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Chapitre 36 Des rats ! (3/3)

Victoire pédalait depuis quinze ou vingt minutes maintenant. Un court laps de temps qui lui paraissait pourtant une éternité. Elle essayait de mobiliser le peu d’énergie qui lui restait pour avancer. Le plus loin possible. Avancer sans s’arrêter. Elle était épuisée, affamée et elle avait froid. Elle ne savait pas où elle allait mais elle fuyait dans le noir à travers des chemins caillouteux, des talus et des terrains accidentés qui achevaient de lui briser les reins. Elle filait, en aveugle, sans rien pour la guider. Seule la lueur métallique du cercle lunaire daignait entrouvrir les ténèbres d’une luminosité glaciale et bleutée. N’en pouvant plus, elle décida malgré le danger de faire une pose au bord d’un chemin de terre battue. Sa poitrine se soulevait avec violence tant sa respiration était saccadée. Il n’y avait pas âme qui vive aux alentours. Le hululement d’un rapace nocturne troublait à peine l’obscurité. Elle en profita pour sortir le téléphone portable de son sac à main. Elle allait enfin pouvoir appeler Richard d’abord et la police ensuite ! Sa délivrance en dépendait. Mais catastrophe ! Elle s’aperçut que la carte SIM et la batterie avaient été retirées ! Elle fondit en larmes, reprochant pour la première fois à Dieu de ne rien faire pour elle et de l’avoir abandonnée définitivement.

De rage, elle jeta l’appareil au loin. Soudain, à une très grande distance, elle entendit comme un claquement qui résonna dans la nuit. Elle n’en était pas certaine, mais tout lui laissait penser qu’il s’agissait d’un coup de feu. Prise de terreur, elle remonta sur son vélo et reprit la fuite dans l’espoir d’aller aussi loin que ses forces l’autoriseraient…

Ce qu’elle ne savait pas, c’était que Charles de Cosneil était rentré quelques minutes plus tôt. En ne trouvant personne dans la maison et en entendant appeler à l’aide depuis le sous-sol, il s’était précipité vers le cachot et en avait délivré Triplet. Ce dernier, ivre de rage vis-à-vis de la jeune femme et de terreur tout à la fois tant il était conscient d’avoir commis une imprudence majeure, supplia le neveu du libraire de lui laisser une heure.

— Une heure et je la retrouve la rouquine ! Je lui casserai les jambes, je lui arracherai les dents à cette salope !

Elle a bousillé mes montres, fit-il en montrant son bras couvert d’ecchymoses.

Charles était étonnamment calme. Il regardait Triplet avec un air détaché, presque amusé.

— Dans moins d’une heure, je vous la ramène ici, monsieur Charles, je m’y engage. Je vais la retrouver !

— À condition qu’elle soit en enfer…, fit le jeune de Cosneil en s’éloignant de quelques pas.

— Pourquoi en enfer ? demanda Triplet, surpris par cette remarque.

Pour toute réponse, Charles se retourna, sortit un révolver de sa poche et abattit le geôlier d’une balle dans la poitrine. L’homme essaya de freiner sa chute en tentant de s’agripper désespérément au mur mais le sol se dérobait déjà sous ses pieds. Le sang qui jaillissait de sa bouche ne lui permettait plus de prononcer de mots audibles. Il avait beau lutter, ses paupières, plus lourdes que des blocs de béton, étaient en train de se refermer à jamais. Contre sa volonté, il glissait peu à peu vers le néant…

Averti par son neveu, Bernard de Cosneil regagna rapidement les lieux qu’il avait délaissés une heure plus tôt, avec Victoire enfermée au fond d’un cachot sous la surveillance étroite de son fidèle Triplet. Tout avait changé depuis : la jeune femme avait disparu et son homme de main était mort.

— Nous réglerons cela plus tard, dit-il à Charles en enjambant le corps. Il nous faut la retrouver coûte que coûte. Puis, s’adressant à Jabbah qui était de retour également :

— On va te la ramener et je t’autorise, je t’ordonne, de lui faire payer la mort de Triplet ! Mais en attendant, reste ici au cas où ! Ouvre l’œil, elle est plus dangereuse qu’il n’y parait…

Jabbah poussait des hurlements déchirants. Moins pour pleurer la disparition tragique de son complice que pour regretter de n’avoir pas pu éventrer de son pieu de chair cette créature pâle à la chevelure de feu. Il se promit de la faire souffrir comme il n’avait jamais fait souffrir personne…

Bernard de Cosneil et son neveu sautèrent dans un gros 4 X 4, tous phares allumés. Un puissant projecteur sur le toit balayait de sa lumière crue la campagne environnante.

— Même traquée, elle est intelligente : elle a dû éviter la route. On va prendre le petit chemin qui coupe à travers champs. Mes moustaches vibrent : c’est par là qu’elle est allée, je le sens !

À peine quelques minutes plus tard, Charles aperçut en bordure du sentier le téléphone de Victoire.

— Vous aviez raison, mon oncle, elle ne doit plus être bien loin…

Victoire distingua au loin la lueur des phares avant même d’entendre le bruit du moteur. Ils avaient déjà retrouvé sa trace ! Paniquée, elle se précipita instinctivement avec son vélo dans un épais fourré en contrebas du chemin.

Vers trois heures du matin, la mâchoire serrée, Bernard de Cosneil décida de stopper les recherches. Mieux valait attendre le petit jour. Visiblement, son instinct n’était plus aussi efficace qu’auparavant. Elle demeurait introuvable. Il était donc inutile de s’épuiser sans succès à pourchasser Victoire dans la nuit.

— On va rentrer. Je reviendrai avec Mimose. Appelle son mari à la première heure. Tu iras récupérer l’enveloppe dans la poubelle du bureau de Poste un peu après onze heures. Mais fais attention à ne pas être vu ! Et ne t’inquiète pas pour la rouquine : elle va me le payer. Cher, très cher…

à suivre...