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Chapitre 48 Petite soeur (3/3)

 

Tous les membres du Friendship Laboratory étaient aux petits soins pour eux. Victoire et Richard se sentaient hors de danger et pour tout dire, hors du monde. Rien dans le campement ne ressemblait à ce qu’ils avaient connu au dehors. Il n’y avait là aucune tension, aucune animosité. Juste un trop plein d’humanité qui ne demandait qu’à s’extérioriser sans arrière-pensées ni contreparties. Trouver le bonheur n’était finalement pas si compliqué que cela, il suffisait de se contenter d’une chose toute simple : cueillir le bien dans chaque instant de la vie. Point n’était besoin d’ecstasy ou de plantes hallucinogènes pour y parvenir. Seulement de l’amour. Une approche pas si éloignée d’ailleurs du message christique de l’Evangile

Une fois lavée, soignée et nourrie, Victoire revint dans le détail sur les circonstances de son enlèvement. Elle raconta comment, après avoir convenu avec Sixtine de partir en randonnée dès le lendemain à l’aube, elle avait entendu frapper quelques coups discrets à sa porte, alors qu’elle lisait allongée sur son lit. Sur le moment, elle n’y avait pas prêté attention, imaginant que les vénérables lames du parquet de sa chambre se dilataient un peu plus bruyamment qu’à l’accoutumée. Les coups ayant alors redoublé d’intensité, elle avait reposé sur la table de chevet son livre, la vie romancée d’une jeune modéliste en ganterie dans la première moitié du XXe siècle du côté de la Haute-Marne, puis s’était levée sans méfiance. Elle avait à peine fini de tourner la clé dans la serrure que la porte s’était ouverte brutalement et que deux individus l’avaient bousculé avant de lui plaquer sur le visage un linge imprégné d’une épouvantable odeur de méthane, très certainement du chloroforme. Après, plus rien. Elle avait repris conscience ultérieurement, elle ne savait pas combien de temps exactement, dans une sorte de cave lugubre.

— Ils voulaient me tuer ! dit-elle en tremblant, je t’assure ! Il me fallait gagner du temps, je n’avais pas le choix et c’est pour cette raison que j’ai inventé cette histoire de documents supplémentaires de l’abbé Saunière… Pardonne-moi, mon amour !

— C’est moi qui devrais me faire pardonner ! s’exclama Richard. Sans mon fichu caractère, rien ne serait arrivé ! Je n’aurais jamais dû t’abandonner comme je l’ai fait ; si tu savais comme je m’en veux…

— Je t’ai causé des ennuis…

— Ne dis pas n’importe quoi, fit-il affectueusement en la serrant très fort contre lui. Sans ces soi-disant documents, tu serais peut-être morte à l’heure qu’il est…

— Tu te souviens de la librairie-café à Couiza ?

— Celle où tu étais allée avec la fille ?

— Oui, hé bien le libraire, le moustachu, c’est lui qui m’a enlevée !

— Lui ???

— Lui, son neveu, une femme qui ne les quitte jamais et une bande de malades sous ses ordres !

Autour d’eux, un petit groupe attentif s’était formé et compatissait à l’écoute de son récit.

— En revanche, je crois que j’ai blessé gravement un des geôliers avant de m’enfuir… C’était lui ou moi…

— Vous avez eu de la chance, beaucoup, de chance ! rétorqua avec admiration une femme de la petite assemblée.

— Ce n’était pas de la chance, répondit Victoire, c’est grâce au Seigneur ! Il ne m’a pas abandonnée, c’est tout. J’ai vécu tant d’années à ses côtés sans m’en rendre compte et il a fallu ce cauchemar pour m’ouvrir les yeux…

Nul n’osa la contredire. Elle était encore faible et il ne serait venu à l’idée de personne de la contrarier. Elle reprit ensuite la narration de son évasion rocambolesque dans la nuit, de la fuite dans la garrigue jusqu’à l’invraisemblable et inexplicable découverte d’une copie grandeur nature du Transi de Ligier Richier à l’entrée du village de Moux.

Richard ne chercha pas à en savoir davantage sur ce point précis, trop heureux qu’il était de la retrouver. Serrer Victoire entre ses bras, humer longuement sa chevelure, sentir la chaleur de son corps contre le sien étaient ses seuls souhaits. La question de leur devenir au sein du camp se posa néanmoins assez rapidement. Ils y étaient certes en sécurité mais il fallait rester prudent. La décision de réunir un cercle de parole fut donc prise, à l’instar de ceux que pratiquaient jadis les Indiens d’Amérique du Nord lors de leurs assemblées. L’opération consistait à laisser s’installer autour d’un grand feu tous les membres qui le souhaitaient et à faire circuler parmi eux un bâton de parole. À tour de rôle, ils se passaient le morceau de bois symbolique. Seul celui qui l’avait entre les mains pouvait s’exprimer librement ; les autres l’écoutant en silence.

Après une vingtaine de minutes de discussion, il fut décidé que la petite sœur et que le petit frère étaient en danger et qu’il devenait nécessaire de les faire sortir du campement dès le lendemain, en toute discrétion.

Ce que Richard ignorait, c’était que Bernard de Cosneil avait fait équiper son portable d’un système sophistiqué de double écoute à distance à son insu. Ainsi, non seulement le libraire de Couiza avait accès à l’ensemble des données des appels téléphoniques ou des SMS entrants ou sortants du jeune Parisien (noms, prénoms, numéros, dates, heures et durées de chaque contact, de chaque appel) mais il pouvait en outre enregistrer en temps réel les conversations reçues ou émises, sans éveiller le moindre soupçon de la part de la personne surveillée. Un petit miracle technologique rendu possible ces dernières années par l’extension du réseau haut débit 3G+ou 4G sur la quasi-totalité du territoire…

En appelant son mari sur son téléphone, Victoire avait alors, sans s’en douter, révélé sa localisation à l’homme qui la traquait en vain depuis son évasion. Désormais, Bernard de Cosneil savait où elle se trouvait. Et il ne tarda pas à arriver sur les lieux, à proximité du campement du Friendship Laboratory

à suivre...