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Chapitre 30 La faire parler…

La BMW X5 Security emprunta le petit chemin à faible allure et s’arrêta à proximité du bâtiment. Une véritable forteresse roulante dont chaque détail avait été pensé à grands renforts d’options aussi performantes que coûteuses. D’aspect semblable à un classique 4 X 4 à roues motrices, la X5 Security s’en distinguait cependant par toute une série d’innovations dont l’objectif affirmé était de protéger coûte que coûte ses occupants : pneus antidéjantage autoporteurs avec flans renforcés et roue interne en métal, réservoir enveloppé d’une couverture de nylon balistique pour l’empêcher de prendre feu, système de caméras avant et arrière avec écrans de contrôle sur le tableau de bord, vitres et pare-brise en verre sécurité de 22 mm d’épaisseur avec revêtement de polycarbonate protégeant l’habitacle contre l’intrusion d’éclats, panneaux blindés pare-balles résistant aux agressions et aux armes de poing jusqu’au calibre 357 magnum en composite spécial à fibres hautes performances.

Trois personnes descendirent de cette voiture puissante et racée. Des bruits et des bribes de voix tirèrent soudain Victoire de sa torpeur. Son cœur se mit à battre de plus en plus vite. Elle se sentait plus proche de l’animal traqué que de l’être humain. Quelqu’un s’approchait. Un léger silence se fit puis la porte s’ouvrit dans un grincement terrifiant. Elle se protégea le visage pour ne pas être aveuglée. L’ouverture était séparée du sol par quelques marches d’escalier. Un homme se tenait sur la plus haute de celles-ci. Il semblait contempler avec satisfaction cette chose prostrée à la chevelure défaite qui remuait péniblement.

Après plusieurs secondes d’immobilité, il descendit lentement dans sa direction. Victoire, peu à peu habituée à la lumière, brava sa peur et releva la tête. Elle essaya d’entrouvrir les paupières. Sa peau la brûlait. Elle avait mal. La silhouette s’avançait. L’homme ôta son chapeau et la regarda. Elle eut alors un mouvement de recul et poussa un cri !

— Vous ???

Elle venait de reconnaître Bernard de Cosneil, le propriétaire de la librairie-café de Couiza…

— Qu’est-ce qu’il m’arrive ? fit-elle d’une voix suppliante. Où suis-je ?

— Taisez-vous ! C’est moi qui pose les questions ici ! répondit Bernard de Cosneil avec brutalité. Je sais que vous possédez une lettre et une carte postale de l’abbé Saunière.

C’est tout ?

— … ?

— Répondez !

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler… Vous faites erreur, je vous assure…

— J’ai entendu votre conversation avec la jeune femme en fauteuil roulant l’autre jour, alors épargnez-moi ce petit numéro ! La carte, la lettre et puis ?

— Mais je n’ai rien d’autre…

— Tss tss… Ne soyez pas stupide ! C’est inutile et risqué. Très risqué, madame Louvrier… Vous me demandiez où vous étiez : eh bien je vais vous répondre. Dans un endroit perdu et inaccessible. Un endroit où personne ne vous retrouvera, alors soyez raisonnable, c’est un conseil. Et levez-vous quand je vous parle !

Victoire se redressa avec difficulté.

— Vous n’êtes pas la première à vouloir percer un secret qui n’a pas à l’être ! Si vous ne coopérez pas, vous paierez de votre vie votre obstination, que les choses soient claires ! La curiosité et la cupidité sont des péchés qu’il faut trancher par le glaive. Vous vous êtes aventurée sur des terres où vous n’auriez pas dû mettre les pieds. Qui d’autre est au courant de l’existence de ces documents ?

— Personne… murmura Victoire.

Bernard de Cosneil fit un signe à Triplet qui venait d’arriver. Alors que la jeune femme tournait le visage vers lui, l’homme lui donna une gifle d’une extrême violence. Elle s’affala, le nez en sang. Bien que la situation fût des plus critiques, elle ne s’attendait pas à cela. Elle se mit à trembler de plus en plus fort, réalisant que ces menaces n’étaient pas de simples intimidations. Du sang envahissait sa bouche et coulait en longs filets sur sa poitrine.

— Alors, fit le libraire, je vous ai posé une question ! Qui d’autre ?

Elle murmura un mot inaudible. Triplet lui asséna un coup de pied dans l’estomac. Sous le choc, elle se mit à suffoquer. Peinant à retrouver un semblant de souffle, elle parvint à articuler quelques mots en sanglotant :

— Mon mari…

— Et qui d’autre ?

— Personne…

— Qui d’autre ! Vous entendez, qui d’autre ?

— Personne…

— Relevez-vous, fit-il soudain d’une voix plus calme. Vous en êtes certaine ? Personne ?...

Au même moment, Triplet lui donna un violent coup de pied dans l’entrejambe. Pratique habituellement réservée aux hommes mais qui, même chez les femmes, provoque une souffrance atroce et immédiate. Elle s’effondra de douleur. Victoire réalisa qu’elle allait mourir. Le concept de mort est une notion qu’on connaît et qu’on pratique tout au long de la vie mais c’est à l’instant seulement où l’on côtoie l’imminence de sa survenue qu’on ouvre les yeux avec effroi sur le gouffre qui s’annonce. Généralement trop tard… Elle comprit qu’ils n’hésiteraient pas à la tuer s’ils avaient la conviction qu’il n’existait aucun autre document. Désemparée, elle balbutia des mots inintelligibles puis, rassemblant tout ce qui lui restait de forces, elle confessa qu’elle ne possédait qu’une partie des indices et que son mari, par sécurité, avait conservé le reste avec lui. Elle n’avait trouvé que cette solution pour rester en vie…

— Il est à Paris en ce moment, articula-t-elle avec peine.

— À Paris ? reprit Bernard de Cosneil en souriant. Tiens, ce n’est donc pas lui qui occupe votre chambre d’hôtel à Couiza ?... Vous mentez ! Je sais de source sûre qu’il est là…

Victoire le regardait sans comprendre. Avec son enlèvement et sa captivité, elle avait perdu la notion du temps. Richard était donc à sa recherche, comment n’y avait-elle pas pensé ?...

— Son numéro de portable !

Elle le lui donna sans résister.

— S’il veut vous revoir en vie… fit le libraire.

— Ou entière l’interrompit Triplet en sortant de la poche de son blouson un long couteau dont il caressa lentement la lame effilée…

— … Il va falloir qu’il nous ramène tout cela très vite ! acheva le premier.

Victoire s’en voulait d’avoir menti. Elle regrettait déjà d’avoir mis son mari en danger à son tour mais elle n’avait rien trouvé d’autre pour s’en sortir… Elle était tombée entre les mains de brutes sanguinaires qui, sous des dehors anodins et policés, n’hésiteraient pas à la liquider à la première occasion.

Les deux hommes quittèrent la pièce, laissant la jeune femme seule. Prostrée, meurtrie, couchée sur le sol. Ses pensées tournoyaient dans sa tête à une vitesse folle, elle finissait par ne plus ressentir de douleurs physiques, ni au nez, ni entre ses jambes. Son sang coagulé avait séché en se mêlant à ses larmes, maculant son pauvre corps tremblotant de taches organiques indéfinissables. Elle n’était plus qu’une douleur. C’est alors que, pensant être parvenue aux dernières limites de son existence sur Terre, elle se souvint qu’elle avait toujours porté autour du cou un petit crucifix d’or au bout d’une chaîne. Il lui avait été offert à l’occasion de sa première communion.

Elle parvint péniblement à faire bouger l’extrémité de sa main gauche. Elle n’était donc pas morte. Du moins, pas encore. Après les doigts, le bras. Au prix d’un effort surhumain, elle se contorsionna et ramena sa main jusqu’à sa poitrine. Son pendentif était toujours là ! Ces barbares le lui avaient laissé…

Paradoxalement, et bien que rien n’ait changé dans ce cachot sombre et ensanglanté, elle en éprouva un véritable réconfort. Un sentiment qui irradiait son corps jusqu’à l’extrémité de ses membres. Ce petit morceau de métal insignifiant, fût-il précieux, de peu de valeur au demeurant, auquel elle n’avait jamais vraiment prêté attention et qu’elle ne portait que comme un bijou parmi tant d’autres, revêtait subitement une toute autre signification. Elle retrouvait soudain le sens incommensurable de cette médaille qui n’était qu’espoir et amour. Jusqu’au don de soi. Elle songea à ce Christ gravé du bout des ongles par un condamné anonyme du camp d’Auschwitz-Birkenau, simple graffiti en apparence mais déchirure béante en réalité dans l’enfermement délétère de cet enfer carcéral. Merveilleux symbole de courage et de résistance à l’ignominie. À l’époque, le prêtre qui lui avait remis ce petit crucifix lui avait murmuré à l’oreille qu’elle trouverait plus de sincérité et de foi dans cette modeste image que dans les ors grandiloquents des palais pontificaux. Elle avait l’impression de l’entendre à nouveau, une trentaine d’années plus tard, malgré le battement sourd de son sang qui frappait ses tempes à une cadence soutenue. Les pensées de la jeune femme commencèrent alors à s’organiser différemment, à se polariser vers ce message d’espérance qui pendait au bout de sa chaîne. Elle se mit à prier. Un peu mécaniquement au début mais avec une ferveur que seule la douleur réfrénait. Elle repensa à Ingrid Betancourt, dont les médias avaient parlé abondamment, et qui s’en était sortie grâce à la foi qu’elle avait retrouvée dans l’épreuve. Tout comme le calvaire de l’otage recluse dans la jungle colombienne, la captivité de Victoire restaurait en elle un sentiment religieux que le confort et le train- train des jours heureux avaient relégué dans un recoin oublié de son existence.

Quand elle eut terminé de prier, Victoire ouvrit les yeux. Elle venait de comprendre qu’une femme pouvait livrer son intimité charnelle la plus secrète à un homme sans pour autant oser lui parler de cette religiosité qu’elle portait en elle. Par pudeur ou par crainte du ridicule. Toujours est-il que cette force qu’elle était parvenue à raviver au fond de son être opérait un basculement de la mort vers la vie. Elle ne voulait pas mourir et comptait faire tout son possible pour sortir de ce cauchemar…

La porte s’ouvrit à nouveau. Triplet apparut en haut des marches. D’un geste brusque, il lui jeta un morceau de pain et une bouteille d’eau en plastique.

— Allez, comme au bon vieux temps des oubliettes, au pain et à l’eau, la belle ! s’écria-t-il en riant avant de refermer la porte bruyamment.

À l’étage, Bernard de Cosneil retrouva son neveu, Charles, et une femme qui lui était entièrement dévouée, Mimose Corbière. Plutôt de petite taille, Mimose était aussi énergique qu’elle était menue. Elle avait un visage assez fin qu’elle maquillait cependant à outrance si bien que le rouge criard de ses lèvres allié au bleu électrique de son fard à paupières la vieillissait plus que de raison. Elle arborait en outre une coiffure très années Cinquante (qui ramenait ses cheveux noirs en une masse souvent informe à l’arrière de son crâne) et fumait cigarillo sur cigarillo, où qu’elle soit. Tentée dans sa prime jeunesse par une vocation religieuse, elle s’était orientée ensuite vers l’Education nationale pour les congés. Après quelques mois de pratique auprès de jeunes enfants, elle réalisa que ce qu’elle avait pris à l’origine pour une simple formalité quotidienne perdue au milieu des nombreuses périodes de vacances rythmant la vie scolaire était en réalité un véritable sacerdoce dont on ne pouvait s’acquitter correctement sans s’y investir à fond. Elle avait alors abandonné son poste un beau matin, sans prévenir personne, puis avait trouvé une place de dame de compagnie chez une baronne. C’est là qu’elle avait fait la connaissance de Bernard de Cosneil au moment où la vieille femme avait souhaité léguer la bibliothèque de feu son père, un ancien colonel, à “une institution respectable qui saurait entretenir aussi bien la mémoire du légataire que le cuir vénérable des reliures à elle léguées”. À l’époque, le libraire n’avait pas encore ouvert sa boutique. Il présidait aux destinées d’une association de défense du patrimoine culturel occitan à travers un réseau de plusieurs bibliothèques fédérées en une étrange union culturelle à vocation humaniste et non lucrative. À la mort de la vieille baronne, Mimose Corbière avait rejoint Bernard de Cosneil et ne l’avait plus quitté. Elle était devenue, chemin faisant, son âme damnée, son homme à tout faire, dépourvue de scrupules, déterminée et obéissante.

À ses côtés, dans un canapé un peu défraîchi, s’était installé Charles de Cosneil, le neveu du libraire de Couiza. La trentaine athlétique, beau comme un Christ post-moderne, arrogant et sûr de lui, Charles se redressa en voyant son oncle pénétrer dans la pièce. Il secoua d’un geste vif de la tête, de la gauche vers la droite, son abondante chevelure frisée - un tic dont il ne parvenait pas à se débarrasser malgré les efforts tarifés de son psychanalyste - et lança un regard interrogateur vers celui auprès duquel il avait grandi. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser au premier abord, Charles n’était pas orphelin. Enfant, ses parents voyageaient beaucoup et le confiait souvent à son oncle jusqu’à ce que son père finisse par délaisser l’instabilité géographique du foyer familial pour en fonder un autre quelque part en Chine avec une jeune assistante eurasienne sans tabou tandis que sa mère rejoignait de son côté une société de conseil en informatique aux environs de Denver, aux Etats-Unis. Aucun des deux ne donnait de nouvelles depuis bien longtemps, ni n’en demandait, d’ailleurs.

Charles s’était donc attaché à l’homme aux fameuses moustaches en guidon de vélo dont l’enracinement territorial contrastait avec le tropisme migratoire de ses géniteurs…

Bernard de Cosneil relata dans le détail les échanges qu’il venait d’avoir avec Victoire. Le jeune homme, attentif tout au long du récit, émit en revanche de sérieux doutes quant à la crédibilité de ce qu’il estimait être un grossier subterfuge destiné à faire gagner du temps à la captive.

— Ecoutez, mon oncle, nous avons récupéré les documents, c’est l’essentiel. Le pire est derrière nous maintenant. Débarrassons-nous de la fille ! Si on tarde à le faire, on va au-devant de probables ennuis…

Mimose, quant à elle, était hésitante. Pour une fois. La présence de Victoire Louvrier dans les entrailles du bâtiment constituait certes un danger potentiel mais ne prendraient- ils pas un risque supplémentaire en ne vérifiant pas ses dires ? Rien ne prouvait qu’il n’existât pas d’autres documents. Après tout, la lettre et la carte étaient inconnues de tous jusqu’à il y a peu, alors… Bernard de Cosneil les écouta mais resta silencieux. Il réfléchissait.

— Je peux me charger tout de suite de la fille et après, on n’en parle plus ! s’écria Charles en se levant.

Voyant qu’il se dirigeait vers la porte qui conduisait au sous-sol, Bernard de Cosneil frappa violemment l’accoudoir de son fauteuil en fronçant les sourcils.

Charles s’immobilisa aussitôt.

— Soyez réaliste, mon oncle : une lettre de l’abbé sans importance et une carte postale sans intérêt ! En votre possession, c’est l’essentiel. Il ne reste qu’à éliminer la fille…

— Ah oui ? fit-il avec ironie. Sois plus prudent, jeune présomptueux ! Cette carte représente le plus grand danger que j’ai jamais rencontré. En presque un siècle, l’éventualité de voir mis en péril ce que nous savons n’a jamais été aussi grande !

— Ce que vous savez ! reprit Charles avec un peu d’insolence.

— Oui, ce que je sais, répéta le libraire avec dureté. Et quand je vois avec quelle légèreté tu te laisses aller à tant d’imprudence, je ne suis pas certain de pouvoir faire de toi le légataire de ce que je sais…

— Vous ne me croyez donc pas digne de cette charge, mon oncle ?

— C’est plus qu’une charge, Charles. C’est un fardeau. Une croix…

— Alors, les interrompit Mimose, que fait-on ?

— On s’assure que le mari ne possède rien d’autre. Et après on les élimine tous les deux !

à suivre...