu semblais plongé dans une lecture captivante à mon arrivée.

— Oui. Figure-toi que je suis tombé par hasard sur ceci, dit-il en montrant à son ami quelques feuilles apparemment anciennes recouvertes d’une petite écriture encore bien lisible. C’est un texte très court que j’ai acheté récemment dans un carton de vieux papiers à la salle des ventes.

Yvon Ploumanac’h en parlait avec passion. On sentait qu’il s’était enthousiasmé à la lecture de ce texte manuscrit et que les conditions un peu fortuites de sa découverte y étaient pour beaucoup. Il manipulait les feuilles avec respect et précaution, comme s’il avait eu entre les mains un incunable de grande valeur. Il ne s’agissait en fait ni d’un papier pur chiffon, ni d’un parchemin de vélin mais plus simplement d’une peau mégissée assez rudimentaire, légèrement tâchée par endroits. Quelqu’un avait écrit sur la première page trois mots dans une encre un peu plus claire : Requiescat in pace.

— Rappelle-toi, s’écria le bibliothécaire avec fougue, nous avions organisé l’an passé une exposition sur l’esclavage dans la littérature, eh bien ce texte aurait pu y trouver une place d’honneur.

— De quoi s’agit-il ? demanda François.

— Disons que c’est à mi-chemin entre un récitde voyage et un testament : un marin embarqué sur un navire négrier, fin lettré tout de même pour l’époque, a couché sur le papier ses états d’âme au soir de sa vie. Le mieux serait que je te le lise… Tu as cinq minutes ?

— Allez, je t’écoute ! répondit François en s’asseyant dans un fauteuil de l’autre côté du bureau.

— Ok, c’est cool ; j’y vais :

 

Langres, 1713

 

J’ai froid. J’ai si froid que le feu de cette cheminée ne parvient plus guère à me réchauffer. Cela fait au moins dix jours qu’il neige sans discontinuer. Hier, j’ai tenté de me rendre à la porte des Moulins pour acheter un peu de farine et de tabac mais le gel et la neige ont eu raison de ma pauvre carcasse finissante. Cinquante et un ans ! Qui aurait pu prédire que je vivrais aussi longtemps ? En regardant les remparts immaculés par la fenêtre, je pense à ce que fut ma vie, ou du moins à tous ces événements qui, mis bout à bout, constituent le long fil de mon existence.

Le temps a passé bien vite. Si vite que certaines périodes me paraissent déjà totalement étrangères. Un peu comme si ce n’était pas moi qui les avais vécues. Seul dans cette masure, je n’ai personne à qui me confier. Peut-être n’est-ce rien d’autre que la volonté de Notre Seigneur. Je vais bientôt mourir, je le sais, et rien ne restera de mon passage ici-bas. Les années qui se sont écoulées ont obscurci aussi bien ma vue que ma mémoire. Les dates finissent par se mêler aux faits qui eux-mêmes corrompent les souvenirs.

Perdu dans la solitude d’une région au climat rude et parfois inhospitalier, je grelotte sans bruit en pensant à mes jeunes années. Que retenir de celles-ci ? Pas grand chose, assurément. Pourtant, alors que le jour décline peu à peu, il me revient à la mémoire la souvenance d’un nègre que j’ai croisé il y a de cela fort longtemps.

La houle était terrible ce jour-là en baie de Saint-Malo. J’avais à peine dix-sept ans et je venais de m’embarquer sur le Héron, un brick de 175 tonneaux.

Je n’avais jamais pris la mer. Je ne me souviens même plus du coup du sort qui m’avait amené là. Quelle expérience épouvantable les premiers jours ! J’ai cru mourir mille fois… Mon Dieu que la mer peut être cruelle et douce à la fois.

Nous mîmes plusieurs semaines à atteindre les côtes d’Afrique. Je ne savais pas grand chose de notre errance si ce n’est que notre navire transportait de nombreux rouleaux de cotonnades aux couleurs chatoyantes ainsi que des caisses de menus ustensiles. Il y aurait eu de quoi ouvrir une échoppe richement achalandée : bougeoirs de laiton, armes à feu, ciseaux, vaisselle de porcelaine, tabourets, miroirs, crucifix, chaînes de toutes longueurs. J’en oublie certainement bien d’autres.

Un soir, alors que le bateau filait sous la voûte étoilée et que nous réchauffions nos corps perclus de froid et de douleurs grâce à quelques bouteilles de rhum, vestiges d’une précédente traversée, j’appris le but de notre expédition. Nous voguions vers les côtes du Golfe de Guinée pour échanger notre cargaison contre des nègres.

La vie à bord n’était pas facile. Deux matelots moururent dès les quinze premiers jours : l’un, tombé du grand mat, s’était brisé l’échine sur le pont ; l’autre avait succombé à une fièvre violente et soudaine. Par superstition, nous n’en parlâmes plus.

Notre capitaine, Pierre-Auguste de la Héronnière, était aussi courtois que brutal. Un homme extravagant capable de la plus grande commisération comme de la plus impartiale cruauté. Parfois, je l’observais manier d’étranges instruments qui lui permettaient de nous guider à travers l’immensité plane des flots. Debout sur le gaillard d’avant, il se dressait contre les embruns et contre une destinée qui aurait dû en faire un ecclésiastique replet ou un gentilhomme retiré sur ses terres. Il avait cependant choisi la liberté, pas celle des captifs qu’il arrachait à un continent pour les vendre à l’autre bout du monde, mais “sa” liberté, celle d’aller contre le vent et contre les hommes. En un mot, un capitaine de la Marine du Roi !

 La traversée fut plus rapide que je ne l’imaginais. En apercevant la terre au loin, une frénésie s’empara de tout l’équipage…

Le Héron mouilla dans une rade paisible durant trois ou quatre semaines, le temps d’entrer en contact avec les chefs locaux et d’échanger nos marchandises contre des sauvages.

Dès que la cargaison fut descendue à terre, les charpentiers - sous les ordres du maître d’équipage - se mirent à dégager complètement l’entrepont de manière à accueillir les captifs en grand nombre.

Quel spectacle que celui de ces chaloupes chargées de créatures aussi effrayantes qu’apeurées ! Au fil des jours, les interminables allées et venues entre le rivage et le brick virent gonfler peu à peu les flancs de notre navire.

Une fois sur le pont, les nègres étaient enchaînés solidement deux à deux puis conduits dans l’entrepont. J’étais chargé de remettre à chacun une cuillère de bois que j’attachais à leur poignet par une courte ficelle de chanvre.

J’observais avec curiosité ces êtres complètement nus dont la physionomie repoussante impressionnait fort mon jeune esprit. Plus que leur nez épaté ou leurs lèvres épaisses, je remarquai surtout la blancheur éclatante de leur dentition. Ils étaient si différents de nous.

Grâce à l’ingéniosité des charpentiers, nous parvînmes à en entasser environ 220 dans le bateau.

Le Héron reprit ensuite son chemin vers les îles de l’Amérique.

La vie des matelots se passait essentiellement sur le pont. Le pont ! Voilà bien le seul endroit où nous nous trouvions chez nous ! Le jour pour s’y affairer et la nuit pour y boire, chanter ou même danser : le lieu de la vie en quelque sorte. C’est là aussi que j’ai tout compris de la société des hommes. En bien comme en mal, d’ailleurs.

Nous n’avions cependant pas à nous plaindre. Pour la nourriture, nous ne manquions de rien : biscuits de mer, poissons séchés, salaisons de viande, lentilles et légumes secs. Les nègres, quant à eux, devaient se contenter de fèves bouillies et de gruau. Le capitaine avait été clair : il ne fallait pas qu’ils dépérissent exagérément.

Lorsque nous devions les nourrir, nous descendions dans ce qui était devenu un enfer de puanteur étouffante. Couchés les uns contre les autres ou accroupis dans une semi obscurité, ils ne cessaient de gémir et de se lamenter dans d’étranges dialectes. Chaque fois, l’écœurement nous saisissait tant l’air y était devenu irrespirable.

Les premiers jours, alors que plusieurs matelots s’étaient rendus dans l’entrepont pour y renouveler les bacs à eau, deux d’entre eux furent atrocement attaqués par des sauvages en furie. Sans arme et n’y voyant presque rien, nos hommes ne purent se défendre. Aidés de leurs cuillères de bois, les nègres les mutilèrent affreusement avant de leur fracasser le crâne contre les écoutilles.

Dès qu’il apprit l’horreur de ces faits, le capitaine décida d’interdire aux captifs l’accès au pont durant toute la durée de la traversée. Un usage établi leur permettait en effet de goûter parfois à l’air du grand large, moins par souci de confort que par intention de ne pas gâter inutilement la marchandise.

Dans un deuxième temps, il exigea que les responsables lui soient présentés. Cinq nègres désignés un peu au hasard furent traînés jusqu’à la lumière par quelques soudards reconvertis dans les aventures maritimes. A peine y étaient-ils parvenus que l’un des Africains se mit à courir, enjamba le bastingage avec l’agilité d’un animal et se jeta à la mer derechef. Ivre de colère, le capitaine fit encorder les quatre autres aux mats du navire et remit aux matelots rescapés des sabres de combat en leur demandant que justice soit rendue. Ils s’acharnèrent sur les criminels jusque tard dans la nuit. Il n’y eu plus aucune révolte de tout le voyage. Il faut dire que le capitaine avait pris soin de faire jeter dans l’entrepont les têtes tranchées des quatre sauvages. Elles y restèrent jusqu’à notre arrivée.

 Nous ne rencontrâmes pas de tempête durant la traversée. La mer était calme et le vent suffisant pour que nous puissions progresser à vive allure. Nous ne croisâmes pas non plus, Dieu merci, de navire flibustier.

De tous les captifs, un nègre avait attiré mon attention dès les premiers instants. De haute stature, il pleurait sans cesse. Je ne pouvais lui parler, ne connaissant rien de sa langue, mais j’avais compris son désespoir. Il ne pleurait pas tant sa liberté disparue que la perte soudaine des siens, là-bas, dans son village.

Je l’imaginais parti chasser pour nourrir sa femme et ses enfants quand les rets de quelque négrier noir se refermèrent sur lui. Il se trouvait désormais coupé pour toujours de ses racines et de son passé…

Lorsque je servais le gruau, je ne pouvais m’empêcher de lui en donner un peu plus qu’aux autres. Parfois, j’essayais de lui parler mais rien n’y faisait : il pleurait. Il pleurait sans cesse, en silence, sans gémir.

 Un jour, je m’aperçu que l’un des nôtres parvenait à comprendre le dialecte inintelligible de ces hommes. Je me rapprochai aussitôt de lui. Nous descendions fréquemment dans l’entrepont à la plus grande satisfaction des autres matelots à qui je prenais - volontiers - le tour.

Les heures s’écoulaient lentement sous le soleil et les embruns. Chaque jour, je pris l’habitude, en remontant sur le pont, de respirer l’air pur à pleins poumons, le visage vers la mer et les cheveux au vent. Un paradis en comparaison de la moiteur fauve du navire. Un avant-goût de liberté…

 Le nègre pleurait ce jour-là, comme d’habitude. Je sus qu’un vieil homme lui avait prédit, juste avant d’embarquer, la liberté dès qu’il serait sur le pont. Depuis, il ne songeait qu’à cela et la violence des premiers jours lui avait ôté tout espoir de s’y rendre. Par la suite, chaque fois que - libre - j’y mettais un pied, je songeais à ce nègre entravé.

J’éprouvais de la compassion pour cet homme, victime d’une funeste destinée. J’aurais bien voulu l’aider mais comment m’y prendre ? Sous quel prétexte ? N’aurais-je pas risqué à mon tour de terribles châtiments ?

Je ne fis rien.

Un matin, j’appris qu’il était mort. Je n’ai même pas demandé la cause de son trépas.

En voyant son corps étendu sur le pont, je me suis dit que le vieil homme ne lui avait pas menti : là, sur les planches rugueuses et humides, il avait enfin retrouvé sa liberté. Mais à quel prix !…

 Il neige de plus belle et j’ai toujours aussi froid. Cette tempête finira-t-elle un jour ? J’entends les cloches de la cathédrale Saint-Mammès sonner au loin.

Pourquoi le souvenir de ce nègre m’est-il soudain revenu ? Je n’avais rien à me reprocher après tout… Pourquoi hante-t-il encore mes jours et mes nuits depuis tant et tant d’années ?…

Y avait-il péché dans tout cela ?…

Il ne me reste de cette époque lointaine qu’un couvert de voyagedans un étui de cuir que le capitaine m’a donné à notre retour en France. Il ne m’a jamais quitté depuis. Un peu comme le souvenir de cet homme, car j’ai enfin compris que c’était bien un HOMME ! Comme moi…

Personne n’est maître de sa destinée. J’ai tellement froid.”

 

Un long silence se fit à l’arrêt du récit. Les deux hommes se regardaient sans oser se parler.

— C’est presque trop beau pour être vrai, hein ?... Pourtant, je m’y connais : la peau utilisée, les reflets moirés de l’encre vieillissante et même l’odeur du temps, tout semblerait indiquer que ce texte ait effectivement été rédigé dans le premier quart du XVIIe siècle…

— Tu penses à quoi ? A un faux ?

— Ce n’est pas à exclure ! Le XIXe siècle s’était fait une spécialité des pastiches en tout genre mais je voudrais croire que celui-ci est authentique. Te rends-tu compte ? Cet homme dévoré par le remords ne sait pas exprimer son trouble mais en ressent la béance. Et c’est d’autant plus touchant qu’à cette époque ces considérations sont inexistantes la plupart du temps.

— C’est une belle pièce.

— Je dois reconnaître que je ne suis pas peu fier de l’avoir trouvée… A ce que je vois, nous sommes l’un comme l’autre en pleine période de découverte !

Les deux hommes s’étreignirent puis se quittèrent.

A l’extérieur, la pluie avait repris. Une pluie fine et pénétrante de fin d’automne.

 

*   *   *

 

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06 mai 2012

Nature en fête 2012 à Nancy

Nature en Fête 2012 photoJT

 

Un grand merci à Françoise Algros, présidente de l'Atelier de vie de quartier "Mont-Désert Jeanne d'Arc Saurupt Clémenceau", qui m'a accueilli avec son équipe sur ces deux jours et à Pierre Didierjean, Directeur des parcs et jardins de la ville de Nancy, qui a su transformer le parc Sainte-marie en un exceptionnel écrin pour cette Fête de la Nature...

 

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03 mai 2012

Sous les frondaisons du parc Sainte-Marie...

 

Affiche 05 et 06 mai 2012

A l'occasion de la manifestation Nature en fête dans le parc Sainte-Marie à Nancy samedi 05 et dimanche 06 mai 2012, c'est avec beaucoup de plaisir que je rencontrerai toutes celles et tous ceux qui se promèneront dans les allées où se déroula il y a un peu plus d’un siècle maintenant la grande Exposition internationale de l’Est de la France…

 

 

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30 avril 2012

D'actualité ?

«  Les journaux, il suffit d’en lire un par an, c’est toujours la même chose : des discours et des catastrophes. L’actualité ? Les actes des fripons racontés aux dupes. »

 Gabriel Matzneff, Ivre du vin perdu

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25 avril 2012

Julie-Victoire Daubié et la médaille de Fontenoy-le-Château

Médaille de la Ville de Fontenoy-le-Château qui m'avait été remise en 2002 par Madame le maire à l'occasion du Prix François Matenet (voir rubrique "Récompenses et autres oeuvres", article du 14 septembre 2002).

Cette belle médaille célèbre la mémoire de Julie-Victoire Daubié (1824-1874), connue pour avoir été la première femme bachelière de France. Une pionnière qui a ouvert la voie à une égalité qui peine encore parfois de nos jours à s'imposer comme elle le devrait...

 

 Médaille face

 

Médaille revers

 

Pour en savoir plus sur elle, vous pouvez lire la biographie romanesque que lui a consacrée Gilles Laporte aux éditions ESKA, "Julie Victoire, première bachelière de France ".

JV

 

 

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Journée du Livre à Sion le 09 avril dernier

Article de l'Est Républicain (14 avril 2012)

ER Sion

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20 avril 2012

L'expert !

« L’expert ! Tiens, tu me fais rire, fifille, avec ton expert. Les experts ont toujours été de l’avis de ceux qui les paient. ».

 Pierre Benoit, L'île Verte

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