Les livres de Jérôme Thirolle

14 juin 2019

Chapitre 49 Guet-apens

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Chapitre 49 Guet-apens

 

Au fil des heures, l’aride lumière méridionale s’était retirée du Pays des Corbières afin de permettre à la nuit de déployer son épais manteau d’obscurité sauvage. Les reliefs desséchés par le soleil s’abandonnaient à une félicité toute relative, à peine troublée par les allées et venues incessantes de tout le petit peuple animal qui hantait la solitude nocturne de ces lieux désolés. Même la lune, du haut de son dédain lointain et glacial, semblait s’être dissimulée derrière les replis démesurés de la voûte céleste.

Furetant en dilettante parmi les fourrés, un jeune renard s’apprêtait à gagner l’autre rive de la bande d’asphalte qui serpentait dans la montagne quand les phares éblouissants d’un véhicule inopiné déchirèrent brusquement le repos alangui des ténèbres et lui coupèrent la route, manquant de lui ôter la vie par la même occasion.

La puissante berline filait à vive allure vers un lieu inconnu. A son bord, en dehors du chauffeur qui ne lâchait pas des yeux la succession répétitive de dangereux virages, les passagers étaient plus ou moins assoupis. Même le chien, pourtant toujours agité lors de déplacements en automobile, somnolait, le museau calé contre le rebord de la banquette arrière, entre Sixtine et Hilario. Soudain, à mi-chemin d’une des rares portions en ligne droite de cette chaussée particulièrement sinueuse, le conducteur freina de manière inattendue.

La jeune femme, qui ne goûtait guère l’immobilisme que lui imposait ce type de transports (son fauteuil roulant étant nécessairement remisé dans le coffre), ouvrit aussitôt les yeux. Là, à quelques dizaines de mètres à peine devant eux, une voiture était arrêtée en travers de la route. La lumière alternée des warnings laissait entrevoir dans un halo orangé la silhouette d’une femme assise sur le sol, soutenue par un homme accroupi à ses côtés.

Dans l’impossibilité de contourner le véhicule par la gauche, Maximilien Lamort-Lecrabe, les mains crispées sur le volant, arrêta la voiture sans couper toutefois le moteur.

— Tu vas voir ? fit-il à Jacques Girafe, assis à côté de lui.

— Chef, vous ne pensez pas qu’on devrait déguerpir ? s’exclama la jeune femme. Une voiture arrêtée comme ça, en pleine nuit, c’est bizarre, non ?

L’antiquaire regarda à nouveau fixement devant lui.

Accident ? Malaise ? Du gibier qui aurait traversé la route au mauvais moment ? Au dehors, l’homme leur faisait signe d’approcher.

— Jacques, va voir, on en aura le cœur net ! Prends mon flingue, au cas où.

— Non, cela ne sera pas nécessaire. Et puis vous êtes juste derrière moi… Ne t’inquiète pas, il n’y aura pas de grabuge.

Quelle aurait été la stupéfaction de Victoire ou de Richard s’ils avaient assisté à cette scène ! Comment auraient-ils pu s’imaginer que leur presque ami, Maximilien Lamort-Lecrabe, n’était autre que l’impitoyable et sans scrupule Chef dont le seul dessein depuis le commencement était de mettre la main sur le trésor de l’abbé Saunière, coûte que coûte, fût-ce par le passage obligé de meurtres ou d’actes cruels en tous genres ?

Jacques Girafe sortit du véhicule, confiant et inquiet à la fois. L’air frais de la nuit s’engouffra dans l’habitacle, réveillant tout à fait ses occupants.

Apercevant dans le rétroviseur intérieur Hilario s’agiter, le Chef l’interpella sans quitter cependant des yeux l’ombre de son ami qui s’éloignait dans la lueur discontinue des feux de détresse.

— Qu’y a-t-il, Hilario ? fit-il excédé.

— En rangeant le fauteuil dans le coffre tout à l’heure, j’ai laissé mon arme sur la roue de secours et j’ai oublié de la reprendre. Il faudrait peut-être que j’aille la récupérer ?

— On ne bouge pas pour le moment. Tu aurais dû y penser avant…

— Hilario… penser… : laissez-moi rire, lâcha Sixtine pour détendre l’atmosphère.

Au même instant, Yaourt se mit à aboyer. Le Chef tenta de le faire taire. Ses jappements redoublèrent d’intensité.

— Tu vas la fermer, Yaourt !

L’animal obtempéra mais ses babines restaient agitées de grognements qu’il peinait à contenir.

Au loin, la femme se tenait le ventre et paraissait gémir. Maximilien Lamort-Lecrabe avait pourtant la sensation, sans certitude néanmoins, qu’il avait déjà vu quelque part le visage de l’homme qui la soutenait. Il y avait toutefois si peu de visibilité qu’il ne pouvait en être certain. Il ne s’agissait, après tout, que d’une impression…

— Bonsoir, vous avez besoin d’aide ? s’écriait l’autre antiquaire en avançant, la main devant les yeux pour échapper à l’éblouissement que provoquait le clignotement régulier des warnings, rendu plus insupportable encore du fait que ses pupilles s’étaient habituées à l’obscurité ambiante pendant le trajet. Que se passe-t-il ? Madame est blessée ? Vous voulez qu’on appelle un médecin ?

Il scandait ainsi chacun de ses pas par une question mais le couple auquel elles étaient destinées semblait trop absorbé par leur accident pour y répondre. Alors que Jacques Girafe n’était plus séparé d’eux que de trois mètres environ, l’homme se releva soudain, sortit de son blouson une arme de poing munie d’un silencieux et abattit sur le champ le compagnon de Maximilien de deux balles dans la tête.

Sixtine, sans avoir vu la totalité de la scène, comprit instinctivement qu’ils étaient tombés dans un guet-apens. À défaut de pouvoir prendre ses jambes à son cou - ce dont elle aurait été incapable, bien évidemment ! - la jeune femme se mit à hurler avec des stridulations si aigues dans la voix que même le couple marqua un instant de surprise.

Sans attendre, le Chef appuya à fond sur l’accélérateur et entama un étonnant demi-tour en braquant au maximum le volant tout en faisant déraper les roues du train arrière, abandonnant Jacques, son compagnon de toujours, dans une mare de sang mêlée d’esquilles d’os et de morceaux de cervelle répandus sur la chaussée.

— Baissez-vous, ils vont nous tirer comme des lapins !

La berline venait à peine de démarrer quand Jabbah surgit de nulle part, lance-roquettes sur l’épaule. Il orienta son arme dans la direction des fuyards, au jugé, sans prendre la peine de viser puis déclencha la mise à feu du projectile. La roquette jaillit du bazooka dans une détonation impressionnante, accompagnée d’une éjection de flammes arrière d’au moins trois ou quatre mètres de longueur.

Le missile manqua la voiture et explosa au sol mais le souffle de la déflagration la projeta violemment sur le bas-côté, à l’aplomb d’un très gros arbre. Le véhicule commença aussitôt à prendre feu. Mimose Corbière et Bernard de Cosneil s’élancèrent dans leur direction, suivis de près par Jabbah qui avait abandonné son armement destructeur.

Hilario avait été tué sur le coup mais le Chef était parvenu à s’extraire de la carcasse qui s’embrasait déjà.

Blessé assez gravement, il rampait sur la route, tentant de fuir ses poursuivants dans un ultime et vain baroud d’honneur. Miraculeusement indemne quant à elle, Sixtine hurlait de plus belle, prisonnière des flammes qui l’encerclaient désormais. Le visage écrasé contre la vitre qui n’avait pas cédé malgré le choc, elle suppliait qu’on vienne la délivrer d’une mort atroce.

Mimose se dirigea vers elle puis lui adressa de la main un petit signe d’adieu en souriant avant de rebrousser chemin.

Réalisant que rien ne pouvait plus la sauver dorénavant, Sixtine frappait sa tête de plus en plus fort contre la vitre en espérant pouvoir ainsi mettre fin à ses jours. Mais la Grande Faucheuse a cela de particulier que plus on l’appelle et moins elle se presse…

Devant un tel chaos, Yaourt n’avait pas demandé son reste et s’était enfui juste avant l’explosion. Peut-être court-il encore à l’heure qu’il est dans quelque chemin perdu de cette montagne ?…

Ayant rattrapé sans difficulté le Chef qui ne pouvait plus se dérober à sa destinée funeste, le libraire de Couiza lui asséna un douloureux coup de pied pour mettre un terme à sa lamentable débâcle.

— Voyez où votre insatiable soif de l’or vous a-t-elle conduit ! Vous n’auriez jamais dû vous mêler de ce qui vous ne regardait pas, Parisien de malheur ! À cause de vous, j’ai perdu mon neveu ! À l’heure qu’il est, il brûle dans les flammes de l’Enfer, tout comme votre jeune amie en fauteuil roulant… Mais ne craignez rien, vous allez les y rejoindre !

Maximilen Lamort-Lecrabe l’adjura de lui laisser la vie sauve et lui promit de lui révéler tout ce qu’il savait sur le trésor en échange de sa magnanimité…

Bernard de Cosneil éclata de rire.

— Pauvre imbécile ! Etes-vous en situation de négocier quoi que ce soit ? Vous ne savez pas le dixième, le centième de ce que je sais sur l’abbé Saunière ! Vous ne connaissez de lui que ce qu’on a bien voulu laisser entendre ! Tout cela vous dépasse tellement ! Il a trahi un secret que nous préservons de générations en générations et vous croyez, vous, que vos grands airs et vos faux-semblants suffiront à vous ouvrir des portes qui resteront à jamais scellées ?

Mimose l’interpella alors en lui montrant du doigt l’habitacle de la berline qui achevait de disparaître totalement dans l’incendie.

— Nous avons assez perdu de temps comme cela ! Il pointa calmement son arme en direction du Chef puis fit feu à trois reprises. Jabbah, vite, reprit-il sans ciller, jette son corps dans le brasier.

Conscient que le danger menaçait, le libraire et son âme damnée s’éloignèrent en courant, n’échappant que de peu à l’explosion du véhicule.

Dans la profondeur de cette belle nuit d’été, la fournaise faisait disparaître les traces d’une tragédie sanguinaire dans un tourbillon de flammes et de suie.

Grâce à sa paire de jumelles de vision nocturne, des Omni VII dérobées dans une unité de l’armée américaine à la frontière franco-allemande un soir de Chandeleur, Oswald avait suivi à distance les événements dramatiques qui venaient de se dérouler sous ses yeux.

Après la dernière explosion, il fit quelques pas en arrière et vint toquer discrètement à la vitre de la Bentley de Cornélius Douze-Janvier, stationnée un peu à l’écart.

Le Comte avait une prédilection pour les voitures d’exception - ainsi que les moyens de se les offrir - et de petites habitudes, comme il disait fréquemment. Comme ne se rendre chez Nator qu’en Maserati, sa préférée, une Gran Cabrio décapotable couleur sable, ou se déplacer de nuit en compagnie de Bogdana dans sa Bentley Continental GTZ, un petit bijou qui n’avait été créé qu’en très peu d’exemplaires par la firme anglaise légendaire, ou encore aller au Yacht Club de Monaco, au golf de Morfontaine ou dans la salle des ventes parisienne Artcurial en Rolls-Royce, arborant, outre une sellerie unique marquée de son chiffre, la célébrissime Flying Ladie de Charles Sykes pardessus le bouchon de radiateur, appelée également The Spirit of Ecstasy, l’esprit de l’extase. Tout un programme…

La vitre électrique de la Bentley se baissa à moitié, laissant deviner à la vue des cuisses dénudées de Bogdana la nature d’un commerce licencieux devenu presque rituel.

— Le Moustachu est en train de faire le ménage, monsieur le Comte !

Wunderbar !

Cornélius était doublement aux anges. Il poussa un soupir rauque de contentement puis ouvrit au large la portière pendant que la jeune femme reprenait sa place.

— Viens, viens Oswald, n’aie pas peur. Je vais faire un petit tour, cette garce divine m’a échauffé les sens ! Elle est à point ! Rends-lui la monnaie de sa pièce, elle le vaut bien ! Mais dépêche-toi quand même, l’air se rafraîchit par ici…

à suivre...


09 juin 2019

Chapitre 48 Petite soeur (3/3)

 

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Chapitre 48 Petite soeur (3/3)

 

Tous les membres du Friendship Laboratory étaient aux petits soins pour eux. Victoire et Richard se sentaient hors de danger et pour tout dire, hors du monde. Rien dans le campement ne ressemblait à ce qu’ils avaient connu au dehors. Il n’y avait là aucune tension, aucune animosité. Juste un trop plein d’humanité qui ne demandait qu’à s’extérioriser sans arrière-pensées ni contreparties. Trouver le bonheur n’était finalement pas si compliqué que cela, il suffisait de se contenter d’une chose toute simple : cueillir le bien dans chaque instant de la vie. Point n’était besoin d’ecstasy ou de plantes hallucinogènes pour y parvenir. Seulement de l’amour. Une approche pas si éloignée d’ailleurs du message christique de l’Evangile

Une fois lavée, soignée et nourrie, Victoire revint dans le détail sur les circonstances de son enlèvement. Elle raconta comment, après avoir convenu avec Sixtine de partir en randonnée dès le lendemain à l’aube, elle avait entendu frapper quelques coups discrets à sa porte, alors qu’elle lisait allongée sur son lit. Sur le moment, elle n’y avait pas prêté attention, imaginant que les vénérables lames du parquet de sa chambre se dilataient un peu plus bruyamment qu’à l’accoutumée. Les coups ayant alors redoublé d’intensité, elle avait reposé sur la table de chevet son livre, la vie romancée d’une jeune modéliste en ganterie dans la première moitié du XXe siècle du côté de la Haute-Marne, puis s’était levée sans méfiance. Elle avait à peine fini de tourner la clé dans la serrure que la porte s’était ouverte brutalement et que deux individus l’avaient bousculé avant de lui plaquer sur le visage un linge imprégné d’une épouvantable odeur de méthane, très certainement du chloroforme. Après, plus rien. Elle avait repris conscience ultérieurement, elle ne savait pas combien de temps exactement, dans une sorte de cave lugubre.

— Ils voulaient me tuer ! dit-elle en tremblant, je t’assure ! Il me fallait gagner du temps, je n’avais pas le choix et c’est pour cette raison que j’ai inventé cette histoire de documents supplémentaires de l’abbé Saunière… Pardonne-moi, mon amour !

— C’est moi qui devrais me faire pardonner ! s’exclama Richard. Sans mon fichu caractère, rien ne serait arrivé ! Je n’aurais jamais dû t’abandonner comme je l’ai fait ; si tu savais comme je m’en veux…

— Je t’ai causé des ennuis…

— Ne dis pas n’importe quoi, fit-il affectueusement en la serrant très fort contre lui. Sans ces soi-disant documents, tu serais peut-être morte à l’heure qu’il est…

— Tu te souviens de la librairie-café à Couiza ?

— Celle où tu étais allée avec la fille ?

— Oui, hé bien le libraire, le moustachu, c’est lui qui m’a enlevée !

— Lui ???

— Lui, son neveu, une femme qui ne les quitte jamais et une bande de malades sous ses ordres !

Autour d’eux, un petit groupe attentif s’était formé et compatissait à l’écoute de son récit.

— En revanche, je crois que j’ai blessé gravement un des geôliers avant de m’enfuir… C’était lui ou moi…

— Vous avez eu de la chance, beaucoup, de chance ! rétorqua avec admiration une femme de la petite assemblée.

— Ce n’était pas de la chance, répondit Victoire, c’est grâce au Seigneur ! Il ne m’a pas abandonnée, c’est tout. J’ai vécu tant d’années à ses côtés sans m’en rendre compte et il a fallu ce cauchemar pour m’ouvrir les yeux…

Nul n’osa la contredire. Elle était encore faible et il ne serait venu à l’idée de personne de la contrarier. Elle reprit ensuite la narration de son évasion rocambolesque dans la nuit, de la fuite dans la garrigue jusqu’à l’invraisemblable et inexplicable découverte d’une copie grandeur nature du Transi de Ligier Richier à l’entrée du village de Moux.

Richard ne chercha pas à en savoir davantage sur ce point précis, trop heureux qu’il était de la retrouver. Serrer Victoire entre ses bras, humer longuement sa chevelure, sentir la chaleur de son corps contre le sien étaient ses seuls souhaits. La question de leur devenir au sein du camp se posa néanmoins assez rapidement. Ils y étaient certes en sécurité mais il fallait rester prudent. La décision de réunir un cercle de parole fut donc prise, à l’instar de ceux que pratiquaient jadis les Indiens d’Amérique du Nord lors de leurs assemblées. L’opération consistait à laisser s’installer autour d’un grand feu tous les membres qui le souhaitaient et à faire circuler parmi eux un bâton de parole. À tour de rôle, ils se passaient le morceau de bois symbolique. Seul celui qui l’avait entre les mains pouvait s’exprimer librement ; les autres l’écoutant en silence.

Après une vingtaine de minutes de discussion, il fut décidé que la petite sœur et que le petit frère étaient en danger et qu’il devenait nécessaire de les faire sortir du campement dès le lendemain, en toute discrétion.

Ce que Richard ignorait, c’était que Bernard de Cosneil avait fait équiper son portable d’un système sophistiqué de double écoute à distance à son insu. Ainsi, non seulement le libraire de Couiza avait accès à l’ensemble des données des appels téléphoniques ou des SMS entrants ou sortants du jeune Parisien (noms, prénoms, numéros, dates, heures et durées de chaque contact, de chaque appel) mais il pouvait en outre enregistrer en temps réel les conversations reçues ou émises, sans éveiller le moindre soupçon de la part de la personne surveillée. Un petit miracle technologique rendu possible ces dernières années par l’extension du réseau haut débit 3G+ou 4G sur la quasi-totalité du territoire…

En appelant son mari sur son téléphone, Victoire avait alors, sans s’en douter, révélé sa localisation à l’homme qui la traquait en vain depuis son évasion. Désormais, Bernard de Cosneil savait où elle se trouvait. Et il ne tarda pas à arriver sur les lieux, à proximité du campement du Friendship Laboratory

à suivre...

 

08 juin 2019

Chapitre 48 Petite soeur (2/3)

 

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Chapitre 48 Petite soeur (2/3)

 

Richard venait à peine de rejoindre Thomas Lherbier dans sa voiture quand son portable sonna. Numéro inconnu !

— Répondez ! fit le jeune policier, on ne sait jamais, ce sont peut-être les ravisseurs.

Richard hésita puis appuya sur la touche verte en portant l’appareil à son oreille.

— Allo ?...

— Richard ?... C’est moi ! C’est Victoire !...

Sur le moment, la ligne était tellement mauvaise que Richard répéta mécaniquement ce qu’il avait entendu, croyant avoir rêvé.

— Victoire ?...

La conversation fut rendue plus inaudible encore du fait que, sous l’émotion, la jeune femme éclata à nouveau en sanglots en entendant la voix de son époux. Elle parvint néanmoins à lui répondre qu’elle ne pouvait rien lui dire pour le moment mais qu’elle était parvenue à s’échapper et qu’elle avait trouvé refuge dans un campement sur la montagne.

— Je t’en supplie, mon chéri, viens me chercher, viens me chercher…

— On fonce ! s’écria Thomas. C’est une excellente nouvelle !

La voiture freina si brusquement devant l’entrée improvisée du campement qu’elle manqua de déraper et faillit sortir du chemin dans un impressionnant nuage de poussière. Un groupe d’une quinzaine d’individus observait la scène.

— Allez-y en premier Richard, il faut que je passe un coup de fil pour annuler l’opération de police prévue, fit Thomas. Je vous rejoins dans un instant. Richard sortit du véhicule sans perdre une seconde. Il lui tardait de retrouver - enfin- sa femme. Tandis qu’il se dirigeait vers le groupe, un homme s’avança vers lui.

— Richard Louvrier ?

— Oui, c’est moi…

— Suivez-moi, Victoire vous attend.

À quelques kilomètres de là, le portable du Chef se mit à sonner. Hilario décrocha et passa l’appareil à son patron.

— Allo, Chef. C’est Thomas. Je sais où elle est ! Dans une heure, ils seront morts et vous aurez la carte !

Quand Richard aperçut Victoire, il courut vers elle et la serra contre lui en l’embrassant follement. Comme au premier jour. Une scène digne des plus grands mélos. Leurs yeux étaient mutuellement embués de larmes ; ils ne pouvaient croire qu’ils se trouvaient là, l’un contre l’autre, comme avant. De leurs retrouvailles émanait une telle intensité que celles et ceux qui les entouraient se mirent à applaudir spontanément. Richard jura qu’il ne la quitterait plus et que rien désormais ne pourrait les séparer. Il lui confia également qu’il était venu avec un policier et qu’elle ne devait plus avoir peur…

— Tiens, le voilà justement !

Victoire se retourna avec une profonde expression de gratitude sur le visage mais, au moment où elle allait se diriger vers lui, Thomas paniqua. Il avait pensé leur proposer de les ramener tout de suite au commissariat afin de les attirer à l’écart du campement et de les éliminer ensuite en toute discrétion mais il y avait trop de monde sur place. Il comprit qu’ils n’accepteraient jamais de le suivre aussi facilement dans cette effervescence joyeuse. Acculé par la foule et par le peu de temps qu’il avait pour agir, il ne lui restait plus qu’une solution : les kidnapper à son tour. Pris de frayeur, il dégaina son arme de service et la pointa en tous sens en leur hurlant de le suivre.

La femme à la poitrine dénudée poussa alors un cri si perçant qu’au lieu de générer un mouvement de panique parmi le groupe, comme c’est généralement le cas dans ce type de situations extrêmes, tous les présents se jetèrent sur le jeune policier pour le ceinturer.

Un coup partit en l’air mais, par miracle, la balle de gros calibre se perdit dans les arbres. L’occasion de faire feu une seconde fois ne lui fut pas donnée car plusieurs individus l’immobilisèrent au sol. Au même moment, six ou sept membres du Friendship Laboratory évacuaient Victoire et Richard à l’autre bout du camp…

Il y avait maintenant plus d’une heure que Thomas avait appelé. Le Chef, de plus en plus nerveux, s’impatientait.

— Il faut lui laisser le temps d’agir, non ? osa Sixtine.

— Le temps, le temps ! Vous n’avez que ce mot là à la bouche ! Mais qu’est-ce que vous croyez ? Que les gens attendent sagement de se faire buter pour vous faire plaisir ? Hilario, passe-moi le téléphone, je vais l’appeler.

À l’intonation de son interlocuteur, le Chef comprit que ce n’était pas Thomas qui avait décroché.

— Qui êtes-vous ? Où est Thomas ?...

— Tu as choisi la mauvaise voie, petit frère, mais tu peux encore te racheter…

— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?...

— La possession de biens matériels n’a jamais rendu personne heureux, petit frère, laisse s’épanouir la fleur de ton amour, reviens aux sources de ton cœur…

— Hilario ! hurla le Chef en lançant le téléphone à l’autre bout de la pièce. Localise-moi ces salopards !

L’opération était aisée car il avait fait équiper tous les portables de ses hommes d’un GPS couplé à une puce RFID (radio frequency identification) permettant la géolocalisation. Si bien que la position géographique de Thomas fut connue avec exactitude en moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire.

— Mais qu’est-ce qu’ils foutent dans la montagne ?

— J’en ai entendu parler, c’est un rassemblement de hippies je crois, fit Sixtine en s’approchant de lui.

— Prenez vos affaires, on y va ! conclut le Chef, un sourire sadique aux lèvres. On va se les faire les beatniks…

à suivre...

07 juin 2019

Chapitre 48 Petite sœur (1/3)

 

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Chapitre 48 Petite sœur (1/3)

 

À son réveil, Victoire ne comprit pas où elle était. En entrouvrant les paupières, elle distingua des silhouettes qui évoluaient autour d’elle avec, en arrière-fond, un halo multicolore qui semblait s’animer par moment. Apeurée, elle eut alors un brusque mouvement de recul et poussa un cri en apercevant deux hommes et plusieurs femmes penchés sur elle.

— Qui êtes-vous ? Où suis-je ?... Au secours… soupira-t- elle en éclatant en sanglots.

— Calme-toi, petite sœur, calme-toi… Tu es en sécurité ici. Là, là, voilà… Respire lentement et ne cède pas aux mauvaises ondes, tu dois tout oublier maintenant. Tu ne risques rien avec nous…

Victoire, la respiration encore très saccadée, regardait son interlocuteur avec étonnement. Qui était-il ? Que faisait- elle sous cette tente de toile bariolée au cœur d’un attroupement ressemblant davantage à un remake de Woodstock qu’à une nouvelle geôle où l’auraient jetée ses ravisseurs ?

Elle ne reconnaissait pas les occupants du minibus. Comment l’aurait-elle pu, de toute façon ? Elle était encore en état de choc, incapable de réaliser qu’elle était parvenue à échapper définitivement à Bernard de Cosneil et à ses sbires lugubres.

Ce qui la surprenait le plus, c’était de voir que tout le monde lui souriait. Presque béatement. Elle avait fini par oublier que l’existence n’était pas qu’un enfer peuplé de démons ivres de violences perverses. Jabbah en tête. Elle était allongée sur une sorte de sofa recouvert de larges plaids formés de l’assemblage d’innombrables pièces de tissu, de formes et de couleurs différentes.

— Eveille-toi en douceur, petite sœur, et laisse la vie reprendre possession de ton corps.

Elle se redressa sur ses coudes et voulut les alerter sur le danger qu’ils couraient.

— Chut… Tu ne crains rien ici, n’aie pas peur…

Elle regardait celui qui venait de s’adresser à elle avec incompréhension. Comment avait-elle pu passer aussi vite d’un univers cauchemardesque à un monde qu’elle aurait volontiers comparé en d’autres temps à celui des Bisounours de sa lointaine enfance ?

À l’extérieur, on entendait la mélopée indistincte de tambours et de cithares. C’est alors qu’une femme, dont les longs cheveux défaits masquaient à peine la poitrine dénudée, lui tendit un bol, accompagnant son geste de mots étranges prononcés dans une langue que Victoire ne connaissait pas. Aussitôt, elle repoussa l’inconnue et la potion que cette dernière voulait lui faire boire.

— Tu as trop de méfiance dans le cœur, petite sœur, rétorqua alors la femme dans un français impeccable. C’est une décoction de plantes de la montagne qui t’aideront à retrouver rapidement la santé. Ce ne sont pas les végétaux qui sont toxiques, petite sœur, c’est ce qu’on peut en faire. Nos frères ont abandonné la science de la cueillette depuis le néolithique et nous, modestement, nous essayons de retrouver cette relation perdue avec la nature. Notre Mère nourricière ne te veut pas de mal ; les laboratoires pharmaceutiques, eux oui. Leur vocation n’est pas de te soigner petite sœur mais de faire de l’argent. Tu aurais préféré que je te tende une plaquette aluminisée renfermant des petites pilules blanches ou roses, rondes et rassurantes ? Penses-tu vraiment qu’elles t’évitent le danger ?

Victoire la regardait sans comprendre.

— Je ne sais ni qui tu es ni d’où tu viens, reprit la femme, mais je crois deviner que tu as vécu de bien pénibles moments. Prends ce bol…

— Qu’est-ce que c’est ? balbutia Victoire, encore tremblante.

— Des plantes. Elles sauront mieux te soigner que des médicaments ou des antibiotiques.

— …

— Un peu de gingembre pour combattre les inflammations, du miel contre les microbes…

— J’ai besoin de téléphoner !

La femme la regarda avec une grande commisération.

— Nous allons te laver, petite sœur, et nous t’accompagnerons ensuite pour un Shinrin-Yoku, un bain de forêt. Tu verras, marcher pieds nus au milieu des arbres apaise le rythme cardiaque et élimine les toxines…

— Mais vous ne comprenez pas ! s’écria-t-elle soudain. J’ai été enlevée par des fous qui ont voulu me tuer !

Le silence se fit sous la tente. Un homme à la peau très pâle mais vêtu comme un Amérindien s’approcha d’elle et la rassura.

— Un de nos frères est allé chercher un téléphone, petite sœur. Je comprends ton désarroi mais tu dois nous faire confiance. Il parlait avec un fort accent italien.

Le son de sa voix et la douceur de ses traits apaisèrent Victoire presque instantanément. Libérée brutalement de tout le poids de l’angoisse qui l’avait torturée jusque-là, elle fondit en larmes.

— C’est bien, c’est bien, fit-il. Evacue ton stress…

Trop épuisée pour résister davantage, Victoire s’abandonna à eux. Pendant que l’homme lui caressait lentement le visage et les cheveux, deux femmes passaient de grosses éponges gorgées d’eau tiède sur ses jambes meurtries, à la fois pour ôter la poussière, la crasse et le sang séché qui les maculaient et pour nettoyer les plaies qui menaçaient de s’infecter avec la chaleur. Entrecoupant ses manipulations de chants gutturaux et langoureux, l’homme lui parla du mode de vie alternatif et communautaire qu’ils avaient choisi de privilégier au sein du Friendship Laboratory. Contrairement à beaucoup d’autres mouvements similaires, ils n’avaient ni religion, ni leader charismatique, ni gourou ; pas de grand prêtre autoproclamé ni de détraqués sexuels notoires ; les chiens errants étaient bannis en raison des nuisances qu’ils auraient pu provoquer et l’alcool et les drogues n’avaient pas droit de cité. Ce dernier particularisme expliquait aussi que, malgré plusieurs interventions successives de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives (Miviludes), appuyées par des fonctionnaires de l’Agence Régionale de Santé (ARS), le sous-préfet n’avait pu trouver les arguments nécessaires qui lui auraient permis de justifier l’interdiction pure et simple de ce rassemblement de “pélutes (littéralement, chevelus ) dégénérés émargeant au RSA” pour reprendre ses propres termes.

 Par respect pour la nature, ils apprenaient dès leur arrivéeà reconnaître le chant des oiseaux, à faire la sieste et àmonter eux-mêmes leurs tipis, tentes ou yourtes collectives,choisissant les perches, cousant les toiles de tissus multicolores et tressant les lattes indispensables à leur édificationdans une ambiance très peace and love. Ils se nourrissaientd’une cuisine essentiellement végétarienne élaborée dansdes foyers creusés à même le sol, entourés de pierres noirciespar le feu, et n’accordaient aucune importance à leurapparence physique, vestige selon eux d’un réflexe ségrégationnistereproduisant un clivage contre-nature entre lesêtres humains. Si bien qu’il n’était pas rare de croiser surle camp des hommes ou des femmes complètement ou partiellementdénudés, gage ultime d’un bonheur et d’une plénitudepartagés sans arrière-pensées dégradantes.

Victoire l’écoutait les yeux fermés, bercée par les gestes et les sons qui l’enveloppaient. Perdue dans ce lieu sauvage, entouré par ces nomades sincères et ouverts au monde, elle sentait ses forces revenir progressivement.

Alors qu’elle sombrait dans une demi-félicité, une jeune femme pénétra sous la tente et s’adressa à l’homme dans une langue vraisemblablement d’origine slave.

— Tu as de la chance, petite sœur à la longue chevelure de feu, on t’a trouvé un téléphone ! s’exclama-t-il en le lui tendant avec un air de triomphe.

à suivre...

 

 

05 juin 2019

D-Day Overlord

 

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Vision idillyque d’une rencontre entre le Ciel et la Mer...

Et pourtant...

Cette jolie plage de Ouistreham prit le nom de Sword Beach il y a 75 ans. Elle fut l’incarnation, parmi d’autres ce même jour, de l’Enfer sur Terre pour ceux qui y abordèrent.

Mais grâce à ces combattants de la Liberté, nous pouvons nous y promener aujourd’hui. Libres. En vie.

Ne les oublions pas !

 

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28 mai 2019

Chapitre 47 Le Friendship Laboratory

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Chapitre 47 Le Friendship Laboratory

 

Sans hésiter une seconde, Victoire s’élança en direction du Combi Volkswagen de couleur jaune, sorti tout droit apparemment de la période la plus hippie des seventies.

Avant même que le véhicule n’eût eu le temps de redémarrer, elle tambourina violemment à la vitre arrière, suppliant l’homme et les deux femmes qui étaient à son bord de lui ouvrir la porte coulissante latérale. Surpris sur le moment par cette apparition inattendue, ils firent aussitôt glisser la portière pour accueillir cette jeune inconnue en détresse. N’importe quel autre conducteur confronté à la même situation aurait, sous le coup d’un réflexe sécuritaire bien compréhensible, tenté de s’enfuir pour échapper à un possible guet-apens comme on en voit parfois dans les journaux à sensations. Mais pas eux. L’irruption soudaine de la jeune femme les avait étonnés mais ne leur faisait pas peur. L’idée même d’une agression ne leur avait pas traversé l’esprit… Contrairement à la plupart de nos semblables, et encore plus de nos jours où perte des repères et perspectives pessimistes sur l’évolution du monde viennent bouleverser les relations interhumaines, du moins dans les sociétés dites développées, il n’y avait chez eux aucune méfiance naturelle envers autrui. Ils nourrissaient au contraire une pleine confiance dans l’humanité de l’autre, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. Une philosophie d’ouverture et de partage, sans militantisme aucun cependant, qu’ils mettaient en pratique au sein d’un mouvement utopique idéaliste cherchant à recréer les conditions d’une société meilleure et plus équitable : le Friendship Laboratory, rattaché (encore que le terme ne soit évidemment pas adapté) à la mouvance internationale de la Rainbow Family of Love and Living Light, autrement dit la Famille Arc-en-ciel, de l’Amour et de la Lumière vivante. Une forme de groupement hippie moderne, apolitique et décomplexé.

Au moment de l’apparition de Victoire, le conducteur, vêtu d’une ample tunique blanche qui faisait ressortir à la fois la carnation de sa peau légèrement hâlée et sa courte barbe rappelant les épaisses boucles noires de sa chevelure - un peu dans le style des portraits du Fayoum du nom donné à ces représentations picturales funéraires peintes sur des sarcophages de la fin de l’Egypte antique - ainsi que les deux passagères, l’une très blonde et certainement d’origine scandinave, l’autre telle qu’on s’imagine Esméralda en plus ébouriffée, regagnaient leur campement à proximité de Rennes-le-Château. Ils y étaient arrivés trois jours plus tôt après avoir séjourné dans un autre rassemblement initié par un mouvement concurrent de la Rainbow Family sur le Pic de Bugarach, à l’endroit même où quelques illuminés en mal de sensations fortes avaient décidé d’attendre la fin du monde prétendument annoncée par on-ne-sait quel calendrier maya opportunément interprété il y a peu.

Malgré leur apparence décontractée et leur mode de vie communautaire, les membres du Friendship Laboratoty ne souhaitaient être assimilés ni à des teuffeurs écumant régulièrement les raves sauvages, adeptes de drogues en tous genres et de musique techno, ni aux Jah-Jah, héritiers modernes des ex-soixante-huitards revus à la sauce altermondialiste, imprégnés de reggae et de bons sentiments mais d’obédience rastafarienne. Ils prenaient systématiquement les choses comme elles venaient en ayant soin de ne meurtrir ni être vivant ni végétal, traitant toujours les hommes et les femmes, quels qu’ils soient, comme des frères et des sœurs.

Dans sa précipitation, Victoire leur expliqua en avalant un mot sur deux qu’elle avait été enlevée, qu’elle s’était échappée et que ses ravisseurs la poursuivant désormais, elle devait téléphoner à son mari au plus vite.

L’épuisement et la panique évidente qui émanait ce spectre féminin blessé et balbutiant enlevaient une grande part de compréhension à son discours. Affaiblie au plus haut point, elle se contenta de leur lancer un regard interrogateur d’une intensité rare quand elle eut fini de parler.

L’homme et les deux femmes se regardèrent et comprirent d’instinct qu’il fallait la protéger même s’ils n’avaient pas entendu grand-chose à l’histoire incompréhensible qu’elle avait tenté de leur raconter.

— Monte, petite sœur, fit l’une des deux passagères en lui tendant la main. La deuxième l’aida à s’asseoir dans le minibus et referma la portière latérale tandis que le conducteur reprenait la route en direction de leur campement.

Au même moment, le Combi Volkswagen croisa les deux véhicules de Mimose Corbière et de Bernard de Cosneil. Il ne s’en était fallu que de quelques secondes pour qu’ils retrouvassent - enfin - sa piste. Victoire tremblait et continuait à débiter un flot de paroles de moins en moins intelligibles. Un contrecoup certainement à ce qu’elle venait de vivre depuis plusieurs jours maintenant. Une des jeunes femmes la prit contre elle et, après lui avoir humecté les lèvres avec un peu d’eau fraîche, lui caressa lentement les cheveux en entonnant un chant doux et apaisant. Les soubresauts incontrôlés de Victoire se firent moins nombreux et elle finit par s’endormir contre le giron accueillant de cette salvatrice providentielle.

Allongé sur son lit, les yeux dans le vague, Richard regardait depuis vingt minutes environ une petite araignée qui tissait une toile à l’angle du plafond avec une minutie remarquable. Lorsque sa montre indiqua 18 heures, il se leva, se redonna un coup de peigne devant le miroir puis quitta la chambre. En apercevant Sigismond Tournebouix à la réception, il se dirigea vers lui et l’interpella poliment. Non pour lui signaler la présence inopportune de l’arachnide, comme il l’aurait fait auparavant en pareilles circonstances - les malheurs qui le frappaient depuis ces derniers temps lui faisaient relativiser beaucoup de griefs ou de constatations désormais anodines - mais pour lui demander plus simplement si Maximilien Lamort-Lecrabe ou si Jacques Girafe étaient sortis. L’hôtelier répondit qu’ils étaient partis et qu’il ne savait pas quand ils rentreraient. Sans le regarder.

L’air grave et inhabituel de l’Ogre de Couiza, comme l’avait appelé Victoire à leur arrivée, le surprit. Là aussi, le jeune banquier parisien avait perdu de sa superbe avec tout ce qui lui était tombé sur la tête. En temps normal, il n’aurait prêté aucune attention aux misères d’autrui mais à ce moment précis, et malgré sa propre anxiété, il voulut s’enquérir de ce qui perturbait si visiblement son hôte. Sigismond, esquissant tout de même un demi-sourire, lui répondit qu’il avait appris une mauvaise nouvelle dans l’après-midi, ce qui expliquait son air maussade. Il ajouta néanmoins qu’il ferait tout son possible d’ici la soirée pour chasser les idées noires qui lui encombraient l’esprit et qu’il retrouverait à coup sûr dans la chaleur tonitruante de ses cuisines l’enthousiasme qui lui manquait à l’instant présent…

à suivre...

27 mai 2019

Chapitre 46 Le temps n’est plus à la gaudriole !

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Chapitre 46 Le temps n’est plus à la gaudriole !

La nouvelle fut accueillie par un silence si pesant que le salon du manoir parut soudain encore plus vaste qu’une cathédrale.

— Jay et Diego sont morts !

Après avoir lâché ces cinq mots, le Chef s’était affalé dans le canapé couleur crème. Il se taisait mais son regard noir et ses poings serrés en disaient long sur ce qu’il éprouvait. Les secondes qui s’écoulaient avaient des allures d’éternité.

La tension était également si palpable et si aiguë que Sixtine, pourtant d’habitude bravache et même plutôt cash, n’osa prendre la parole. Sans s’en rendre compte, elle avait laissé ses mains glisser jusque sur les roues de son fauteuil, comme si elle se préparait à amorcer un mouvement de recul afin de se protéger d’une violence qui tardait à éclater. Un peu plus loin, Morgane se tenait debout, silencieuse et tremblante. À ses côtés, Hilario ressemblait plus que jamais à l’Epouvantail à qui on l’assimilait souvent. Sa silhouette dégingandée en devenait presque transparente.

Tous les regards étaient tournés vers le Chef. On ne voyait plus que lui. Soudain, accompagnant le geste d’un cri douloureusement inouï, il projeta du bout du pied droit les piles de livres d’art moderne et de photographie qui étaient rangées sur la table basse en granite et en verre fumé. Les ouvrages volèrent à travers la pièce comme des oiseaux trop lourds et déjà morts. Le hurlement monta jusqu’aux quatre mètres du plafond avant de retomber en tous points du salon comme des feux de Bengale incontrôlables. Pour la première fois de sa vie, Sixtine eut peur.

Le Chef releva ensuite lentement la tête, passa ses mains à plusieurs reprises dans ses cheveux presque frénétiquement, puis soupira.

— Ils sont morts, reprit-il. Deux de mes meilleurs hommes…

— On sait ce qui s’est passé ? osa Morgane avec crainte.

— Pas vraiment… lâcha-t-il après quelques secondes. Je les ai eus au téléphone juste avant l’accident. Ils venaient de prendre en chasse le type qui avait récupéré l’enveloppe du parisien.

— Accident alors ? murmura Sixtine qui cherchait à s’extirper de la paralysie psychologique qui lui gagnait paradoxalement le reste du corps.

— Apparemment, oui…

— Pourquoi apparemment ? fit-elle en avançant d’un tour de roue vers le Chef.

— C’est la gendarmerie qui s’occupe de l’enquête et pas la police, je n’ai donc aucune information. Mais à voir les allées et venues des uns et des autres, je me demande si les circonstances de l’accident sont aussi claires qu’il n’y paraît…

— Vous pensez à quoi ?

— À rien de précis... Les deux voitures se suivaient, on suppose à grande vitesse, sur une route de montagne et après une embardée ou un tête-à-queue, je ne sais pas, elles ont fini par franchir le parapet, direction le ravin !

— Et l’autre type ?

— Mort, aussi.

Un silence se fit à nouveau, rompu quelques secondes plus tard par le Chef qui s’emporta soudainement.

— Et quand je pense que ces deux couillons ont fait tout foirer ! Mais quels cons ! J’aurais dû me méfier, la première fois déjà ils s’étaient fait avoir comme des bleus ! Là, tous au tapis ! Et par la même occasion, on perd l’enveloppe, l’émissaire des ravisseurs et l’occasion de leur mettre la main dessus ! J’en ai assez de cet amateurisme à deux balles ! Ce qu’il me faut, ce sont des professionnels, des vrais, pas des branquignols ! Il se leva d’un bond et regarda Hilario, Morgane et Sixtine les uns après les autres.

— J’ai trop à perdre et tout à gagner dans cette histoire. La rouquine qui a été enlevée a mis la main sur la clé du trésor. Un trésor à faire pâlir d’envie les plus nantis de cette terre ! Alors, de deux choses l’une : ou vous êtes avec moi, ou vous êtes contre moi ! Si vous êtes contre moi, barrez-vous tout de suite ! Si vous êtes avec moi, faites-en sorte de ne pas me décevoir. De toute façon, dans tous les cas, je vous retrouverai, soyez-en sûrs !

Le message était on ne peut plus clair.

Sixtine reprit la parole la première.

— Chef, c’est moi qui ai fait la connaissance de Victoire la première. Je vais la retrouver, laissez-m ’en le temps…

— Le temps ? Tu rigoles ? l’interrompit-il brutalement. Le sablier arrive à la fin, ma belle ! Et que crois-tu pouvoir faire avec tes roulettes, hein ?

La remarque la blessa plus qu’elle ne le laissât paraître.

— Je pourrais me rapprocher de son mari ! Je sais m’y prendre avec les hommes…

— Je crois qu’il n’a pas la tête à ça en ce moment…

— Qui a parlé de la tête ? Ce n’est pas par-là que je les attrape d’habitude !...

La répartie fit sourire Morgane malgré elle.

— Rien n’est plus facile à séduire qu’un homme désespéré, reprit-elle. Et je sais de quoi je parle.

— Le temps n’est plus à la gaudriole ! Il nous faut mettre la main sur la fille et sur ses ravisseurs ! Et vite ! Pour le reste, tu fais ce que tu veux avec ton cul, ce n’est pas mon problème. En revanche, tâche d’être efficace pour une fois, je ne te le redirai pas…

Il s’en alla sans saluer personne, les laissant dans une expectative silencieuse mêlée d’angoisse.

à suivre...

26 mai 2019

In Memoriam. #doughboy #ww1

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25 mai 2019

Chapitre 45 « La solitude et l’indépendance jusque dans la mort »

 

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Chapitre 45 « La solitude et l’indépendance jusque dans la mort »

 

Rueil-Malmaison, 02 mars 1922

En cette fin d’après-midi, un soleil doré et réconfortant pénétrait les larges verrières du Vieux Phare à Rueil-Malmaison. Pourtant, malgré un printemps qui s’annonçait avec précocité et une belle journée pleine de promesses, Henry Bataille éprouvait une sensation inhabituelle. Il avait froid et s’était emmitouflé dans une épaisse robe de chambre qui ne parvenait pas à le réchauffer. Il était encore plus pâle qu’à l’accoutumée. Bien qu’il n’ait accompli aucun exercice particulier depuis le déjeuner, il respirait avec peine et luttait depuis maintenant une bonne demi-heure contre un essoufflement inexpliqué. En pareil cas, l’auteur dramatique savait que seul le travail l’aiderait à combattre une nature peu généreuse qui l’avait doté d’une santé précaire. Il congédia donc sa domesticité, pria Yvonne de Bray, sa compagne depuis sa rupture avec la tumultueuse Berthe Bady en 1912, de le laisser à sa tâche puis s’installa à son bureau pour corriger les épreuves de sa nouvelle pièce. Il l’avait écrite en partie dans la salle aménagée du colombier de son château de Mazancourt (Château du 16e siècle, réaménagé constamment du 17e au 20e s. et acheté par Henry Bataille en 1910. Il y rédigea plusieurs de ses pièces. Durant la Première Guerre Mondiale, la bâtisse abrita successivement une ambulance allemande puis une ambulance française) à Vivières, dans l’Aisne, juste à côté de l’étable en formede hutte où cohabitaient en toute tranquillité deux lamas,et en partie dans sa propriété du Vieux Phare où il passaitle plus clair de son temps depuis l’Armistice.

Vers dix-huit heures, il fut pris d’une violente douleur thoracique, tenta de se lever puis s’écroula sur le parquet parmi les pages éparpillées qu’il n’achèverait jamais.

Henry Bataille venait de succomber à une embolie du cœur. La mort l’avait fauché en pleine activité.

La nouvelle fit grand bruit dans le Tout-Paris littéraire et artistique. Adulé ou moqué, encensé ou mis au pilori, l’auteur ne laissait pas indifférent la critique. Il était parvenu au fil d’une oeuvre parfois inégale à imposer des thèmes iconoclastes pour l’époque afin d’ouvrir les yeux de ses semblables (la transfusion sanguine ou la lèpre par exemple), se posant paradoxalement en chantre d’une immoralité qu’il entendait dénoncer sans relâche.

 

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Son goût pour les drames passionnels, mêlant souvent ironie et mondanités, lui valut cependant quelques inimitiés farouches parmi les gendelettres pour reprendre le terme de Jean Lorrain. Il n’est qu’à lire ce qu’écrivait de lui en 1899 l’auteur mémorable de Poil de Carotte, Jules Renard :

Un Rostand de 26 ans qui ne réussira pas. Plus laid et moins glorieux. Une figure jeune et vieille, sans que l’œil puisse nettement y localiser les âges. Un peu neurasthénique, mais prend plaisir à prononcer ce mot. Je suis sûr de mourir à 30 ans, dit-il. Paresseux, ennuyé, très artiste. Buveur de thé. Presque pas de corps dans des vêtements gris clair.

Au-delà du portrait au vitriol, on retrouve dans ces quelques lignes acerbes, assassines presque, les traits principaux d’un dramaturge très “de son temps” : esthète nonchalant, grand bourgeois dédaigneux, adepte de la rêverie, du mystère et de l’instinct, âme torturée qui met en scène sur les planches parisiennes du Paris de 1900 des “vrais drames d’aujourd’hui”, empreints de sensiblerie et de scandales, trop en avance cependant sur l’époque pour être appréciés à leur juste valeur.

Le lendemain de son décès, outre une cravate retenue par une perle dont la couleur tranchait avec celle de la jaquette, l’auteur prolifique qu’il fut arborait sur son lit de mort un demi-sourire désabusé, le même qu’on lui voyait toujours de son vivant…

Ses obsèques furent célébrées à Saint-Honoré d’Eylau le 6 mars suivant, en présence de nombreux gendelettres, au premier rang desquels Francis de Croisset, Henry Bernstein, Maurice Magre, André David, Marguerite Burnat-Provins, Denys Amiel, Henry Dérieux, Laurent Duval, Jean Héritier, Jean Lebrau et beaucoup d’autres qu’il serait fastidieux de recenser ici. Mais tous oubliés ou presque de nos jours. La notoriété tient à peu de choses…

 

Obsèques HB 1

 

Obsèques HB 2 (2)

 

Obsèques HB 3 (2)

 

Une page du nouveau théâtre dramatique français se tournait dans une déférence recueillie envers un Maître qui s’en était allé.

Henry Bataille avait perpétuellement dérangé de son vivant la bien-pensance établie. Comment aurait-il pu en être autrement après sa disparition ? Il aimait à citer la mémoire de son aïeul maternel, Prosper Mestre-Huc : “Il m’a légué le goût de la poésie, le goût fier de la solitude et de l’indépendance jusque dans la mort !”. La solitude et l’indépendance, jusque dans la mort : le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y était parvenu ! Les succès théâtraux lui avaient rapporté énormément d’argent mais il souffrait au plus profond de son être de n’avoir jamais pu obtenir en retour ce qu’il aurait le plus souhaité au monde : la reconnaissance

D’où ce vœu étrange de se démarquer de tous, et même des siens, jusque dans la mort.

La tradition familiale exigeait en effet que chaque défunt de la lignée soit enseveli dans la chapelle privée qui avait été édifiée il y a bien longtemps déjà sur la propriété qu’ils possédaient depuis plusieurs générations sur le chemin de Lagrasse, à un kilomètre au sud de Moux, un peu au-dessus du village et au pied de l’Aric, endroit mystérieux chargé d’Histoire, perdu entre les pins, les cyprès et la garrigue infinie des Corbières.

 

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Il voulut s’affranchir de cette convenance et affirma une fois encore son exception, y compris au-delà du trépas. C’est ainsi qu’il exprima à plusieurs reprises dans ses écrits le souhait d’être enterré dans l’enclos familial, mais à l’extérieur de la chapelle, tout en formant le vœu que sa sépulture soit surmontée un jour d’une copie d’une œuvre célèbre de la Renaissance : le Transi de Ligier Richier…

 

Transi couleur

 

Extraits de la Divine Tragédie (1916), tirés du Sacre de la Mort (Ex-Voto) :

 

“Oh ! Je voudrais qu’un jour il ornât ma demeure

Lorsque je dormirai de mon dernier sommeil.

Il répondra de moi ; et si quelque âme pleure,

Il la consolera en montrant le soleil

De cette même main qui tient, dans ses doigts morts,

Un cœur comme un oiseau dont l’aile bat encore !

Aujourd’hui en fermant les pages de ce livre

À l’heure grave où Dieu m’a condamné de vivre,

Je vous rappelle ici le vœu que je formai.

Exaucez-le. Mettez ce grand fantôme aimé

Sur mes yeux quand mes yeux se seront obscurcis.

[…]

Je veux ce compagnon superbe et funéraire

Qui, plein d’une rancœur soudaine, dans la terre

À fait un trou et, seul, hissé sur ses vieux os,

Tant bien que mal, laissant flotter sa chair en pièces,

Vers le Ciel implacable, adoré, se redresse

Et tend, d’un geste droit, son cœur, comme un jet d’eau !”

 

En janvier 1922, quelques semaines avant sa mort, il réitéra son souhait testamentaire dans l’Enfance Eternelle :

Je voudrais me coucher devant le seuil, hors de la maison et seul, comme si j’étais le chien gardien qui consulte les étoiles, interroge la nuit et la rosée. J’ai bien mérité cette place favorite. Une sorte de fontaine ou de baptistère, à quatre pieds, soulèvera la dépouille du sol afin que, hissé entre les troncs des pins, je puisse voir l’Aric. Dessus je désire qu’on dresse la statue de Ligier Richier - une des plus belles œuvres du génie français - qui exprime toute la spiritualité de la mort, toute la beauté de l’effort humain. Elle est déjà sublime, à la place qu’elle occupe sur le tombeau de René de Chalon à Bar-le- Duc, mais dehors, sous l’azur qu’elle visera plus droit, son allégorie en paraîtra singulièrement accrue. Et je suis certain qu’elle mettra plus directement le ciel en relation avec la tombe.”

 

La disparition brutale d’Henry Bataille provoqua un véritable élan de sympathie en sa faveur qui effaça pour un temps les critiques violentes dont il avait été régulièrement l’objet. Ici ou là, des initiatives cherchèrent à glorifier sa mémoire.

Le New York Times du 3 mars 1922 titra “Henry Bataille dead, famous dramatist” (il était régulièrement joué àBroadway) ; le président de la Société des auteurs Argentins,Enrique Garcio Villoso, déposa sur sa tombe une palme debronze dédiée “À la mémoire immortelle d’Henry Bataille” ;partout l’expression d’une reconnaissance sincère envers lesmystères d’une pensée singulière, évanouie pour toujoursdans le néant de l’éternité, cherchaient à se manifester. Lesamis du disparu voulurent cependant offrir au grandhomme l’ultime hommage qu’à leurs yeux il méritait. Ils sollicitèrentdonc vers octobre-novembre 1922 l’autorisationde réaliser un nouveau moulage du chef-d’œuvre originalde Ligier Richier (un premier moulage avait été réalisé en1894 pour le musée de sculpture comparée du Trocadéro).

Les deux opérations à vingt-huit années de distance eurent en revanche pour effet de faire perdre à la statue l’exceptionnelle patine ivoirine accumulée par les ans.

La réalisation du monument fut confiée à Edouard Ponsinet, dit Pompon, souvent confondu à tort avec François Pompon, le sculpteur animalier bien connu. C’est ainsi qu’en quelques semaines d’un labeur acharné, l’artiste parvint à faire jaillir de la pierre sous ses ciseaux agiles un large socle à emmarchement de plan octogonal orné sur chaque face de rosaces, de couronnes et de rubans entrelacés (inspiré de la fontaine de Beaune, à Tours) sur lequel prit place la réplique méridionale de René de Chalon, presque quatre siècles après l’original de Ligier Richier.

 

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L’ensemble fut complété par l’apposition de deux plaques de marbre commémoratives de part et d’autre du portail, l’une représentant le texte d’un poème tiré de la Porte de Plâtre, l’autre du Diis Ignotis de la Divine Tragédie :

 

IL Y A QUELQUE PART UNE BLANCHE MAISON OÙ

SONT TOUS MES PARENTS RÉUNIS ; C’EST LÀ-BAS.

ILS NE SE SAVENT PAS SI VOISINS SUR LEURS

TERRES ; L’APPARTEMENT DES MORTS NE COMMUNIQUE PAS.

LA MAISON N’EST PAS LAIDE, ON Y VA LE DIMANCHE

ET JE LA TROUVE UN PEU SEMBLABLE À

LA PREMIÈRE, CAR LA PORTE DE PLÂTRE ENCORE

LA FAIT BLANCHE.

UN SOIR, EN REVENANT TOUT SEUL D’UN BEAU

VOYAGE, QUELQU’UN, SANS RÉVEILLER PERSONNE

DES ANCIENS, ROUVRIRA DOUCEMENT

LA PORTE DE L’ÉTAGE. NUL BRUIT, UN PETIT PAS DISCRET ;

VOILÀ ! PUIS RIEN…

QUELQU’UN DANS CETTE NUIT, QUELQU’UN SERA VENU.

MAIS CEUX QUI DORMANT, CEUX QUI NE DÉRANGENT

PLUS NI LA RAFALE, NI LA BISE DE DÉCEMBRE,

NE S’ÉVEILLERONT PAS AUX CHOSES DE CE

MONDE ; RIEN NE SERA CHANGÉ DANS LA MAISON

PROFONDE, VOTRE ENFANT SEULEMENT

AURA REPRIS SA CHAMBRE.

HENRY BATAILLE

 

DIIS IGNOTIS

COMME IL AURA BATTU, SILENCIEUX, CACHÉ,

TAPI EN MOI, CE COEUR QUI M’OBSÈDE ET ME

BLESSE, QUE J’AI PRIS À TÉMOIN DANS LES JOURS

DE DÉTRESSE, QUE J’AURAIS TANT VOULU,

COMME UN CEP, ARRACHER, UN DE CES SOIRS, OÙ

L’ON REDOUTE LE MATIN ET QU’ON EST TRISTE

À NE POUVOIR LE DIRE !... Ô COEUR, VIEUX SACHET

PARFUMÉ, SENSIBLE ET GALANTIN, TOUT IMPREGNÉ

D’ÉTERNITÉ, COEUR DE DOULEUR, CONFIDENT

DE GÉNIE OU MAUVAIS HÔTE EN SOMME, SI

SEMBLABLE EN TOUS POINTS AU COEUR DES AUTRES

HOMMES, TOI QUI FAIS DIRE AUX PLUS ALLÈGRES,

SOUDAIN: “QU’AI-JE ?” EN LEVANT

LOURDEMENT LA MAIN POUR TE CONNAÎTRE!...

À CAUSE CEPENDANT DU TRISTE PRIVILÈGE QU’IL

EUT, CE SERVITEUR INFIDÈLE À SON MAITRE,

DE TROP SENTIR, AVEC SA MANIÈRE ÉMOTIVE,

DE TOUT AIMER, JE VEUX QUE SUR MA TOMBE ON

METTE CETTE STATUE ANCIENNE OÙ S’ÉRIGE UN

SQUELETTE, DEBOUT, LE TORSE À JOUR, PANTELANT

DE CHAIR VIVE, N’AYANT PAS TOUT DONNÉ

ENCORE À LA VERMINE, QUI, LE PIED HORS DU

NOIR CERCUEIL DÉMANTELÉ, ARRACHE À

PLEINES MAINS SON COEUR DE SA POITRINE,

COMME SI TOUT D’UN COUP IL S’ÉTAIT RAPPELÉ

QUE LA MORT LENTE ALLAIT EN COMMENCER

L’ENTAME, ET, D’UN GESTE D’ORGUEIL OÙ REPALPITE

L’ÂME, EN SOUVENIR DE TOUS SES ANCIENS

BATTEMENTS, LE BRANDIT JUSQU’À DIEU COMME

POUR DIRE: “PRENDS!”

DANS UNE MAIN CRISPÉE METTEZ-EN L’EFFIGIE,

PARCE QU’IL FUT L’ORGUEIL ET LA LUTTE HARDIE,

DOCILE À LA PITIÉ, SENSIBLE AU MOINDRE

CHARME, AVEC L’ECLOSION INÉFFABLE DES

LARMES, PARCE QU’IL FUT L’AMOUR SURTOUT,

L’AMOUR PERDU, DONNE A TOUT CE CIEL QUI NE

L’A PAS RENDU !...

JE VEUX CE COMPAGNON SUPERBE ET FUNÉRAIRE

QUI, PLEIN D’UNE RANCOEUR SOUDAINE, DANS LA

TERRE A FAIT UN TROU, ET, SEUL, HISSÉ SUR SES

VIEUX OS, TANT BIEN QUE MAL, LAISSANT FLOTTER

SA CHAIR EN PIÈCES, VERS LE CIEL IMPLACABLE,

ADORÉ, SE REDRESSE ET TEND, D’UN GESTE

DROIT, SON COEUR, COMME UN JET D’EAU !

HENRY BATAILLE

 

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La dépouille d’Henry Bataille, transitoirement inhumée à Paris, fut ensuite transférée à Moux pour y être enfin ensevelie. Le monument funéraire fut inauguré le 23 août 1923 dans une relative indifférence. Les gendelettres n’étaient plus au rendez-vous…

Le goût fier de la solitude et de l’indépendance jusque dans la mort !

à suivre...

12 mai 2019

Chapitre 44 La Porte de plâtre

 

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Chapitre 44 La Porte de plâtre

Au moment où la sonnerie chevrotante du téléphone retentit - un appareil à cadran en bakélite noire du Comptoir Continental Français, modèle PTT de 1965 -, Nator venait de tirer les cartes. Le vieil homme, avachi sur son fauteuil entre d’épaisses volutes de bandelettes de papier d’Arménie qui achevaient lentement de se consumer, avait cherché une fois de plus à s’attirer l’indulgence des puissances de l’ombre :

— Forces obscures, racines supervivens du Bien et du Mal, révélez-moi l’emplacement du trésor !

Il tira une carte. Une seule. Il inclina ensuite la tête vers Darwin, son chat, et après une seconde ou deux d’hésitation, il la retourna. Le Squelette. L’arcane avait parlé.

 

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Hors d’haleine, Victoire continuait à fuir. En sueur, sale et blessée. Elle venait de s’arrêter pour reprendre son souffle quand elle devina au loin un rassemblement épars de toitures qui annonçait peut-être la présence d’une bourgade. Son cœur se mit à battre encore plus vite dans sa poitrine mais ses jambes commençaient à ne plus la soutenir. Elle avait la volonté de s’en sortir mais son corps était parvenu à une limite qu’elle ne se sentait plus la force de dépasser. Il lui fallait encore puiser un dernier surcroît d’énergie au plus profond d’elle-même pour espérer atteindre ce havre lointain où elle trouverait certainement du secours.

Apeurée et égarée, elle luttait pour que son courage, remarquable jusque-là, ne cède pas à la résignation. L’idée même d’échouer si près du but lui fit alors l’effet d’un violent électrochoc qui la poussa à reprendre sa fuite éperdue.

Elle courut à travers les allées caillouteuses d’une vigne qui couvrait la colline et dont les ceps chevelus griffaient et écorchaient sans relâche ses cuisses et ses mollets déjà affaiblis. Elle parvint ensuite à gagner une route en partie défoncée qui s’ouvrait sur une pente naissante, trébucha sur une pierre, se releva, tomba à nouveau puis reprit sa course folle, longeant sur sa gauche tantôt des murets à demi effondrés, tantôt un bas-côté rocailleux d’où semblaient s’élancer des arbustes touffus et parfois de grands pins inclinés. Au fur et à mesure qu’elle avançait, l’horizon se découvrait et donnait à voir une plaine immense qui se déployait en contrebas de ce Mont Aric ( Montagne d’Alaric, dans le massif des Corbières) qu’elle ne connaissait pas. Elle filait sans réfléchir sous un soleil implacable et indifférent à sa désespérante échappée, contourna un cyprès d’une taille vertigineuse puis déboucha après un mur délabré qui retenait d’épais buissons épineux sur le flanc d’un bâtiment (une remise ou une bergerie ?) dont l’accès était hélas condamné par une haute porte de bois sans ouverture visible. À l’opposé, la garrigue se découvrait à l’infini. Elle y discerna la présence d’une route, uniquement trahie par le rare scintillement des carrosseries qui glissaient avec lenteur sur ce ruban lointain.

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Elle se crut sauvée en apercevant à quelques mètres, en avant d’une vaste zone qui annonçait vraisemblablement la construction future d’un lotissement - borne à incendie flambant neuve sans rien autour, rangée de lampadaires solitaires, chaussée bitumée au beau milieu de nulle part, tas de gravats épars et tiges de fer émergeant çà et là de nombreux monticules d’agglos - une pancarte d’entrée de commune surmontant un panneau de limitation de vitesse à quarante kilomètres heure : Moux. Tel était le nom de la ville qui se devinait plus bas. Moux : le havre qui lui offrirait peut-être l’hospitalité… et la vie !

Elle allait reprendre son chemin, rassérénée par cette soudaine apparition, quand elle entendit un bruit de moteur. Ou deux, plus exactement. L’un venant du village et qui remontait la route dans sa direction, l’autre derrière elle.

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Elle n’eut que le temps de s’élancer vers un mur à sa gauche, prit appui sur un gros bloc rectangulaire à sa base et gravit en un instant l’obstacle, à la manière d’un sportif lors d’une épreuve de saut en hauteur, poussée par la peur et la volonté farouche de survivre à ce cauchemar qui n’en finissait pas. Elle retomba avec une agilité surprenante de l’autre côté de la paroi et fila se réfugier en rampant parmi les aiguilles de pin et les broussailles desséchées au pied d’une sorte de monument. La précipitation avec laquelle elle s’était élancée et la panique qui l’avait saisie quand elle avait reconnu le véhicule de la femme qui l’avait poursuivie un peu plus tôt lui avaient donné des ailes mais elle s’était éraflée à nouveau, mêlant une fois de plus son sang et ses larmes à la poussière.

Les deux véhicules s’arrêtèrent brusquement à un mètre à peine l’un de l’autre, face à face. Aveuglés par leur haine, ni Mimose Corbière ni Bernard de Cosneil n’avaient aperçu la frêle silhouette le long du chemin grimper par-dessus le mur qui longeait la route. Ce dernier était ouvert en son milieu par une belle grille ouvragée à deux battants solidement reliés l’un à l’autre par une large chaîne rouillée, encadrés de deux imposantes plaques couvertes d’inscriptions.

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Depuis l’endroit où elle s’était réfugiée, Victoire distinguait très nettement les deux ravisseurs à travers les barreaux du portail. Elle haletait. Son cœur battait à tout rompre. Elle sentit sa dernière heure arriver. L’image de Jabbah la dévorant du regard dans le cachot lui revenait sans cesse en mémoire. Elle serra alors très fort le petit crucifix qui ne l’avait pas quittée, implorant le Ciel, Dieu et tous ses saints de lui laisser la vie sauve ou au moins de lui épargner de trop insupportables douleurs s’il était écrit qu’elle devait mourir là, à l’entrée d’une bourgade méridionale à l’appellation étrange, au pied d’un monument de pierre envahi par les herbes sauvages.

— Elle ne peut plus nous échapper maintenant ! Elle ne doit plus être loin ! Après Triplet, Charles ! Je vais la saigner comme un porc cette salope ! hurlait le libraire de Couiza à tous les vents, le poing crispé dressé vers l’azur et l’écume aux lèvres.

— Ce n’est plus qu’une question de minutes ! renchérit Mimose qui voulait tout à la fois réconforter son mentor et se convaincre que tout allait enfin s’arranger pour eux.

— On la retrouve et on la butte !

— Et pour le mari ?

— Pareil ! La plaisanterie a assez duré.

Ils échangèrent encore quelques mots rendus inaudibles par une rafale de vent assez soutenue, remontèrent dans leurs automobiles puis démarrèrent en trombe, sou- levant un impressionnant nuage de poussière au milieu du bruit et du vrombissement infernal des moteurs poussés à plein régime.

Il fallut au moins un quart d’heure pour que Victoire reprenne peu à peu ses esprits. Recroquevillée à même le sol, elle endurait une multitude de souffrances qu’aggravaient les courbatures nées de sa position inconfortable.

Elle n’entendait désormais plus rien d’autre que le chant des grillons. Mais l’essentiel était ailleurs : les voitures n’étaient pas revenues et elle était encore en vie ! Un miracle dont elle remercia le Seigneur avec ferveur. Ne jamais abandonner, ne jamais se penser perdue. Le souvenir d’une des leçons de morale qui avaient émaillé chaque début de journée de sa lointaine classe de Cours élémentaire première année lui revint en mémoire. L’institutrice d’alors, de celles qu’on appelait sans considération une vieille fille, avait écrit à la craie ce matin-là sur le tableau de la classe une phrase qui s’était gravée au plus profond de son jeune cerveau et qui lui servait de bouée de sauvetage à l’instant présent, plusieurs dizaines d’années plus tard : “Une fourmi noire, sur une pierre noire, dans la nuit noire : Dieu la voit”.

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Ragaillardie à la pensée qu’elle devait se mettre en sécurité le plus rapidement possible, avant que Bernard de Cosneil et Mimose ne la retrouvent, elle prit appui sur la margelle de pierre et se releva péniblement. Le centre du monument était occupé par une statue grisâtre. Juste derrière elle s’élevait un bâtiment engoncé dans l’épaisseur de la colline naissante, fermé par une porte de bois dont la peinture blanche écaillée un peu partout s’effilochait au vent dans une arcature ogivale de pierres blondes. En levant les yeux, elle vit qu’une croix surmontait le fronton nu qui couronnait l’édifice : elle avait trouvé refuge dans un enclos fermé où se trouvait une chapelle ! Elle esquissa un sourire en pensant qu’elle n’était effectivement rien d’autre qu’une pauvre petite fourmi noire… Elle reprit sa respiration ; il ne fallait pas traîner là. Ils pouvaient revenir d’un instant à l’autre, d’autant qu’ils l’avaient localisée avec précision cette fois. Le mur qui séparait l’enclos de la rue était infranchissable de ce côté-là car il n’y avait rien pour se hisser le long de la paroi. La grille quant à elle était bien trop haute et bien trop solidement verrouillée pour espérer la gravir ou l’entrouvrir.

Alors que le désespoir allait la gagner à nouveau, elle remarqua au loin à travers les broussailles que le mur transversal était en partie éboulé à son extrémité. Elle n’avait pas le choix : elle devait s’enfuir par cette ouverture. Contournant le large piédestal qui lui avait servi de cachette, elle s’apprêtait à s’élancer vers cette issue providentielle quand elle s’arrêta net, paralysée. Elle était abasourdie ! Là, devant elle, sous le soleil implacable d’un village méridional se dressait… le Transi de Ligier Richier !

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Sur le moment, elle crut à une hallucination, à un mirage. Elle ferma les yeux, les rouvrit, les ferma encore puis souleva lentement les paupières dans l’espoir de dissiper un mauvais rêve mais rien n’avait changé. Bien droite sur son piédestal, la macabre représentation tournait son crâne décharné vers l’azur, brandissant d’un geste fier son cœur vers le ciel ! Elle ne comprenait plus. La carte de l’abbé Saunière était pourtant formelle, elle s’en souvenait au mot près : “Bar-le-Duc. Mausolée de René de Chalon, prince d’Orange. Chef-d’œuvre de Ligier Richier”. Et, bien qu’elle ne fût pas une experte en géographie, elle savait bien que Bar-le-Duc n’était pas dans l’Aude et que la lointaine Lorraine n’avait rien à voir avec les contrées occitanes ! Que signifiait la présence de ce double du Transi dans ce village perdu ? Et pourquoi Bérenger Saunière avait-il inscrit au dos de la carte postale Requiescat in pace, repose en paix ? La question la plongea dans un abîme de perplexité qui ne dura, fort heureusement, que quelques secondes tout au plus : elle devait fuir, sa vie en dépendait.

Jetant un dernier regard sur cette silhouette solitaire, elle se dirigea en toute hâte vers le mur éboulé, laissant derrière elle le squelette légendaire et ses interrogations. Elle franchit l’obstacle un peu plus difficilement que prévu puis dévala un chemin empierré qui regagnait la voie descendant vers la ville. Il lui fallait trouver de l’aide au plus vite. Au fur et à mesure qu’elle avançait, la garrigue désolée laissait la place à un agencement épars de maisons et de bâtiments. Elle accéléra le pas puis courut à en perdre haleine. Elle sentait que tout allait se jouer en une fraction de secondes. La route s’était transformée en rue. Rue Prosper Mestre-Huc (poète et écrivain natif de Moux, plus connu sous le pseudonyme de Scévolle Bée, grand-père maternel de Henry Bataille), pour être précis. Il n’y avait pas âme qui vive aux alentours. Plus bas, à l’intersection dedeux rues, elle reconnut à droite, accrochée sur une façade, l’enseigne d’un bureau de Poste. Elle allait s’y précipiterquand un Combi Volkswagen jaune s’arrêta un peuplus loin pour laisser traverser un chat imprudent, visiblementpressé de regagner la rive opposée de la chaussée.

Sans réfléchir, elle s’élança en direction du véhicule, passant sans s’en apercevoir sous une large plaque émaillée, scellée sur le mur de la maison qui faisait l’angle :

Tombeau d'Henry Bataille

à suivre...