Les livres de Jérôme Thirolle

08 octobre 2018

Chapitre 22 Le temps des regrets

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Chapitre 22 Le temps des regrets

 

Quand Richard rappela l’hôtel vers 19 heures, il ne tomba pas tout de suite sur Sigismond Tournebouix. Il eut affaire à un individu entre deux âges, à l’accent provençal prononcé, qui ne parvenait pas à comprendre ce que le jeune homme voulait. Etait-ce la manière de parler de cet homme, l’état de la ligne, ou la fébrilité de Richard, toujours est-il qu’il dut le supplier d’aller chercher l’hôtelier en cuisine où il officiait depuis un long moment déjà.

Le sentiment de colère qui animait l’époux de Victoire en milieu de journée avait désormais laissé la place à une inquiétude diffuse.

— J’écoute ! fit Sigismond Tournebouix sur un ton qui laissait deviner qu’il n’avait pas quitté ses fourneaux de gaieté de cœur. Qui me demande à cette heure ? renchérit-il sans attendre, d’une voix encore plus caverneuse et menaçante.

— C’est Richard Louvrier à l’appareil, le mari de Victoire…

— Victoire ?...

— La jeune femme rousse…

— Ah, donà Victoire… évidemment, où avais-je la tête ! Toutes mes excuses, sénher Louvrier, mais le moment est mal choisi !

— J’en suis conscient mais je voulais simplement savoir si vous lui aviez laissé mon message ?

— Mon pauvre ami, je n’ai pas quitté l’hôtel de la journée et sa clé est toujours accrochée au tableau…

— Donc ?

— Je ne l’ai pas vue !

— Vous en êtes certain ?

Séhner Louvrier, elle n’est pas encore rentrée, voilà tout…

Après quelques instants de silence que Sigismond n’osa cependant pas interrompre, le jeune parisien s’adressa à nouveau à l’hôtelier avec hésitation.

— Monsieur Tournebouix… Pourrais-je vous demander de me rendre un service ?

Sa voix était devenue presque suppliante.

— Dites toujours…

— Je suis inquiet… Je connais Victoire, elle ne serait pas partie sur un coup de tête. Et encore moins pour passer la nuit je ne sais où ! J’ai encore essayé de l’appeler cet après-midi mais la boîte vocale de son répondeur était pleine ! En temps normal, elle la consulte régulièrement…

— Peut-être a-t-elle la tête ailleurs ? Mais bon, je vous sens troublé… Vous vous faites du souci pour elle, c’est une bonne chose !

— Une bonne chose ?

— Ma foi oui, c’est que vous l’aimez encore la belle demoiselle…

— Bien sûr, pourquoi ne l’aimerais-je plus ?

— Bah… Je ne comprendrai jamais rien aux hommes mariés, sénher Louvrier. Moi au moins, je ne m’embarrasse pas de ces filouteries tortueuses : quand je veux une femme, je me repais de sa poitrine et de son ventre, je fais mon affaire et je passe à autre chose ! L’amour et la liberté ne se mêlent entre eux pas plus que l’eau et l’huile ! En tout cas, pas pour longtemps ! Allez, ma cuisine m’appelle : que voulez-vous que je fasse ?

— Je sais que le moment est mal choisi mais pourriez-vous monter dans sa chambre pour y jeter un œil ?

— Je n’ai pas pour habitude de visiter le logis de mes clients en leur absence.

— S’il vous plait !... Je ne vous demande que de vérifier si ses affaires sont toujours là…

— Bon, fit-il en maugréant, je vais basculer l’appel là-haut. Le temps de prévenir en cuisine et je vous reprends à l’étage !

Quelques minutes plus tard -minutes qui parurent des heures à Richard- Sigismond Tournebouix décrocha le téléphone de la chambre.

— Nous y voilà, nous y voilà…

— Alors ?...

Donà Victoire est une jeune femme apparemment très ordonnée, il n’y a pas grand-chose qui traîne.

En entendant cette remarque, Richard sourit avec attendrissement en songeant à cette méticulosité qui la caractérisait si bien.

— Un large chapeau à fleur, des lunettes de soleil, un soutien-gorge rose clair, un carnet…

— Quel genre de carnet ? l’interrompit-il brutalement.

— Je ne me permettrais pas de l’ouvrir même si vous me le demandiez, sénher Louvier …

— Il y a quelque chose d’écrit dessus ?

— “Carnet de vacances”.

— Oh non ! Allez dans la salle de bain !

— J’y vais, j’y vais… Un vanity, une brosse à cheveux, une brosse à dents, du dentifrice…

— Monsieur Tournebouix, rendez-vous compte ! Elle n’a pris ni son carnet ni sa brosse à dents !

— … ?

— Elle ne s’en sépare jamais ! Il lui est arrivé quelque chose, c’est évident !

— Voyons, ne paniquez pas…

— J’appelle la Police !

Richard raccrocha le combiné sans laisser à l’hôtelier la possibilité d’ajouter ne serait-ce qu’un mot. Il composa aussitôt le 17. Sa respiration était haletante et son pouls s’accélérait.

Vous avez demandé la Police, ne quittez pas. Vous avez demandé la Police, ne quittez pas. Vous avez demandé…”

Le message passait en boucle sans que personne ne décroche. Enfin, après d’interminables secondes d’attente, Richard eut un interlocuteur. Ou plutôt, une interlocutrice. Désagréable et aussi aimable qu’une porte de prison. Il s’efforçait de dresser un tableau aussi simple que possible de la situation mais elle se contentait de répéter à l’envi que la police ne pouvait rien faire et que Victoire était libre de ses faits et gestes. Il eut beau lui expliquer que sa disparition soudaine était réellement inquiétante et que tout portait à croire qu’il y avait matière à s’en alerter, elle lui assénait d’un ton monocorde que sa femme était majeure et qu’il valait mieux attendre vingt-quatre ou quarante- huit heures avant d’envisager quoi que ce soit. Même un robot aurait fait preuve de plus d’humanité en de telles circonstances. Richard était abasourdi par la crétinerie de cette femme. Il ignorait son grade (gardien de la paix ? sous-brigadier ?) mais il était sûr d’une chose : elle n’était pas concernée par le phénomène de surqualification intellectuelle que la police invoquait parfois pour certains de ses agents…

Pour donner plus de corps à ses explications, il eut cependant la mauvaise idée d’évoquer leur dispute et son départ précipité de Couiza. La conviction de son interlocutrice fut alors sans appel : “problèmes relationnels de couple, différend familial”. Rien de plus. Richard regretta d’en avoir parlé car il comprit qu’il ne pourrait plus désormais la faire changer d’avis.

— Vous ne voulez quand même pas qu’on vous envoie le RAID ! avait-elle conclu en riant. Elle n’accordait donc aucun crédit à son alarme. Il appelait en tant que victime potentielle et cette femme en uniforme le traitait, sans chercher à comprendre, en affabulateur, voire en coupable virtuel. La bonne foi et la liberté ne sont que peu de choses quand elles sont soumises au bon vouloir d’individus de cet acabit.

Richard savait qu’il lui fallait attendre. Au moins jusqu’au lendemain. Victoire lui manquait maintenant.

Leur séparation n’était plus qu’un mauvais souvenir. Ou plutôt, un regret…

à suivre...


06 octobre 2018

Sans commentaire...

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05 octobre 2018

Chapitre 21 Maître Nator

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Chapitre 21 Maître Nator

 

La puissante cylindrée du Chef s’arrêta, tous phares éteints, devant une longue maison sans étage, un peu à l’écart du village.

— Diego, tu restes là. Jette un œil aux alentours. Jay, tu m’accompagnes, le vieux nous attend. Les ordres du Chef étaient précis et ne se discutaient pas. Jamais. Les deux hommes se dirigèrent sans hésiter à travers une enfilade de pièces encombrées. Il faisait presque froid au cœur de cette bâtisse dont l’épaisseur démesurée des murs rappelait qu’elle avait été il y a dix siècles environ une commanderie templière. Jay était sur ses gardes. Il n’aimait pas venir là : l’endroit ne lui inspirait pas confiance.

Les doigts serrés sur la crosse de son revolver, il était à l’affût du moindre signe suspect. Pas par peur, mais par prudence. De forte corpulence, il avait le crâne rasé, la barbe courte et portait deux grands anneaux aux oreilles ainsi que des lunettes de soleil aux verres fumés. En toutes circonstances. En hiver et en été, à l’intérieur et à l’extérieur, de jour comme de nuit. Un toucan percé d’une épée, tatoué sur sa nuque épaisse, complétait l’ensemble.

Assis derrière un bureau surchargé d’une quantité invraisemblable de parchemins, de livres ouverts et d’ustensiles mystérieux, Nator regardait les deux hommes s’avancer vers lui sans ciller.

— Je vous attendais.

Nator était une figure dans le milieu des chercheurs de trésor. Depuis une éternité. Les liens qu’il avait toujours entretenus avec les uns et les autres n’avaient jamais été très clairs mais il était considéré de manière unanime comme LE meilleur spécialiste en ce domaine. Il avait tout analysé au fil des ans, tout étudié, tout exploré : les moindres recoins du village comme les théories, les souterrains oubliés comme les hypothèses les plus audacieuses. Sans résultat cependant.

Son immense barbe grisâtre et la toque de fourrure qu’il portait sur la tête ne laissaient transparaître qu’une faible surface de peau, ridée à l’extrême et marquée de taches plus ou moins sombres, mais ses deux yeux plissés, animés d’une vivacité sans pareil, trahissaient un esprit encore alerte malgré son grand âge. L’homme était une énigme à lui seul. Même son mode de vie le différenciait de tous les autres : là, dans sa commanderie séculaire -du moins ce qu’il en restait- il vivait en solitaire parmi ses livres et ses ambitions. Une en tout cas : celle d’être le premier à résoudre le mystère de Rennes-le-Château !

Le Chef regardait avec respect mais aussi dégoût cet espèce de vieux serbe toujours vêtu d’un sarouel crasseux et dont les ongles sales et démesurément longs plongeaient sans relâche dans des piles de papiers entremêlés. Ici et là se consumaient des bandelettes de papier d’Arménie dont les effluves entêtants mêlaient au benjoin du Laos l’odeur de moisi et d’humidité qui imprégnait tout dans cette vaste pièce…

Une atmosphère presque étouffante au sein de laquelle le vieil homme et Darwin, son chat, semblaient se complaire.

Nator ne prenait jamais de douche ou de bain : il ne se servait que de serviettes humides imprégnées de parfum avec lesquelles il frottait son corps une fois par semaine. Le papier d’Arménie se chargeait de purifier le reste. Un homme à part…

— Maître Nator, voici les documents dont je vous ai parlé. J’ai besoin de vos conseils pour les interpréter !

Il les arracha presque des mains du Chef avec une grimace qui déformait son visage. Ses yeux écarquillés parcoururent avec fébrilité chaque mot de la lettre de Bérenger à sa sœur. Il avait peine à croire que ce moment tant espéré avait fini par arriver. De légers soubresauts agitaient par moment son corps courbé.

— Lisez la lettre à haute voix ! ordonna-t-il soudain au Chef en lui tendant le document, le regard fixé sur la carte postale. Lisez ! J’ai besoin de m’en imprégner, de me laisser pénétrer par les mots et par les idées !

Jay était sur le point d’intervenir mais le Chef l’arrêta d’un mouvement autoritaire de la main. Il lut la lettre lentement :

Rennes-le-Château, 1917

Ma chère Blandine,

Les occasions de t’écrire n’ont pas été nombreuses ces dernières années mais celle-ci revêt un caractère peut-être plus solennel que les précédentes : je prends la plume pour te dire adieu. Je ne suis plus très vaillant et tout me porte à croire que je vais rejoindre sous peu notre bon Seigneur. Ne verse pas de larmes, elles seraient inutiles et déplacées. C’est pour moi en effet une grande joie que d’aller à la rencontre de saint Pierre et de passer le porche du paradis où m’attendent ceux qui me sont chers et qui m’y ont devancé. Il se peut que quelques mauvaises langues t’aient entretenu à dessein de bien méchantes critiques à mon égard. N’en crois rien ! N’écoute que ton cœur ! Lui seul doit être ton guide, ne l’oublie pas ! Je ne doute pas que tu aies déjà entendu parler de ma chère Marie Denarnaud, ma bien fidèle servante. C’est à elle que j’ai décidé de léguer tous mes biens, à défaut de pouvoir lui révéler le lourd fardeau qui pèse sur mon âme depuis tant d’années. Le reste, c’est à toi que je le laisse. Un héritage immémorial qui ne peut se fondre dans l’oubli des siècles et que j’ai été amené à connaître bien malgré moi. J’ai péché par orgueil, je te le concède, mais le moment est venu de m’en aller en abandonnant ici-bas ce secret et ma trahison.

Longtemps encore on parlera de moi, à n’en pas douter, mais toi seule sauras. Tous se perdront dans le labyrinthe des signes mais pas toi. À eux les évidences, à toi la boussole qui guide dans la nuit. Je dois te paraître bien confus mais les ténèbres se déchirent sans mal quand on possède la clé, et tu la posséderas.

Puisses-tu brûler un cierge à ma mémoire quand tu approcheras des grilles du tombeau. Je prierai pour toi.

Bérenger Saunière,

Ton frère,

Ancien curé de Rennes-le-Château

 

— Il me faut du temps pour l’étudier ! Je la garde ! s’écria le vieil homme.

— Hors de question Maître Nator… fit le Chef avec une placidité suffisamment intransigeante pour que cette réponse ne souffrît aucune contestation.

— J’ai besoin d’être certain qu’il ne s’agit pas d’un faux… supplia-t-il. Il me faut l’examiner davantage, laissez- la moi…

— Impossible.

— Montrez-moi au moins les originaux, un seul coup d’œil et ma conviction sera faite !

— Je vous l’ai dit, Maître Nator, c’est impossible.

— Mais pourquoi diable ? Je n’aurais jamais cru découvrir une telle confession de l’abbé Saunière avant de mourir ! Cette lettre est une clé, j’en suis convaincu ! C’est un document exceptionnel ! C’est pour cette raison et pour elle seule qu’il me faut écarter la possibilité d’une fausse piste, d’une contrefaçon !

— Je n’ai pas les originaux…

— …. ?

— Nous devions les récupérer mais cela n’a pas pu se faire…

— Comment les avez-vous trouvés alors ? s’écria le vieil homme en se levant d’un bond avant de retomber lourdement dans son fauteuil.

— Les circonstances de leur découverte seraient trop longues à expliquer mais la fille qui les possédait a disparu.

— Disparu ?...

— Disparu… Je vous le concède, c’est ennuyeux mais vous comprenez maintenant pourquoi il nous faut faire vite.

Nator resta silencieux. Il se contenta de froncer les sourcils en marmonnant quelques mots inintelligibles.

— Maître, rassemblez vos connaissances et réfléchissez à ce que je vous ai lu. Je repasserai vous voir plus tard. Bien évidemment, pas un mot de tout cela à qui que ce soit, est-ce bien clair ? Le Chef désigna du regard l’arme de Jay pour appuyer ses dernières paroles.

Nator inclina la tête.

— Je ne vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin…

 

Les deux hommes saluèrent leur hôte et quittèrent la demeure. Alors que la grosse berline s’éloignait, une porte dérobée s’ouvrit dans la bibliothèque qui couvrait le mur derrière le bureau.

— Alors, Maître Nator ?...

L’homme qui prononça ces mots caressait lentement le crâne d’un grand chien qui l’accompagnait.

— La piste parait intéressante, Monsieur le Comte…

à suivre...

03 octobre 2018

Dix années ont passé, et combien de vies aussi ?... ou le "drame de la séparation"

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Dix années ont passé, et combien de vies aussi ?... ou le drame de la séparation

 

Les violences faites aux femmes, remises (pour quelques jours hélas ?) en tête d’actualité avec la diffusion lundi sur TF1 du téléfilm dramatique « Jacqueline Sauvage, c’était lui ou moi », sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit. Comme une hydre hideuse, elles se tapissent parfois près de nous, presque sous nos yeux, sans qu’on ne parvienne souvent à les voir. Le mérite de cette fiction (peut-on cependant encore parler de fiction dans ce cas précis ?) réalisée par Yves Régnier est au moins de montrer au grand jour le fléau des violences conjugales.

Les prises de conscience se font petit à petit, la journée dite « Orange » de lutte contre les violences faites aux femmes le 25 novembre de chaque année semble prendre un peu d’ampleur, mais trop de femmes tombent encore sous les coups de leur conjoint. Et puis, à côté des coups, il y a la violence mentale, celle qui ne laisse pas de trace apparente et qui rend sa détection beaucoup plus difficile à réaliser. Une torture quotidienne, honteuse, insidieuse, que vivent des victimes non pas consentantes mais démunies. Il reste tant de choses à faire dans ce domaine… En particulier dans sa prise en charge par les forces de l’ordre. Dans le Cœur des écorchés (2016), j’avais abordé la question. Je vous livre donc ici les paragraphes concernés pour mettre de la chair sur mes mots :

« Peu de temps après le mariage des époux Louvrier, les parents de Victoire s’étaient séparés. Pas d’un commun accord, mais dans la douleur. La mère de la jeune femme avait eu le courage de quitter un beau matin le domicile familial après plusieurs dizaines d’années de peur et d’humiliations quotidiennes. Elle ne voulait plus vivre sous la coupe d’un mari tyrannique qui s’efforçait toujours de donner pourtant une bonne image de lui-même à l’extérieur.

La perspective d’une vie stable et heureuse pour sa fille unique l’avait donc finalement poussée à prendre une décision qu’elle remettait sans cesse au lendemain. Prise dans le carcan épouvantable du harcèlement moral et de la violence psychologique depuis qu’elle avait dix-sept ou dix-huit ans, la mère de Victoire, sans emploi, s’était résolue au fil des années à accepter le comportement de cet homme égoïste, avare et vicieux. Il était parvenu à faire un enfer du moindre détail d’une vie normale : recompter la monnaie des courses pour s’assurer qu’il ne manquait pas un centime, vérifier qu’elle n’avait pas acheté quoi que ce soit d’inutile ou de coûteux à ses yeux (l’inverse n’étant pas vrai puisqu’il s’achetait ce qu’il voulait quand il voulait), rabaisser sa femme sans arrêt pour qu’elle n’éprouve aucune satisfaction dans toutes les tâches qu’elle accomplissait, s’inventer en permanence des maladies ou des douleurs pour être plaint, se faire servir à tout moment et ne jamais contribuer à la moindre tâche ménagère tout en affirmant toujours le contraire aux voisins ou aux proches, multiplier les sous-entendus pour faire naître un stress permanent, imposer le silence à sa femme et à sa fille tous les après-midi pour ne pas troubler sa sieste alors qu’il s’ingéniait à faire volontairement du bruit toute une partie de la nuit en multipliant les allées et venues entre la cuisine - où il s’empiffrait bruyamment à n’importe quelle heure - et la télévision devant laquelle il passait le plus clair de son temps. Un individu abject et pervers que Victoire avait eu envie de tuer mille fois au cours de sa jeunesse. Il cherchait en permanence à les inquiéter toutes les deux, à instaurer un climat de crainte et de non-dits propice à l’exercice de son pouvoir sans limite. Armé de sa méchanceté diabolique, il se complaisait à tourmenter sa femme, à la culpabiliser pour un oui ou pour un non, assouvissant ainsi sa soif de violence perverse dans un quotidien qui s’était transformé en cauchemar permanent.

Jusqu’à ce qu’un concours imprévu de circonstances amène l’épouse-victime à fuir le domicile conjugal et à se réfugier chez un parent éloigné. Soutenue et encouragée dans cette démarche par Victoire et Richard, la pauvre femme avait alors essuyé alternativement les emportements furieux et les pleurs suppliants du mari délaissé, passant sans cesse des menaces aux demandes de pardon, des insultes aux promesses de rachat de sa conduite. Personne n’était dupe mais plus les jours passaient et plus il s’enfermait dans une logique intérieure qui leur échappait.

Richard n’avait jamais entretenu de bonnes relations avec son beau-père et ce dernier le lui rendait bien, conscient qu’il aurait du mal à asservir ce jeune banquier à l’avenir prometteur. La séparation et la procédure de divorce qui avaient suivi n’avaient rien arrangé. À tel point que Richard reçut un jour un long courrier de menaces, y compris de mort. Sa belle-mère ayant reçu une missive similaire, il s’était résolu à déposer plainte pour que la justice mette un terme à une situation qui n’avait que trop duré.

Il eut alors affaire à une femme du commissariat de son quartier. Suspicieuse et incrédule, cette dernière douta dès le premier instant des propos qu’il rapportait. Il eut beau fournir toutes les explications nécessaires, lettre de menaces à l’appui, elle refusa d’enregistrer la plainte. Il dut se battre pour qu’elle accepte de procéder au moins à une déclaration de main-courante (dont elle refusa de lui délivrer une copie en application d’on ne sait quel texte insensé) dans laquelle il spécifia qu’il avait peur pour lui et pour les siens puisque son beau-père possédait un fusil de chasse et qu’il était assez fou pour s’en servir. L’agent de service inscrivit la déclaration au registre sous la rubrique Différends familiaux et rassura Richard, lui précisant que rien ne se passerait.

Peu de temps après, la mère de Victoire tombait sous les balles de son mari, juste avant qu’il ne retourne l’arme contre lui, mettant un terme sanglant et tragique à ce que les journalistes appelèrent un drame de la séparation… »

J’ai écrit ces lignes pour que les mentalités puissent évoluer et que la prise en charge de ces drames soit -enfin- réelle. Avec les 7,7 millions de téléspectateurs qui ont regardé Muriel Robin, Olivier Marchal ou Alix Poisson dans ce téléfilm, on peut l’espérer.

En 2008, j’avais dédicacé Les Doigts d’or d’Elise à « MM, arrachée à l’amour des siens par la folie d’un homme ». Dix années ont passé, et combien de vies aussi ?...

30 septembre 2018

Chapitre 20 Un mari trompé ?

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Chapitre 20 Un mari trompé ?

Vers huit heures du matin, la sonnerie du téléphone retentit dans le hall de l’hôtel.

— Allo, Monsieur Tournebouix ? Richard Louvrier à l’appareil…

— Hé, en voilà une bonne nouvelle ! Vous venez enfin de vous rendre compte qu’il n’y avait pas de meilleur établissement que le mien et que votre Paris n’était rien au regard de notre belle Occitanie ! La benvenguda, monsieur Louvrier !

Richard n’avait pas le cœur à plaisanter.

— Je cherche à joindre ma femme…

— Donà Victoire ?

— Je lui ai laissé plusieurs messages sur son portable mais elle ne m’a pas rappelé…

— Les femmes, vous savez…

— Quand vous la verrez, dites-lui de m’appeler. Dites-lui aussi que si elle cherche la rupture, elle l’aura ! Je n’ai plus envie de continuer ainsi ! Elle est allée trop loin cette fois !

— On ne va jamais aussi loin qu’on le voudrait, ni qu’on pourrait …

Richard n’avait que faire de la truculence débonnaire de Sigismond Tournebouix.

— Pourquoi ne me rappelle-t-elle pas ? reprit-il avec colère.

— Vous êtes parti… rétorqua l’hôtelier.

— De quoi vous mêlez-vous, à la fin ! Je vous demande simplement de laisser un message à mon épouse.

Richard était furieux. Il n’était point besoin de le voir pour deviner que la colère le défigurait. La mâchoire crispée, les sourcils froncés, il peinait presque à articuler chaque mot qu’il prononçait tant il lui était difficile de canaliser ses paroles. Il avait envie de hurler, de tout jeter autour de lui, de saisir le sieur Tournebouix par le col et de lui régler son compte une bonne fois pour toutes. Sauf qu’il était à des centaines de kilomètres à l’instant présent et que… leurs gabarits respectifs n’auraient pas forcément tourné à l’avantage du jeune parisien !

— Calmez-vous mon ami, calmez-vous… La colère n’est jamais bonne conseillère. Je comprends votre désarroi, le vide de l’absence désarçonne toujours le mâle déconfit…

— Quelle absence ?... Qu’est-ce que vous racontez ?

Bah, tala testo, talas ancas! (Telle tête, telles fesses)  Sauf votre respect, elle est tellement attirante du haut qu’elle ne peut l’être que davantage du bas !

— Je vous en prie, vous parlez de ma femme !

— Ecoutez, mon ami, cò que se vei, se pòt pas amagar (Ce qui se voit, on ne peut le cacher): elle n’a pas passé la nuit ici.

Richard resta sans voix de longues secondes.

— Comment... comment ça, elle n’a pas passé la nuit à l’hôtel ? reprit-il non sans mal.

— …

— Elle a dû rentrer tard, c’est tout…

— Elle n’a pas passé la nuit ici.

Richard était surpris et blessé. Il ne pouvait pas croire que Victoire l’avait trompé. Pas elle. Cela ne lui ressemblait pas. Elle haïssait l’infidélité. Pire, elle ne la comprenait même pas. Une simple dispute n’avait pas pu la faire changer d’avis à ce point. Mais ses certitudes se heurtaient cependant à l’arrête tranchante de cette réalité inattendue : elle avait passé la nuit ailleurs.

— Vous l’avez vue avec un autre homme ?

— Non.

— ...

— Mais avec tous les vas et vient de la saison touristique, il n’est pas évident de voir tout le monde, même si mon hôtel n’est pas grand… ajouta Sigismond Tournebouix, ravivant un peu plus la blessure que sa révélation avait provoquée chez son interlocuteur.

— Et la fille ? s’écria-t-il soudain, comme s’il avait trouvé la solution à un problème insoluble.

— Quelle fille ?

— Celle en fauteuil roulant !

— ... ?

— Celle qu’elle a rencontrée dans un café ! Avec un drôle de prénom… Sixtine, c’est ça, Sixtine !...

— Une fille en fauteuil ? Non, je ne vois pas… mais c’est peut-être une piste : vous savez, de nos jours, les hommes entre eux, les filles entre elles…

— C’est ridicule, elle n’a pas le genre à ça !

— Il ne faut jamais dire jamais, sénher Louvrier, et puis il n’y a pas de mal à se faire du bien ! ajouta l’hôtelier en éclatant de rire, mais d’un rire un peu forcé cependant. Comme si quelque chose l’avait décontenancé.

— Bon, il faut que je vous laisse Monsieur Tournebouix, j’ai une réunion importante qui va commencer. Je vous rappelle sans faute ce soir ! Mais si vous l’apercevez, appelez-moi sur mon portable, il faut absolument que je lui parle ! Dites-le lui, elle vous écoutera, vous…

à suivre...

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28 septembre 2018

"Sauvages, au coeur des zoos humains". L'exemple du Village Sénégalais (Nancy,1909)

 

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A l'occasion de la diffusion du documentaire réalisé par Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet "Sauvages, au coeur des zoos humains " sur ARTE samedi 29 septembre à 20H50, il m'a semblé intéressant d'exhumer l'article que j'avais écrit sur ce blog en mars 2012 à propos du Village Sénégalais de l'Exposition internationale de l'Est de la France à Nancy en 1909...

Le Village Sénégalais : Nancy 1909 - Les livres de Jérôme Thirolle

L'exposition " Exhibitions. L'invention du sauvage ", organisée actuellement au Musée du Quai Branly à Paris (jusqu'au 03 juin 2012) a ramené sur le devant de la scène le souvenir d'une pratique oublié depuis des lustres : les villages indigènes. Une pratique du fond des âges ?

http://leslivresdejt.canalblog.com

Affiche Claudin

 

27 septembre 2018

Chapitre 19 Les deux abbés et le trésor

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Chapitre 19 Les deux abbés et le trésor

Vers 1887 *

Bérenger Saunière s’était rendu très tôt en gare de Couiza ce matin-là. Il avait rendez-vous à Perpignan avec Léo Schidloff, un célèbre marchand d’art autrichien. Le lieu de cette rencontre discrète avait été choisi avec soin : une chambre du Grand Hôtel, quai Sadi Carnot. Léo Schidloff connaissait personnellement le propriétaire des lieux, Eugène Castel, et il savait pouvoir compter sur son entremise. Une exigence justifiée par le caractère très particulier de la transaction qui s’annonçait. Contrairement à son habitude, Bérenger était nerveux. Il avait fallu plusieurs semaines de tractations compliquées avec les émissaires du marchand pour qu’il se décide à venir lui-même sur place afin d’examiner les antiquités que le prêtre souhaitait lui proposer. On ne dérangeait pas Herr Schidloff aussi facilement. Mais en vieux renard avisé, ce dernier avait flairé la bonne affaire. La seule condition qu’il avait posée était que personne n’en soit averti. Une sage mesure de précaution qui arrangeait aussi l’abbé Saunière…

À son arrivée, un employé missionné par Eugène Castel avait directement conduit Bérenger dans une suite luxueuse du troisième étage. Il patientait, comme on le lui avait demandé, dans un petit boudoir agréablement meublé d’un assortiment de pastiches du XVIIIe siècle. Lui, si souvent attentif à l’aménagement mobilier, ne quittait pas ses souliers des yeux. Il tapotait sans cesse ses doigts sur ses genoux, lissant à intervalles réguliers les plis de sa soutane. D’ordinaire toujours sûr de lui, l’abbé Saunière était inquiet. Ou plutôt, mal à l’aise. Sa haute stature se réduisait à une silhouette avachie, presque insignifiante. Une petite voix au fond de lui (son âme peut-être ?) le dissuadait de poursuivre cette entreprise. Il le savait mais se refusait à l’admettre. Pourquoi fallait-il voir le Diable partout ? Après tout, n’était-ce pas Dieu lui-même plutôt que le Prince des anges déchus qui avait mis le pauvre prêtre qu’il était sur la voie de cette découverte ? Et puis, ce n’était ni pour son confort personnel, ni dans son propre intérêt qu’il était là aujourd’hui. Embellir sa paroisse était une nécessité s’il voulait rendre grâce au Seigneur à hauteur de ce qu’Il méritait… Qui d’autre que la Divine Providence aurait pu faire surgir sous les coups de pioche des ouvriers ces richesses oubliées ?

— Le Diable, se hasardait la petite voix.

— La Providence ! tranchait Bérenger sans grande conviction. C’est elle qui m’a choisi, voilà tout !

Mais de quoi parlait-il ? Et que contenait la malle sur laquelle il veillait avec tant d’attention depuis son départ ?

Un petit retour en arrière s’impose…

Rappelons-nous. À son arrivée à Rennes-le Château en juin 1885, l’église était dans un état déplorable : le clocher menaçait ruine, les vitraux avaient disparu et le maître-autel était souillé par les déjections d’oiseaux. Bérenger savait qu’il devait remédier à tous ces désordres avant de gagner la confiance des villageois. Mais pour cela, il fallait de l’argent ! Et ce n’était ni le don d’une paroissienne légué par l’abbé Pons ni ses maigres économies qui le tireraient d’affaire ! Heureusement, habile avocat de la cause de ses ouailles, il avait réussi lors de son séjour punitif au Grand Séminaire de Narbonne entre décembre 1885 et juin 1886 à persuader la comtesse de Chambord de lui allouer une somme de 3000 francs or correspondant à divers devis qu’il avait fait établir pour engager les travaux de première nécessité dans l’église. C’est ainsi que tout avait commencé…

Sans réfection, il n’y aurait pas eu de trouvailles. Et sans trouvailles, pas de fabuleux destin pour le “curé aux milliards”.

Les découvertes s’enchaînèrent paradoxalement avec régularité. En démontant la dalle de pierre de l’autel, il mit au jour dans le pilier dit wisigoth (carolingien, en fait) d’étranges parchemins. Sur la base des indications qu’ils recelaient, il fit abattre l’ancienne chaire, maintenue au-dessus du sol par un fût de bois en forme de colonne. Lorsque la poussière se dissipa, juste après que les ouvriers aient fait basculer l’ensemble, une encoche découpée dans le bois du chapiteau du balustre laissa apparaître une autre cache. Une fiole de verre grossier y avait été dissimulée. Selon les dires du carillonneur présent sur les lieux, Bérenger Saunière en sortit un autre parchemin. Il réfuta toujours ce témoignage, prétextant qu’il ne s’agissait en fait que de quelques reliques sans importance. Il mentait. Le parchemin le conduisit jusqu’à une vaste crypte aménagée sous l’église, complètement vide cependant, tout en indiquant qu’un incommensurable trésor y avait été enseveli depuis des temps immémoriaux mais que l’imminence de la tornade révolutionnaire qui se déchaînait sur tout le territoire l’avait mis si grandement en péril qu’il avait été nécessaire de l’en retirer.

Rédigé de la main même d’Antoine Bigou, curé de Rennes-le-Château de 1776 à 1792, il faisait du prêtre qui lirait les lignes de cette étrange confession l’ultime détenteur d’un immense secret. L’abbé Saunière en était resté abasourdi sur le moment. Il s’était laissé tomber sur le sol, comme une masse. Comment aurait-il pu deviner que cette modeste paroisse oubliée de tous avait été pendant des siècles le coffre-fort de la Chrétienté ? Et lui, était-il de taille à porter un fardeau aussi pesant ? Ne rien dire, surtout. À personne. Quelles que soient les tentations… Pas même à sa fidèle servante. Il éprouvait malgré lui une compassion et un respect rétrospectifs pour Antoine Bigou, confesseur de Marie de Nègre d’Ables, dame de Hautpoul de Blanchefort, dernière châtelaine à avoir possédé ce secret transmis de génération en génération. Une chaîne ininterrompue depuis des siècles. Jusqu’à ce que la marquise d’Hautpoul, dépourvue d’héritier mâle, n’ait d’autre choix que de confier ce terrible héritage au seul homme en qui elle avait placé sa confiance. L’abbé Bigou reçut avec déférence cette révélation sous le sceau de la confession. La marquise mourut le 17 janvier 1781. Rien ne changea dans les habitudes de l’humble serviteur du Seigneur. Puis, peu à peu, l’horizon parut plus incertain. Les nouvelles de Paris mettaient des semaines pour arriver jusqu’à Rennes mais toutes annonçaient une période qui s’obscurcissait démesurément. La folie ravageuse qui s’était emparée de la Capitale durant l’été 1789 semblait se répandre un peu partout, accompagnée d’un cortège de crimes et de désolations. La Grande Peur avait laissé la place à un sentiment plus diffus de revanche parmi le petit peuple, soutenu et encouragé par les meneurs de ce qui deviendrait pourtant l’un des plus grands tournants de l’Histoire de notre pays. Les nobles étaient visés, mais aussi les prêtres. Et derrière eux, la Royauté et l’Eglise.

Fin 1789, tous les biens du clergé furent mis à la disposition de la Nation. De nombreux bâtiments religieux furent vendus, pillés ou détruits. Tout ce qui avait sous-tendu la société monarchique paraissait s’effondrer chaque jour un peu plus.

Antoine Bigou pressentait d’immenses bouleversements à venir. Son trésor, celui sur lequel il devait veiller, n’était plus en sûreté. Trop attaché aux traditions, il ne pouvait accepter le déferlement de violences et de blasphèmes que véhiculaient les révolutionnaires dans leur sillage. Il prêta néanmoins serment à la Constitution civile du clergé pour ne pas attirer défavorablement l’attention du nouveau pouvoir en place, mais en l’assortissant de réserves, il devint ipso facto suspect et fut déclaré réfractaire. Sacrifier sa fidélité religieuse au Pape lui était inimaginable. La fuite était son seul salut s’il voulait échapper à la déportation en Guyane via Rochefort. Il passa clandestinement la frontière espagnole une nuit de septembre non sans avoir pris toutes les dispositions nécessaires pour protéger le fabuleux héritage des Hautpoul. Au premier rang desquelles ces parchemins dissimulés dans l’église qui révéleraient au prêtre qui les lirait le plus terrible des mystères…

Au moment de fuir, il cacha également de précieux objets de culte ainsi qu’une infime partie du trésor dans une oule qu’il enfouit sous le maître-autel, à l’endroit même où Bérenger Saunière la découvrit à la fin de l’année 1886 grâce aux indications laissées par son lointain prédécesseur. Et c’est bien entendu le contenu de cette oule que le curé de Rennes-le-Château s’apprêtait à vendre à Léo Schidloff pour poursuivre les travaux qu’il avait entrepris dans l’église…

Une porte s’ouvrit soudain et le marchand d’art apparut. L’homme était de petite taille, élégant et affable. Il accueillit le prêtre par une poignée de main un peu flasque tout en le regardant droit dans les yeux.

Après avoir échangé les banalités d’usage inhérentes à ce type de situation, Léo Schidloff invita son hôte à prendre place dans un fauteuil du petit salon.

— Alors, Monsieur Saunière, maintenant que nous sommes seuls dans cette pièce, confirmez-moi que je n’ai pas entrepris cet éprouvant voyage pour rien…

Décontenancé sur le moment, Bérenger se ressaisit et tira à lui le coffre cerclé d’armatures de fer qu’il avait amené. Il extirpa d’une poche cousue le long du revers de sa soutane deux petites clés d’argent qu’il introduisit dans la serrure.

L’antiquaire n’accorda dans un premier temps que peu d’attention aux objets qu’il en  d’eux d’un air détaché, sans exprimer le moindre étonnementou la moindre satisfaction : croix processionnelle gothique, croix en cuivre dorée rehaussée de cabochons et d’un médaillon en cuivre champlevé, pyxide émaillée etdorée, vraisemblablement du XIIIe siècle, croix potencéeornée d’émaux champlevés, vierge à l’enfant en ivoire, Christ doré, chandeliers en bronze à décor biblique…

Il mit un terme à ce curieux inventaire avant d’avoir tout examiné puis se tourna vers son interlocuteur :

— Mon Père, ces pièces sont belles, il est vrai. Elles ne sont cependant pas exceptionnelles. J’en tirerai un bon prix, je ne vous le cache pas, mais je ne suis pas venu pour cela. N’avez-vous rien d’autre à me proposer ?

— Les monnaies ?... suggéra Bérenger avec hésitation.

— Voilà, nous y sommes ! Les monnaies ! La passion de ma vie, le sel de mon existence. J’approvisionne les collections des monarques les plus exigeants de la planète, et c’est pour elles que je suis là ! répondit-il avec une lueur d’une grande intensité dans les yeux. Il fourrageait fébrilement sa barbe taillée avec soin pendant qu’il parlait. Un tic qui trahissait l’impatience qui le dévorait…

L’abbé Saunière dégagea alors du coffre un gros sac de velours dont il répandit promptement le contenu sur une table basse.

— Doucement, doucement ! Ne les brutalisez pas ! Ecoutez plutôt ces sons venus du fond des âges. Rien qu’à l’oreille, on peut reconnaître leur alliage, et en y prêtant un peu d’attention, leur provenance. Les monnaies sont comme les grands vins, il n’est point besoin de les goûter pour tout connaître d’elles. L’œil et l’ouïe suffisent ! Avec un peu d’expérience, je vous le concède bien volontiers.

Ce sont des kyrielles d’hommes et de femmes, des pans entiers de l’Histoire, de troublants vestiges de civilisations perdues à jamais qui se dévoilent soudain avec toute la pudeur de leurs origines lointaines. Ce sont des conquérants impétueux, des tyrans sanguinaires, des génies oubliés, des histoires d’amour passionnées, des guerres et des bâtiments légendaires qu’elles nous révèlent dans leur simplicité métallique, discrets témoignages qui ont traversé - non sans mal - les siècles …

S’ensuivirent alors de longues minutes durant lesquelles Léo Schidloff fit tourner lentement entre ses doigts les pièces de monnaie une à une, commentant à voix haute leur état ou leur effigie, examinant avec le plus grand soin leur patine ou leur sonorité avant de consigner l’ensemble d’une écriture lisible et soignée dans un épais cahier à reliure de cuir frappé de ses initiales entrelacées.

On ignore leur nombre exact car seule la dernière page de ce registre (reproduite ci-après) a survécu à l’incendie du château bavarois où il était entreposé durant la Seconde Guerre mondiale, victime anonyme des intenses bombardements alliés qui annonçaient la fin prochaine des hostilités :

 

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Une fois son labeur achevé, le marchand d’art abandonna d’un coup le lyrisme qui l’avait animé depuis le moment où l’abbé Saunière avait sorti le sac de velours du coffre et s’adressa à lui d’une voix neutre et ferme.

— Le prix d’une monnaie subit d’incessantes variations en fonction de sa rareté, de son état, du cours des métaux précieux qui la composent mais aussi des fluctuations de la demande. Je vais donc emporter l’ensemble dans mes bureaux pour établir leur valeur exacte.

— Et pour les objets de culte ?... demanda-t-il presque timidement.

— Ne craignez rien, je vous l’ai dit, j’en tirerai un bon prix. Et vous, une petite fortune… Les fonds seront versés sur le compte que vous avez ouvert ici même à la banque Veuve Auriol & Fils.

Les deux hommes se saluèrent puis se quittèrent sans ajouter un mot. Dans la rue, Bérenger déambulait avec un goût d’inaccompli dans la bouche.

— Je te l’avais dit… murmurait sa petite voix.

Il souffla, reprit son coffre vide, puis se dirigea vers la gare. Il allait obtenir de quoi poursuivre ses travaux dans l’église et cela seul comptait. Quant au reste du trésor - l’essentiel aux dires de l’abbé Bigou - il préférait ne pas y songer pour le moment…

 

* Depuis plusieurs années, la date exacte de cette rencontre donne lieu à d’intenses controverses entre les spécialistes. Une étude publiée récemment par une équipe d’historiens allemands a démontré, preuves à l’appui, que Léo Schidloff s’était rendu effectivement en personne à ce rendez-vous et qu’il n’y avait pas délégué l’un de ses émissaires comme on l’a longtemps cru.

à suivre...

 

22 septembre 2018

Chapitre 18 Une inquiétante disparition

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Chapitre 18 Une inquiétante disparition

 

Le lendemain matin, vers 5 heures 45, Sigismond Tournebouix vint frapper comme convenu à la porte de la chambre de Victoire.

— C’est l’heure… fit-il à voix basse.

Vingt minutes plus tard, étonné qu’elle ne soit toujours pas venue prendre le copieux petit déjeuner qu’il lui avait préparé, il retourna toquer un peu plus fort. Il attendit, écouta puis frappa à nouveau. Silence…

Il hésita un instant puis redescendit prendre les clés de la chambre. Il ne le faisait qu’en de très rares occasions mais l’absence de réponse lui sembla plutôt étrange. Il était certain de ne l’avoir pas vue partir. Il était debout depuis quatre heures du matin et l’hôtel était fermé. Elle était donc forcément dans sa chambre. Endormie ? Malade ? Il ne le saurait pas tant que la porte resterait close. Au pire, il s’excuserait s’il la découvrait nue et endormie sur son lit. Encore que cela ne serait pas pour lui déplaire : il n’avait jamais vu de jolie rousse dénudée, alors…

Avant de tourner la clé dans la serrure, il signala une dernière fois sa présence puis entra avec précaution. La chambre était vide. Le lit n’était même pas défait. Il n’avait qu’une certitude : elle n’avait pas dormi là.

Que couiounado ! Bougre de coquine ! Où est-elle passée cette perdrix des villes ? Elle a disparu mais ses affaires sont toujours là !

À un client qui s’étonnait de cette agitation matinale, Sigismond Tournebouix répondit qu’il ne lui appartenait pas de s’immiscer dans la vie privée de ses hôtes, fussent-ils jeunes et pleins d’ardeur…

— Elle a découché, voilà tout ! trancha-t-il en riant pour éloigner le curieux. Las femnas fan e desfan los ostals ! *

Au même moment, dans les tréfonds humides et obscurs de ce qui pourrait être un corps de ferme ou un vieux moulin, Victoire gisait recroquevillée à même le sol, les yeux rougis, choquée et meurtrie. Elle avait mal ; elle avait peur. Il faisait noir. Elle ne savait pas ce qui s’était passé. Ou plutôt, elle ne s’en souvenait plus. À peine quelques bribes de cette soirée qui s’annonçait pourtant paisible. Trois coups discrets à sa porte, juste après qu’elle soit allée demander à l’hôtelier de la réveiller tôt pour être à l’heure le lendemain. Une voix dans le couloir. Une voix qu’elle a eu l’impression de reconnaître. Une voix d’homme. Et puis plus rien.

* Les femmes font et défont les maisons ! Expression occitane.

à suivre...

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21 septembre 2018

Chapitre 17 Projets criminels

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Chapitre 17 Projets criminels

Le soir même, un véhicule s’engagea dans une allée bordée d’arbres centenaires après avoir franchi un porche barré de lourdes grilles électrifiées, protégées par un système de caméras directionnelles particulièrement sophistiquées.

La puissante cylindrée se dirigea à vive allure vers une bâtisse qu’on apercevait au loin, invisible cependant depuis l’entrée du domaine. Une sorte de petit manoir avec un corps central à trois fenêtres côte à côte, flanqué de deux ailes étroites mais de même hauteur. La chaleur étouffante de la journée n’avait pas encore laissé la place à la fraîcheur du soir. Seule une brise légère inclinait mollement les feuillages aux alentours.

Diego était assis à côté du chauffeur. Quand la voiture s’arrêta devant la porte principale, il aida Sixtine à en descendre. Ils furent accueillis quelques minutes plus tard dans un vaste salon par Jay, Morgane et Hilario, dit l’Epouvantail, grand échalas dégingandé qu’on redouterait de croiser à la nuit tombée dans une ruelle sombre.

La pièce, haute d’au moins quatre mètres sous plafond, était éclairée par une demi-douzaine de lampes posées sur des meubles ou des consoles. Le fauteuil de Sixtine peinait à avancer sur la moquette épaisse. Elle savait qu’elle avait fait du bon travail et n’attendait qu’une chose, en être félicitée par le Chef.

Installés dans un confortable canapé couleur crème, en arrière d’une table basse très design, mélange composite de verre fumé et de blocs de granit à peine ébauchés, sur laquelle étaient rangés en piles bien droites de nombreux ouvrages luxueux traitant d’art moderne et de photographie, Jay et Morgane regardèrent les arrivants avec un sourire un peu ambigu. Diego, impressionné comme à chaque fois par les murs chargés de livres et d’objets d’art, resta debout, silencieux.

— Alors ? fit Sixtine, un peu surprise par un accueil qu’elle attendait plus chaleureux.

— Nous avons étudié les documents, répondit simplement Jay. Ils sont apparemment authentiques…

Apparemment authentiques ? s’étrangla Sixtine. Vous rigolez ? Bien sûr qu’ils le sont !

— Calme-toi. La question n’est pas là, tu le sais. Mais l’histoire est tellement incroyable que nous devons rester prudents. On ne peut pas écarter l’hypothèse d’un coup monté. De toute manière, ils sont inexploitables en l’état.

— Reconnaissez tout de même que c’est du bon boulot !

— Le Chef arrive ! les interrompit Morgane en apercevant la lumière des phares à travers la verrière du salon.

Après un claquement de portière puis quelques mots échangés dans le couloir, il apparut et se dirigea directement vers Jay qui lui tendit sans un mot la copie de la lettre.

— Je t’écoute, fit le Chef.

Sixtine lui raconta alors comment le hasard lui avait fait rencontrer Victoire Louvrier et la manière dont elle était parvenue à obtenir ces précieux documents.

— Bien, bien… reprit-il tout en lisant attentivement chaque ligne de Saunière. Tu dois conserver sa confiance car elle ne t’a peut-être pas tout montré.

— Vous pensez qu’elle en sait davantage ? interrogea Morgane, toujours prompte à poser des questions inutiles.

— Impossible à dire mais, dans le doute, mieux vaut s’en assurer. Elle se méfie, c’est sûr. Alors, attention.

— Si je puis me permettre, c’est la raison pour laquelle je trouve un peu suspect le fait qu’elle en ait parlé aussi facilement ! s’exclama Jay.

— Tu n’as rien compris ! coupa Sixtine. Elle est fragile sentimentalement et j’ai su y faire, voilà tout !

— Je crois qu’elle a raison. Notre jeune amie maîtrise bien mieux que nous les arcanes de la sensibilité féminine. Et son handicap favorise l’empathie nécessaire aux confidences, reconnaissons-le. Quoi qu’il en soit, la seule chose dont je sois certain, c’est qu’elle continue à se promener avec les documents dans son sac…

— D’autres que nous pourraient donc en prendre possession ! poursuivit Morgane.

— Tout à fait ! Le danger est trop grand pour ne pas s’en prémunir.

— Je vous assure qu’on ne risque rien ! Contrairement à ce que vous semblez croire, elle ne s’est pas livrée facilement ! Elle a confiance en moi, c’est tout ! Je suis convaincue qu’elle ne dira rien à personne.

— Soit, reprit le Chef. Mais le risque existe. Elle peut se les faire voler, les perdre ou même les vendre, va savoir.

— Donc ? questionna Morgane.

— Il n’y a qu’une solution, répondit-il sans hésiter. Il faut l’éliminer.

La réponse du Chef était dénuée d’ambiguïté.

— Et qui va s’en charger ? demanda Sixtine, pas plus troublée que cela par cette implacable perspective.

— La seule personne qui peut l’approcher sans difficulté : toi ! fit-il en la regardant droit dans les yeux.

Elle ne détourna pas le regard.

— Quand et comment ?

— J’aime ton professionnalisme sans état d’âme ! Propose-lui d’aller faire une promenade dans un coin escarpé. Jay t’accompagnera. Tu le présenteras comme un ami venu t’aider à pousser ton fauteuil… Et à la première occasion, c’est elle qu’il poussera dans le vide. Pour les détails, débrouillez-vous, ce qui compte c’est qu’elle disparaisse et qu’on récupère tout ce qu’elle a pu amener ici ! Ah, oui, un détail : évitez de la balancer avec son sac, on en a besoin ! ajouta-t-il en riant.

Sixtine fit un signe d’acceptation de la tête.

— Téléphone-lui pour la prévenir !

— Maintenant ?

— Il ne faut plus perdre de temps.

Ils se turent pendant qu’elle l’appelait sur son portable. Victoire, surprise au départ par cet appel tardif, accepta de bon cœur. Elle le fit d’autant plus facilement que ses vacances touchaient à leur fin et qu’elle comptait bien profiter de chaque instant restant, malgré l’absence de son mari. Elles se donnèrent rendez-vous devant l’hôtel à sept heures du matin afin de goûter aux bienfaits d’une marche aux aurores…

Victoire n’avait pas encore dîné. Elle avait obtenu de Sigismond Tournebouix l’autorisation exceptionnelle de ne pas descendre afin d’éviter d’avoir à exposer aux autres convives les aléas de sa situation personnelle. Une pomme, une part de tarte et un grand verre d’eau feraient l’affaire. Elle hésita à appeler Richard pour l’avertir de cette randonnée imprévue mais, comme il n’avait pas donné de nouvelles de son côté, elle décida de n’en rien faire et d’attendre le lendemain pour lui raconter sa sortie. Elle n’avait pas de compte à lui rendre après tout…

à suivre...

 

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18 septembre 2018

Chapitre 16 Coup de théâtre

Trahison

Chapitre 16 Coup de théâtre

Vers midi, la jeune Parisienne retrouva Sixtine devant un petit restaurant, non loin de là. Il faisait un soleil de plomb, sans le moindre courant d’air. Heureusement, la terrasse était intelligemment aménagée et elles avaient pu s’installer l’une à côté de l’autre, à l’ombre d’une haute rangée de lauriers. Les tables n’étaient pas toutes occupées mais la rue sur laquelle donnait le restaurant était animée grâce à la présence de quelques boutiques et d’un bureau de tabac qui ne désemplissait pas. L’étroitesse de l’échoppe obligeait les clients à patienter sur le trottoir, le temps que ceux qui étaient à l’intérieur puissent régler leurs achats et sortir. Cigarettes, journaux, jeux à gratter. La ronde interminable des allées et venues semblait ne jamais devoir se terminer, à la plus grande joie de Sixtine et de Victoire qui, entre deux considérations sur telle ou telle hypothèse relative au trésor, se laissaient aller à quelques commentaires sur ce qu’elles voyaient. Ou plutôt sur ceux qu’elles voyaient. Le tout entrecoupé de fous rires complices et de clins d’œil partagés. Leur amitié avait éclos sous le soleil, comme une fleur en plein midi, presque spontanément.

Un ange passa.

— Tu n’as pas l’impression dès fois que tout est relié à tout dans ce monde ? soupira soudain Sixtine en regardant le ciel, rêveuse.

— … ? Précise ta pensée…

— Eh bien, ce type qui marche dans la rue, cet arbre là-bas, ce chien qui traîne entre les poubelles et les cartons vides, ne seraient-ils pas connectés les uns aux autres d’une certaine manière ?

— … ?

— Tu vois, j’aimerais pouvoir décrypter ce qui nous entoure… Harmoniser nos consciences avec le rythme caché du cosmos. Parvenir à expliquer pourquoi cette voiture a tourné à gauche ou pourquoi ce type habillé en blanc rit tout seul en marchant. Et sans bouger de ma place, bien sûr ! Déchiffrer la partition de nos existences, répondre à celui qui m’interroge sur le sens de la vie. Tout ça, quoi ! Je sais, c’est un peu prise de tête, mais clouée sur mon fauteuil, c’est ma seule solution pour m’évader. Je me crée un univers parallèle, superposé au nôtre, au tien, et j’y évolue sans entrave, un peu comme toi ici. Je suis assise sur ma charrette dernier cri mais ce n’est peut-être qu’un rêve, je vais me réveiller, me mettre à courir pour attraper l’autobus qui file au loin. Il roule cependant si vite que je n’y parviens pas et, essoufflée, je finis par suffoquer et le fait d’avaler une grande bouffée d’oxygène me ramène alors brutalement à la réalité, à ma réalité : une petite nana sur un fauteuil, pleine de vie mais un peu brisée. Avatar, ce n’est pas pour moi…

— Pourquoi dis-tu cela ? Tu as tout pour être heureuse : une jolie frimousse, un culot d’enfer, un corps de rêve, un enthousiasme de tous les instants. Tu sais, cela peut te paraître étrange, mais je t’envie…

— Faut pas ! Surtout pas ! Allez, finie la minute philosophie ! À trop gamberger, on finit par se foutre en l’air. La vie, elle est faite pour être vécue, pas pour être comprise. Tiens, tu vois là-bas à côté de la pharmacie cette affiche hologramme de Star Wars qui tourne avec le vent ? D’un côté Anakin Skywalker, de l’autre Dark Vador ! Je verrais bien la même chose avec les rugbymen du Stade Français : d’un côté en short et en maillot, Eden Park de préférence, j’adore la marque au petit nœud rose, et de l’autre les mêmes… complètement à poil ! Sentir un bon gros costaud du genre de Chabal m’enfiler jusqu’à la garde...

— Oh !...

— Fais pas l’offusquée, chochotte, va ! Ne me dis pas que ça ne te plairait pas un petit peu quand même !

— Pas plus que ça. Le côté Neandertal, moi…

— Oh, l’hypocrite ! s’écria Sixtine en riant. Elle nous joue la frigide un peu coincée, Marie-Chantal aux lèvres cousues… Quoi que tu en dises, tu finiras par le tromper ton Richard, c’est fatal…

— Tu as des statistiques là-dessus ?

— Les statistiques, c’est comme les bikinis, ça montre presque tout mais ça cache l’essentiel !

— Allez, reprit Victoire, à force de rire, j’ai une envie pressante… Je ne tiendrai pas jusqu’au dessert ! Tu gardes mon sac ? Je reviens tout de suite.

— Pas de problème, file, je ne bouge pas de là ! répondit- elle avec un sourire plein d’affection.

Dès que Victoire fut hors de sa vue, Sixtine leva un bras en l’air et claqua des doigts. Un claquement sec et nerveux, particulièrement sonore.

Un homme surgit aussitôt de la haie de lauriers et se dirigea sans hésiter vers elle. Un type d’environ 1m80, les cheveux coupés très courts avec deux grosses chaînes dorées autour du cou. Le genre cailleramais tendance méditerranéenne, jean délavé et T-shirt blanc.

— Dépêche-toi de fouiller son sac et retrouve la lettre et la carte !

Diego s’exécuta sans un mot. Il vida d’un coup le contenu du sac sur la table, trouva sans problème les deux documents, les photographia à l’aide d’un appareil numérique puis les remit en place avant de disparaître en un instant. L’opération n’avait duré que deux minutes, pas plus.

— Je n’ai pas été trop longue ? demanda Victoire en regagnant sa place.

— Penses-tu… fit Sixtine, sans ciller.

— J’ai tenu la porte à une vieille femme car le verrou des toilettes fermait mal. C’est mon côté bon Samaritain…

— Eh bien moi, pendant que tu jouais à la dame pipi, j’en ai profité pour mater un peu les mecs du coin. Regarde celui-là, près de la petite fontaine ! Un bellâtre de premier choix ! J’en ferais bien mon quatre heures ! Baraqué, bronzé, séducteur parfait…

— Parfait comment ?

— Voilà que tu t’y mets, toi aussi ! Tu vois, je te l’avais dit… Mais en bonne pédagogue, je vais te répondre. Parfait comment ? Le genre de type à te faire grimper aux rideaux rien qu’en t’effleurant l’épaule. Tu vois de quoi je veux parler ?

— En ce moment, pas vraiment…

— Tu sais d’où il vient ton problème : tu confonds l’amour et l’envie. Moi, si je pouvais, je me lèverais et j’irais rouler une pelle à ce type. Sans me poser de question ! L’amour n’a rien à faire là-dedans. C’est le désir qui compte, et lui seul. Tout ce qui gravite autour, morale oblige, ce sont des foutaises ! Rappelle-toi le conseil de Sardanapale, le légendaire roi d’Assyrie : “Mange, bois et fornique, tout le reste est néant”. Ça se passe de commentaire, non ?

— Je suis heureuse de t’avoir rencontrée, confessa Victoire en regardant son amie avec tendresse…

à suivre...

 

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