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 Je viens de commencer la lecture de L'île Verte de Pierre Benoit. Nombreux sont les auteurs qui, à mon avis, retrouveront dans les quelques lignes qui suivent une certaine familiarité avec ce qu'il y exprime... Je retiendrai surtout une phrase : "Inconnue encore ce matin, elle m'était déjà devenue familière." Il n'est rien de plus vrai...

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"Je quittai la fenêtre et me dirigeai vers ma table de travail.

- Allons, me dis-je, il faut tout de même en finir avec ces histoires. Je n'aurai pas éternellement l'âge de courir après des nuées. Sommes-nous d'ailleurs équitables envers les choses qui nous entourent ? Et pour qui saurait les découvrir, qui sait si l'Ile Verte, par exemple, n'est pas aussi riche en obscurs mystères que ses sombres sœurs des antipodes ?

Ayant fait ainsi tout ce qui était en mon pouvoir pour me rési­gner, je m'assis, et, sur-le-champ presque, mon dur effort fut récompensé. Un autre sentiment s'emparait de moi, non plus cette fièvre inféconde, mais une salubre ardeur que je connaissais bien, une belle allégresse vivifiante... Comment ne m'étais-je pas aban­donné à elle plus souvent, alors que c'était à elle que je devais les seuls instants de ma vie qui n'eussent pas été voués au remords ou au dégoût ?

Chaque fois que je commence un roman, c'est la même émotion que je retrouve. Elle me vient, non de la nouvelle histoire que je vais conter, mais de ma confrontation avec les outils de mon travail. Ils ont dormi six mois, relégués au fond d'une malle. Ils réapparaissent maintenant un à un. Ils s'ordonnent sur la table, fidèles à leur poste. Je n'ai jamais procédé sans une quasi-dévotion à ces préliminaires. Le voilà, ce petit attirail bien-aimé, dont la gloire est de ne valoir que quelques centimes, le plumier d'enfant, la règle noire, le canif, les crayons de couleur, les trois porte­ plume de bois, dont on se sert à tour de rôle, comme un maître qui laisse successivement ses bons serviteurs se reposer, tout cet infime matériel auquel je dois d'être un homme libre.

Je pris le canif. Je me mis à fendre méthodiquement les doubles feuilles de mon papier; je les palpais, je les soupesais, je les répar­tissais en petits paquets, avec une sollicitude précautionneuse. Ceci serait l'exposé; ceci, l'épilogue. Là, l'action se précipiterait. Mon héroïne livrerait sur cette page le secret de son âme opiniâtre et contradictoire. Jamais sans doute ce roman ne serait aussi beau qu'en cette minute où pas une ligne n'en était encore tracée, où tous les espoirs m'étaient permis devant ce sublime papier vierge. Son éclat immaculé transfigurait l'humble chambre qui m'abritait. Inconnue encore ce matin, elle m'était déjà devenue familière. C'était là que je serais le maître du temps et de l'espace, mon propre maître, le maître de tout, sauf des fantômes que j'allais créer. Quelle que fût la rigueur de plan auquel je prétendrais les astrein­dre, je savais bien qu'ils ne le suivraient pas; qu'à peine sortis de moi-même, ils m'échapperaient; qu'ils vivraient d'une vie à eux, dans laquelle je ne serais plus que pour peu de chose; qu'ils me contraindraient à épouser toutes leurs passions, à pleurer, à souf­frir, à aimer avec eux.

Je regardai la feuille blanche étalée devant moi. Elle se teintait de reflets bleuâtres. Le crépuscule noyait lentement la pièce où la glace de l'armoire ne reflétait plus qu'un univers s'obscurcissant.

Allons ! Ce ne serait pas encore aujourd'hui que je commencerais..."